Théâtre
Texte établi par Henri MartineauLe Divan (Ip. 7-76).

Le plan du sujet est pris dans Selmours, nouvelle anglaise par Florian. Voici les caractères que je me propose de peindre : Selmours ; Mrs. Biron ; Mr. Pikle ; M. Howai, quaker ami de Selmours ; Robert Pikle, fils de Mr. Pikle ; Lafleur, valet de Selmours ; James, valet de Robert Pikle. J'ai oublié Mrs. Forward, Miss Charlotte et Maria, suivante de celle-ci. Selmours est un homme qui se conduit parfaitement bien, qui a un amour vif et un peu chevaleresque pour Mrs. Biron. Il voudrait surtout se concilier le suffrage du public. De là son embarras extrême sur le testament de M. George Mekelfort ; il marque de la déférence à Mr. Pikle parce qu'on partage les sentiments de l'objet que l'on aime. Il a une grande confiance dans Howai son ami de l'enfance. Celui-ci a toutes les manières de sa secte : les quakers.

Mrs. Biron est une jeune veuve qui a une passion tendre et profonde pour Selmours. Elle l'aime et l'estime. Elle doit développer ces sentiments dans ses scènes avec sa suivante qui doivent être courtes pour ne pas faire longueurs. Mr. Pikle est un homme qui ne manque pas d'esprit, mais qui a l'esprit du XVIe siècle, il veut tout prouver, il est opiniâtre au suprême degré. Il ne parle jamais sans citer Sénèque et Cicéron, il est long dans ses raisonnements. Ce qui ne l'empêche pas de montrer tous les sentiments d'un père dans la scène où il conjure Selmours de ne pas se battre avec son fils. Il faut y développer l'amour paternel et rendre cette scène, qui doit être une des plus belles de la pièce, très intéressante.

Robert Pikle, fils de Mr. Pikle, est un jeune homme ardent et emporté, ivre d'amour pour Miss Charlotte. Lafleur, valet de Selmours, est un Français qu'il a ramené de France. Il a toute la gaieté de sa nation, il est vif et pétulant ; il ne s'accommode pas du flegme des Anglais et surtout des Anglaises. C'est il gracioso de la pièce. Il doit former par sa reconnaissance avec James une scène très comique qui ne doit pas ralentir l'action et qui doit être pour cela placée dans un moment favorable pour qu'on puisse la goûter. James doit aussi être comique, mais non de la même manière que Lafleur. Il doit être très bien nuancé pour faire son effet. Il doit avoir un peu du flegme anglais. Il a connu Lafleur en France, lorsque lui, James, était chez l'ambassadeur anglais à Paris.

Mrs. Forward est une vieille coquette, gardant toute sa morgue, se croyant toujours belle. Très sévère envers sa fille Charlotte qu'elle voit plus belle qu'elle.

Miss Charlotte est une jeune fille simple et ingénue qui aime tendrement Robert Pikle. Maria, suivante de celle-ci, est sa confidente. Elle lui parle de la dureté de sa mère et de son amour pour Robert.

Je ne sais s'il faut renfermer l'action en trois actes ou l'étendre à cinq. Je préfère cependant trois.



Acte I


Dans le premier il consulte Mrs. Biron sur le testament de Mr. George Mekelfort. Il consulte aussi Mr. Pikle qu'il trouve chez celle-ci. Cet acte peut être un peu court. Il le termine en sortant pour aller déclarer ses sentiments à Mrs. Forward.


Acte II


Le second s'ouvre par la scène de Selmours avec Mrs. Forward. Il sort. Mrs. Forward fait venir Charlotte. Elle lui déclaré le sujet de la visite de Selmours. Elle lui ordonne de ne plus revoir Robert dont elle n'a jamais approuvé la passion. Elle sort pour aller consulter un jurisconsulte sur les droits à l'héritage de Mr. Mekelfort. Courte scène entre Maria et Charlotte. Celle-ci aime et craint. Celle-là la rassure. Arrive Robert qui lui marque toute sa passion, écoute avec douleur la défense que Mrs. Forward a faite à Charlotte, et sort, transporté de fureur lorsqu'il apprend que ce qui y a donné lieu est la visite de Selmours, quoiqu'on lui fasse entendre que celui-ci ne voudrait point épouser Charlotte.


