La Sirène (p. 227-229).


XLVIII



DES jours, des jours encore au cours desquels les préparatifs du départ remplissent toute la vie du camp.

La maison est assourdie de bruits nouveaux ; des caisses armées d’une double enveloppe de zinc sont entassées sur la terrasse, parmi les cantines aux cloisons étanches, remises à neuf, les pelles, les couis, les battées, les fusils, les hamacs roulés…

La pluie ruisselle dans ce grondement de tonnerre ininterrompu.

La saison d’hiver est venue en rafale ; les criques débordent ; les Saramacas halent les pirogues, réparent les armatures desséchées par l’été.

Dans le brouhaha des marteaux résonnants, des cris et des pas pressés, la joie circule d’un groupe à l’autre, avenante et tumultueuse, comme l’âme d’une foule un jour de fête.

Les takaris, fraîchement écorcés, sont alignés le long des bordages. Sur les pirogues vides, où les hommes prendront place, des tentes de feuillage sont dressées.

Les mineurs du camp et les placériens regardent avec surprise.

L’abandon de la drague, la fermeture des chantiers, le départ des chefs pour la mystérieuse exploration sont des sujets d’interminables palabres. Depuis tant d’années, le placer avait connu la fièvre du travail ininterrompu…

Les ouvriers de la drague, les coupeurs de bois, les magasiniers et les manœuvres n’ont pas abandonné la mine. Ils ont repris les sluices et les longs-toms des premiers prospecteurs, au flanc des collines.

Lorsque Delorme et Pierre Deschamps apparaissent, une clameur s’élève. Les hommes se pressent autour d’eux, cherchant à surprendre dans leurs yeux le secret de l’expédition.

Il y a, dans l’âme de tous les hommes de la brousse, un obscur instinct de conquête qui explique la folie ambulatoire des chercheurs d’or.

Dans leur vie erratique, les vagabonds de la jungle guettent chaque jour, à chaque heure, au tournant de la crique, sous la roche éboulée, au fond de la tranchée ouverte, l’apparition d’un mur d’or massif ou d’un lit de pépites dans lequel ils verront la fortune enchâssée.

Après le départ des prospecteurs, ils attendront, l’oreille aux aguets, l’annonce de la découverte. Une force mystérieuse propage, dans la forêt, les nouvelles avec la rapidité d’un message électrique.

Sur un indice, que rien ne permet de contrôler, la ruée s’élance. Des milliers d’hommes, venus de tous les points de l’horizon, s’abattent tout à coup sur une tête de crique, mystérieusement désignée dans l’hallucination collective. En quelques jours, du sol défoncé, de la montagne éventrée, sort le trésor caché.

Chaque jour, le fleuve voit passer les caravanes de ces demi-fous qui vont, sans guides, presque sans vivres, à peu près nus, sur une route inconnue. Un prodigieux instinct les conduit et les protège.

Nul n’a jamais écrit l’épopée du peuple des mineurs noirs. Ils ont de la boue jusqu’au ventre ; ils marchent, grelottant de faim et de fièvre, luttant jusqu’à la mort, pour arracher à la terre sa poudre d’or.

Ils ont souffert comme des damnés, la plupart sont morts ensevelis dans leur rêve, emportant avec eux la vision qui les guidait.

L’or rapporté par les vivants aurait permis de construire, sous les palmistes de Cayenne, la ville magique d’El Dorado. Combien de palais aux toits d’or s’élèveraient sur la Savane ?…

Nul n’a jamais écrit la légende des mineurs guyanais.

L’histoire sublime, écrite sur l’eau boueuse des fleuves, s’en est allée dans le sillage des pirogues.