Acte III


Selmours et Lafleur ouvrent la scène. Celui-ci réfléchit sur la singulière opiniâtreté de Mrs. Forward. Il parle avec Lafleur qui lui conseille de la planter là et de garder tout l'héritage de Mr. Mekelfort. Ce qui donne occasion à Selmours de développer son caractère qui est de vouloir se concilier le suffrage du publie. On annonce Robert qui vient défier Selmours. Il arrive avec James et pendant la scène courte et vive des deux maîtres les valets la parodient. Selmours accepté le défi pour y répondre dans deux heures. Il fait sortir Lafleur. Monologue superbe. Il est combattu par l'amour et par l'honneur. S'il tue Robert, il est obligé de prendre la fuite. S'il est tué, Mrs. Biron croit qu'il aime Charlotte et qu'il s'est battu pour elle. Il se résout à écrire une lettre à Mrs. Biron pour lui être remise après sa mort. Tandis qu'il l'écrit, on annonce Mr. Pikle. Il entre. Superbe scène entre Selmours et Pikle qui lui demande à genoux la grâce de son fils. Scène très pathétique et assez longue. Il sort avec la promesse que son fils n'aura aucun mal, et il a promis de se trouver dans deux heures chez Mrs. Biron. Selmours achève sa lettre, prend et il a promis de se trouver dans deux heures chez Mrs. Biron. Selmours achève sa lettre, prend ses pistolets et sort. Ce troisième acte doit être un chef-d'œuvre de pathétique.


Acte IV


Monologue de Lafleur qui cherche son maître. Il parle des Anglais et des Anglaises. Survient James. Ils se parlent. Peu à peu ils paraissent étonnés, ils se reconnaissent. Histoire de leur vie depuis leur séparation. Arrivent Selmours, Robert et Howai, témoin de Selmours. Robert est enchanté de Selmours qui a tiré en l'air après le coup de Robert. Vif en tout, il l'aime, il l'admire, il en est enchanté. Ils se rendent chez Mrs. Biron.


Acte V


Robert, Selmours et Howai arrivent chez Mrs. Biron ou se trouve Mr. Pikle. Son fils lui raconte le trait de Selmours qui, après avoir tiré en l'air, propose au jeune homme qui l'admire la moitié de la fortune de Mekelfort et la main de Charlotte. Mrs. Biron est enchanté de son Selmours. On envoie chercher Mrs. Forward et Charlotte. On fait l'offre à Mrs. Forward ; pressée par Robert, Charlotte et Pikle, elle accepte. Mrs. Biron donne sa main à Selmours. Ils sortent. Lafleur et James terminent en disant : Dans ce jour nous sommes tous contents, il ne manque rien à notre bonheur si vous partagez nos sentiments.

Cette pièce doit être versifiée. Elle est, je crois, assez intéressante jusqu'au quatrième acte. Mais au moment où l'on est ému de la scène de Selmours et de Pikle et du monologue de celui-ci, on n'est guère en état de goûter le commencement du quatrième acte qui est comique. Le premier acte est trop court, le troisième trop long et le cinquième trop peu intéressant. Cette pièce était faite pour avoir quatre actes. Quant aux trois unités de fieu, de temps et d'action, il n'y a que la première de difficile. La pièce commence le matin, elle finit le soir. Je crois avoir observé l'unité d'action. On ne prend intérêt qu'au mariage de Selmours. Le premier acte est chez Mrs. Biron ; le second chez Mrs. Forward ; le troisième chez Selmours ; le quatrième est dans un petit bois près de Londres ; le cinquième enfin chez Mrs. Biron. Je ne sais si cela remplit la règle. Cependant à cette heure on étend l'unité de lieu à toute une ville. Je crains que Selmours n'intéresse pas des Français, il est trop sensé. On prendra plus d'intérêt à Robert parce qu'il est plus dans nos mœurs. Enfin c'est un coup d'essai. Je crois que cette pièce gagnerait beaucoup à être versifiée. Je crains qu'elle ne tombe dans le mauvais goût en se rapprochant plus du drame, genre moins national à mon avis que notre belle comédie en cinq actes et en vers, telle que Tartufe, le Misanthrope, la Métromanie. J'ai tâché de le ramener par les scènes de valets, mais ce n'est pas le vrai comique. C'est une chose qui est devenue trop lieu commun. Je crains que le troisième acte ne ressemble trop à la Chaussée.

P. -S. — Je ne sais comment intituler cette pièce à la fois de caractère et de situation. Cependant je pense qu'elle se rapproche plus de ce dernier genre.

Au lieu de James anglais, Pasquin français forcé de quitter la France pour ses escroqueries au jeu.

Personnages


SIR SELMOURS.

MRS. BIRON.

MR.PIKLE.

MRs. HOWAI, quaker.

MRS FORWARD.

MISS CHARLOTTE.

ROBERT PIKLE, le fils de M. Pikle.

LAFLEUR, Valet de Selmours.

PASQUIN, Valet de Robert.

MARIA, suivante de Miss Charlotte.

ROSE, suivante de Mrs. Biron.





La scène est à Londres.




Acte I
Scène I


ROSE, SELMOURS.

SELMOURS.

Ta charmante maîtresse est-elle visible ?

ROSE.

Oui, monsieur.

SELMOURS.

Dis-lui que je désirerais lui parler, testament funeste, tu me fais donc connaître l'inquiétude ! Heureux dans le sein de la médiocrité, des richesses s'offrent à moi et elles m'ôtent la tranquillité. J'allais épouser Mrs. Biron, j'a llais être au comble du bonheur ! Heureux cependant dans mon malheur d'avoir une amie à qui confier mes peines, une amie qui les partage !


Scène II


SELMOURS, MRS. BIRON. MRS. BIRON.

Ah ! vous voilà, Selmours, vous venez plus tôt aujourd'hui que les autres jours.

SELMOURS.

Le désir que j'ai de vous voir m'empêche de compter les heures. D'ailleurs je voulais vous faire part d'un changement considérable dans ma position et vous demander un conseil.

MRS. BIRON.

Vous avez sans doute obtenu le grade que vous sollicitiez de votre régiment ?

SELMOURS

Non, ma chère amie ; vous saviez que j'avais un oncle banquier à Bristol. Cet oncle, immensément riche, m'a servi de père : je perdis le mien tout jeune, j'en retrouvai un autre en lui. Il me fit donner une éducation conforme à mon rang. Lorsque j'ai été en âge, il m'a placé dans un régiment. Cet oncle vient de mourir et il me laisse toute sa fortune.

MRS. BIRON.

Je prends bien part à votre changement de fortune.

SELMOURS.

Ce n'est pas tout. Cet oncle par son testament m'institue son légataire universel, mais par une lettre qui y était jointe et qu'il a chargé de me remettre en main propre, il demande à mon amitié d'épouser une fille qu'il a à Londres. Il me dit qu'il me l'a toujours destinée, que si cependant nous ne pouvons pas nous convenir, je ne me croie obligé à rien, qu'il entend me donner sa fortune sans m'imposer aucune obligation. Jugez de mon embarras à la veille d'unir mon sort au vôtre. Il est bien cruel d'être si cruellement traversé.

MRS. BIRON.

Vous n'avez pas à hésiter, monsieur. Vous trouverez le bonheur auprès de la fille de Mr. Mekelfort, vous aurez la satisfaction d'accomplir les dernières volontés de votre respectable parent et vous jouirez en paix de la fortune.

SELMOURS.

Est-ce Mrs. Biron, est-ce ma chère Emilia qui me tient ce langage ? vous connaissez bien peu mon cœur si vous le croyez capable de pareils sentiments ! Quoi ! A la veille d'unir mon sort au vôtre, renoncer au bonheur pour un vil intérêt. Loin de moi cette idée ! Ah ! que mon oncle n'a-t-il donné son bien à un autre ! Il l'aurait rendu heureux, il fait mon malheur ! Je le laisserais bien plutôt à ses autres parents si je ne craignais que le public ne m'imputât de ne pas exécuter la volonté d'un bienfaiteu r mourant. Je venais vous consulter sur le parti que j'ai à prendre pour concilier les intérêts de mon cœur et l'opinion du public.

MRS BIRON.

Je suis trop intéressée dans cette cause pour pouvoir donner mon avis.

SELMOURS.

Si je ne craignais qu'on ne m'accusât d'ôter à la fille de mon oncle l'appui que son père a voulu lui donner, je lui laisserais volontiers ses richesses^2479!. Je ne sais à qui m'adresser dans cette aventure. Jeune et sans expérience, débutant dans la carrière, je crains tout. Je vois tout, je ne sais quel parti prendre. Il ne faut qu'une fausse démarche pour vous faire passer auprès du public pour un homme sans honneur.

MRS. BIRON.

Mr. Pikle, mon bon parent , pourrait vous donner des avis salutaires, c'est un homme qui serait agréable sans sa manie de prouver de distinguer, de diviser.

UN LAQUAIS

Mr. Pikle.

MRS BIRON.

Faites entrer. Le voici justement.


Scène III


Les précédents, Mr. PIKLE.

MR.PIKLE.

Bonjour Mrs. Biron ; bonjour M. Selmours, de bonne heure ici. C'est naturel. Ça été de tout temps le défaut des amants de vouloir toujours être auprès de leur maîtresse. Je me rappelle même d'une assez jolie petite anecdote que je vais vous conter.

SELMOURS.

Avec votre permission, monsieur, j'aurais un conseil à vous demander.

MR.PIKLE.

Cela est très bien, monsieur, cela est très bien pour un jeune homme de croire aux vieillards, car ceux-ci ont l'expérience pour eux, et rien ne rend si sage que l'expérience. Asseyons-nous donc (on s'asseoit). Maintenant, monsieur, exposez-moi le sujet de la question.

SELMOURS.

Monsieur, un oncle me fait son héritier pur et simple par son testament, mais par une lettre qui y est jointe il m'impose quelques conditions particulières.

MR.PIKLE.

Avez-vous là cett e lettre ?

SELMOURS.

Oui monsieur.

MR.PIKLE.

Donnez. (Il la lit.) Monsieur, que ferez-vous ? J'espère que vous n'hésitez pas.

SELMOURS.

Non, monsieur, je suis affligé, mais non pas incertain. Quels que fussent les droits de mon bienfaiteur avant qu'il m'eut donné sa fortune, il n'avait sûrement pas celui de disposer de mon cœur, de me faire manquer à mes serments, de me rendre malheureux pour toujours. Eh bien ! je vais me remettre précisément dans l'état où je me trouvais avant sa mort. Je vais renoncer à sa succession, rentrer dans ma médiocrité, dans ma liberté et je ne croirai pas trop payer par ce faible sacrifice le bonheur d'être époux de la seule femme que je puisse aimer.

MR.PIKLE.

Que dites-vous, monsieur ? vous n'avez donc pas fait attention à ce que vous venez de me dire. Votre oncle vous défend en termes formels de renoncer à sa succession. Oserez-vous mépriser ainsi l'intention manifeste de votre bienfaiteur ? Il a compté sur vous pour épouser sa fille. Il vous a fait son héritier non pas à cette condition, car je distingue. Dans ce cas vous seriez parfaitement libre d'accepter ou de ne pas accepter. Mais il a commencé par vous donner son bien et vous interdire le refus. Ensuite il vous a demandé une grâce que l'honneur, la reconnaissance vous permettent d'autant moins de lui refuser que rien au monde ne vous y contraint. Donc, il a voulu vous dispenser de l'obligation qu'impose une loi, pour vous imposer une obligation bien plus forte que toutes les lois. C'est de votre conscience...

SELMOURS.

Mais ma conscience était engagée et rien ne peut...

MR. PIKLE.

Ne m'interrompez point, monsieur, et répondez à cette question qui va devenir un dilemme : si votre bienfaiteur vivait encore et que vous vinssiez lui déclarer que vous ne voulez pas épouser sa fille, il est au moins incertain, j'espère, que M. Mekelfort ne changeât ses dispositions et ne donnât sa fortune à quelqu'un qui remplirait mieux son désir. Et aujourd'hui qu'il est mort, comment voulez-vous qu'il les change ? Vous n'ayez donc plus le droit de choisir. Il faut obéir à sa volonté, à sa prière qui sont des ordres et vous souvenir, monsieur, que l'honneur et le devoir savent compter pour rien les peines de l'amour.

SELMOURS.

Cela peut être. Mais je comptais que l'amitié les comptait pour quelque chose, et s'expliquait avec moins de rudesse.

MR. PIKLE.

Oh ! monsieur, la probité, la vérité n'ont pas un style fleuri et tous ceux qui penseront ou parleront autrement que moi sont des imbéciles ou de s fripons.

SELMOURS.

Mais vous me permettrez de croire malgré ma déférence pour vos lumières, pour votre morale, qu'il existe dans l'univers des hommes aussi vertueux, aussi éclairés que vous. Je les consulterai, monsieur, et s'ils sont tous de votre avis, la mort me délivrera de la douleur de le suivre.

MR. PIKLE.

Vous aurez beau mourir, cela ne prouvera rien. Il est souvent plus aisé de mourir que de faire son devoir, et, comme je l'ai prouvé cent fois... (Selmours sort) II est désespéré. C'est malheureux. Mais les règles de la probité et de l'honneur sont irrévocables.

MRS. BIRON.

Ah ! mon cher monsieur Pikle, que son état est à plaindre et que je suis malheureuse !

MR. PIKLE

II est beau, madame, de sacrifier ses inclinations à son devoir. Cela était très fréquent chez les Romains. Mais nous avons dégénéré de la vertu de nos ancêtres. Le monde se perd, se corrompt et tout tend à sa fin. Je le dis tous les jours. On ne me croit pas et on ne m'écoute pas. C'est le sort de tous ceux qui parlent raison. Je vous laisse un moment seule : dans les grandes afflictions de l'âme on a besoin d'être avec soi. Je vous reverrai dans peu.


Scène IV

MRS. BIRON, seule.

Cruelle vertu, les devoirs que tu nous imposes sont bien durs. Je connais Selmours, il m'aime. Qu'il doit être affligé, lui qui ne chérit rien tant que l'estime du public, lui qui n'a voulu me déclarer sa passion qu'après que j'ai eu perdu un procès qui a entraîné la plus grande partie de ma fortune. O mon ami, ô Selmours, je serai aussi malheureuse que toi. Je t'adore. Je ne peux vivre sans toi. Si je te perds, je t'imiterai. Je saurai à ton exemple me délivrer d'une vie qui ne serait qu'un long supplice. Mais le voici, ô dieu ! il vient à moi l'air égaré.

Scène V

MRS. BIRON, SELMOURS.

SELMOURS.

O mon amie, réglez ma conduite, dirigez-moi. Mes cruels amis sont tous d'avis différents, mais rien ne me fera trahir mes serments. Mon Emilia, je serai à toi ou je n'existerai plus, {il se jette à genoux.) Ayez pitié de moi, madame, conduisez-moi, je ferai tout ce que vous m'ordonnerez excepté d'épouser Charlotte.

MRS. BIRON.

Relevez-vous. Selmours, relevez-vous. Je suis trop agitée moi-même pour vous donner des conseils, je suis trop intéressée à votre sort.

SELMOURS.

O mon Emilia, venez à mon secours ou je succombe. Dites-moi votre avis : ce sera une loi pour moi. La vertu, la beauté peuvent-elles se tromper ?

MRS. BIRON.

O mon ami, je vous crois obligé à faire pour votre oncle mort, ce que vous n'auriez jamais fait pour votre bienfaiteur vivant. Il avait, je crois, deux intentions : l'une de laisser son bien aux deux êtres qu'il aimait le plus, sa fille et vous qu'il regardait comme son fils ; l'autre de donner pour époux à sa fille un homme sage et vertueux. Agissez-en donc comme il aurait agi lui-même. Partagez le bien de M. Mekelfort, donnez-en une moitié à Charlotte lorsqu'elle se mariera. Jusqu'à ce temps, administrez-le comme un sage tuteur administre les biens de son pupille. Cherchez un jeune homme qui ait à peu près toutes les qualités que M. Mekelfort chérissait en vous. Je dois croire plus que personne que vous le trouverez difficilement. Donnez-le pour époux à Charlotte avec la moitié du bien de votre oncle.

SELMOURS.

O ma chère Mrs. Biron, je vous rends grâce, vous avez enfin fixé mon incertitude. Votre avis concilie tous ceux qu'on m'a donnés. Je vais à l'instant chez Mrs. Forward : la mère et la fille vont se trouver au comble du bonheur. Elles ne s'attendent guère à l'immense présent que je vais leur porter. Nous assurerons à Mrs. Forward une forte rente viagère. L'intéressante Charlotte avec cinq mille Livres sterling de rente ne manquera sûrement point d'époux. Je la laisserai maîtresse de son choix, je ferai deux heureux. Je le serai moi-même. Personne, je crois, ne pourra blâmer ma conduite quand on verra tous les intéressés me respecter et me bénir. O ma chère Emilia, c'est votre prudence, c'est votre raison suprême qui m'a tiré de l'affreux péril où j'étais ! Qu'il est doux pour votre ami de ne jouir d'aucun bonheur qu'il ne le doive à vous seule.

MRS. BIRON.

Ah ! Selmours, croyez que je suis heureuse de votre bonheur.

SELMOURS.

Je vais tout de suite passer chez Mrs. Forward et lui faire mes offres.



{{Cent ré|Acte II }}


Scène I


SELMOURS, MISS CHARLOTTE.

SELMOURS, entrant.

Ah ! mademoiselle, je ne veux pas vous déranger. Je croyais trouver ici Mrs. Forward.

MISS CHARLOTTE.

Monsieur, je vais chercher ma tante.

SELMOURS.

Mille pardons !

Scène II


SELMOURS, seul.


Voilà sans doute cette intéressante Charlotte. Elle est belle, elle est modeste. Mais elle ne me plaît point. Amour, tu me destinas Mrs. Biron, il n'y a qu'elle qui puisse me plaire. Il n'y a qu'elle qui puisse avoir mon cœur. O ma chère amie, je suis tes conseils, puis-je me tromper ! Mais voilà Mrs. Forward.


Scène III


SELMOURS, MRS. FORWARD.

MRS. FORWARD.

Monsieur, à quoi puis-je attribuer l'honneur que vous me faites ?


SELMOURS. À la mort de notre commun ami, Mr. Mekelfort.

MRS. FORWARD.

Je l'ai apprise hier. Vous et moi nous avons fait en lui une grande perte. Mais comment est-ce que sa mort me procure l'honneur de vous voir ?

SELMOURS.

Madame, Mr. Mekelfort en mourant m'a nommé son légataire universel. Comme je connais le tendre intérêt qu'il prenait à miss Charlotte, je crois remplir un devoir sacré en venant vous proposer de partager avec votre intéressante nièce la fortune immense que me laisse mon bienfaiteur. Je n'exige aucune reconnaissance, mais mes arrangements de fortune ne me permettent pas de livrer les fonds de cette moitié avant l'époque où miss Charlotte prendra un époux digne d'elle. Je la prierai même ainsi que sa tante de me consulter sur ce choix dont dépend peut-être le bonheur de sa vie.


MRS. FORWARD.

Je ne comprends pas. Comment, vous, monsieur, qui avez reçu de la part de Mr. Mekelfort des preuves si positives de sa confiance et de sa tendresse, pouvez ignorer le projet dont il s'occupa toute sa vie et dont il m'a parlé cent fois. C'était vous qu'il destinait à ma nièce ; c'était vous qu'il avait choisi pour être l'époux de Charlotte. Le dernier jour où je l'ai vu il me raconta dans un grand détail les avantages qu'il voulait vous faire uniquement à cause de ce mariage. Souffrez donc qu'avant de répondre à votre proposition je vous demande, à vous, monsieur, dont la sincérité ne peut être suspectée si vous n'avez aucune connaissance de cette intention de votre bien faiteur ?


SELMOURS

Madame, son testament n'en dit rien.


MRS. FORWARD.

Hé bien ! puisque ma nièce n'a aucun droit ni à vos biens, ni à votre personne, je ne vois pas pourquoi vous voulez nous humilier par un présent. Je le refuse au nom de ma nièce, certaine d'en être approuvée. Elle ne peut, elle ne doit recevoir de bienfaits que de son époux. Si vous voulez le devenir, peut-être votre conscience n'en sera-t-elle pas moins tranquille ; si vous ne le voulez pas, un plus long entretien me parait superflu. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bon soir.


SELMOURS.

Il me semble, madame, que je n'avais pas lieu de m'attendre à cette réponse. Je reviendrai dans quelque temps. Je vous donne le temps de réfléchir à mes offres. Je vous offre mes respects.



Scène IV


MRS. FORWARD.

Il faut que je prépare Charlotte à me seconder dans mes desseins.

Scène V



CHARLOTTE, MRS. FORWARD, MARIA.


MRS. FORWARD

Ma fille, vous savez les intentions de Mr. Mekelfort à votre égard. Il vous destinait à son neveu Mr. Selmours, auquel par cette considération il avait le projet de donner tous ses biens, Mr. Selmours sort d'ici. Il est venu m'offrir la moitié des biens de Mr. Mekelfort. Je ne lui ai pas caché les intentions de ce dernier. Mais comme il n'en est point parlé dans son testament, je n'ai rien pu lui dire de plus. Cependant j'ai refusé en votre nom les biens qu'il vous offrait. Il est parti en me disant qu'il me donnait du temps pour réfléchir.


MISS CHARLOTTE.

Si je ne craignais point de déplaire à ma mère, je lui observerais qu'il vaudrait peut-être mieux accepter les offres de Mr. Selmours. Pourrais-je jamais être heureuse avec un homme qui ne sent aucune inclination pour moi et qui deviendrait mon époux comme par force ? Au lieu qu'avec les richesses qu'il nous offre nous pourrions vivre heureux et contents et je pourrais peut-être un jour faire le bonheur d'un honnête homme.


MRS. FORWARD.

Je vois qui vous inspire ces raisonnements d'enfants ; c'est votre passion insensée pour le jeune fou de Robert. J'ai déjà tâché plusieurs fois de la déraciner de votre cœur. Vous ne vous convenez en aucune manière. D'ailleurs je n'ai pas besoin de vous donner des raisons : une fille sage et bien née doit suivre en tout les volontés de sa mère. Je vous défends absolument de revoir Robert ni de penser à lui. Si je peux forcer Mr Selmours à vous épouser vous serez sa femme.


MISS CHARLOTTE.

Ma mère, voulez-vous faire le malheur de votre enfant et la condamner à un supplice perpétuel !

MRS. FORWARD

J'entends qu'on m'obéisse. Ce n'est pas à votre âge qu'on a assez d'expérience pour se conduire. Je sors un instant. Je vais consulter sur les droits que vous avez à la succession de Mr. Mekelfort. Souvenez-vous de mes ordres.




Scène VI


CHARLOTTE, MARIA.


CHARLOTTE.

0 ma chère Maria, ma mère m'atterre avec sa dureté. Elle ordonne, mais elle ne persuade point. Qu'il est dur pour moi qui étais née tendre et sensible d'avoir une maîtresse^24801, mais de n'avoir point de mère.



MARIA.

Vous vous consolerez de tout ce la avec Robert qui m'a rencontrée hier et qui m'a dit qu'il viendrait ce matin.


CHARLOTTE

Tu crois ? mais la défense de ma mère !


MARIA.

Ce n'est pas vous qui cherchez à le voir, mais c'est lui qui vient vous trouver.


CHARLOTTE.

On frappe.


MARIA.

Je n'ai pas entendu.


CHARLOTTE.

Va toujours voir si c'était quelqu'un. Tiens, on frappe encore. Oh ! que tu es lente. {Maria sort.) Si c'était lui ?




{{Centré|S cène VII }}


ROBERT, CHARLOTTE, MARIA.


ROBERT.

Comment se porte ma divine Charlotte ? Vous ne me répondez pas, vous avez l'air triste !


MARIA.

Nous avons sujet de l'être.


ROBERT.

Comment cela ?


MARIA.

Notre mère nous a défendu de revoir un certain M. Robert dans la conversation duquel nous trouvons beaucoup de douceur.


ROBERT.

Serait-i l vrai ?


CHARLOTTE.

Hélas! oui.


ROBERT.

Quoi ! Je ne pourrais plus vous voir. Je ne pourrais plus vous entretenir, ô ma Charlotte, plutôt périr mille fois, mais qui est-ce qui a porté Mrs. Forward à vous faire cette défense ?

MARIA.

Vous savez qu'elle n'a jamais approuvé votre passion, qu'elle ne trouvait point bon que vous vinssiez ici. mais aujourd'hui elle a défendu tout net de vous recevoir, et cela avec une dureté, avec un ton...


ROBERT.

Tu m'impatientes encore une fois ! Qu'elle est la cause de cette défense ?


MARIA [avec volubilité).

Puisque le temps de monsieur est si précieux, je lui dirai qu'un certain Mr. S elmours, héritier de notre oncle Mr. Mekelfort, est venu voir notre mère, qu'après un entretien assez long qui a roulé sur mademoiselle, madame est venue nous dire qu'il s'agissait des dernières volontés de l'oncle qui aurait voulu marier miss Charlotte et Selmours.


ROBERT (l'interrompant).

Ma Charlotte avec un autre !... lui, l'infâme,... je m'en vengerai... où est-il ? que fait-il ?... Ma Charlotte avec un autre !... Je leur... j'irai... l'infâme !


MARIA.

Quand on ne laisse pas achever les gens, on ne sait pas ce qu'ils veulent dire. Mr. Selmours ne veut point épouser. Il offre la moitié des biens... ROBERT (qui n'a fait aucune attention à ce que disait Maria). Lui ! me ravir la belle que j'aime ! Je vais le chercher, courir tout Londres pour le trouver. Fut-il au fond des enfers, je l'en déterrerai. [Il sort.)


CHARLOTTE.

0 Maria: je tremble. Il va chercher Selmours, ils se battront. Je ne me pardonnerai jamais sa mort... O dieu ! daigne veiller sur lui ; mais aussi tu ne lui a pas dit ce qu'il fallait lui dire.


MARIA.

Que voulez-vous dire à un homme qui vous interrompt à tous propos ? Si vous lui aviez parlé...


CHARLOTTE.

Tu as raison... Peut-être j'aurais bien mieux fait, O ciel, faut-il que je tremble pour ses jours ? Fatal amour !


MARIA.

Retirons-nous dans votre chambre, miss, vous êtes si troublée que, si madame revenait, elle s'en apercevrait.


CHARLOTTE.

Tu as raison. Allons !



{{Cen tré|Acte III }}



Scène I


SELMOURS, LAFLEUR.


SELMOURS.

Je ne conçois pas l'opiniâtreté de cette femme. Quoi ! refuser une fortune immense par opiniâtreté. C'est unique. Il n'y a que moi à qui cela arrive. Et puis le public ne manquera pas de gloser là-dessus : Mr. Selmours hérite d'une fortune immense et il n'exécute pas les dernières volontés de son bienfaiteur. Il lui a donné son bien de préférence à sa fille et il ne veut pas l'épouser.


LAFLEUR.

Ma foi, monsieur, si je n'étais que vous, je planterais là la belle dame, je garderais tout. Quoi ! refuser un e fortune immense et cela pour que vous épousiez sa fille, le diable m'emporte, elle l'a bien trouvé... Oh ! c'est trop comique, elle veut se défaire de la marchandise par force.


SELMOURS.

Comme tu parles ! L'honneur me permet-il d'en agir autrement ? Et puis que diraient les hommes ? J'ai toujours cherché à me concilier leur estime, et quoique jeune, je crois y avoir réussi. Est-il rien de plus cruel pour un honnête homme que de sentir que tout le monde ne le connaît pas pour tel.


LAFLEUR.

O monsieur, avec ces beaux sentiments-là, on vous croira revenu de l'autre monde. Ce n'est plus la mode à cette heure d'être si honnête homme. Chacun tâche de faire vite fortune, n'importe par quel moyen, et, pourvu qu'il n'y en eut pas tout à fait assez pour le faire pendre, il se croit l'homme le plus heureux de la terre, dissipe et mange tant qu'il peut, persuadé que ses enfants, dont d'ailleurs il ne se soucie guère, trouveront la même occasion que lui.

SELMOURS.

Les principes de l'honnêteté sont fixes et invariables, et je ne changerai pas de conduite quand je vivrais dans un siècle encore plus corrompu.


LAFLEUR

C'est beaucoup dire.


SELMOURS.

L'estime des honnêtes gens est tout ce que je désire. Je sais bien que quelques freluquets se riront de ma conduite, mais peu m'importe, j'aurai toujours au fond de mon cœur ma pauvre récompense. On frappe, va voir qui c'est.



Scène II


ROBERT, SELMOURS, LAFLEUR.


ROBERT {parlant fort haut).

Ai-je l'honneur de parlera Monsieur Selmours ?


SELMOURS.

Oui, monsieur.


ROBERT.

Ma foi, je vous cherche depuis un siècle, j'ai parcouru tous les cafés, tous les lieux publics. Monsieur, on m'a dit que vous aviez hérité d'un certain Mr. Mekelfort, que vous vouliez épouser une certaine miss Forward. Ces bruits sont-ils fondés ?


SELMOURS

A un certain point, monsieur.


ROBERT

En ce cas-là vous saurez que j'aime cette charmante fille, que j'ai lieu de croire qu'elle n'a pas été insensible à mon hommage. Je vous prie instamment de ne la plus revoir et de ne lui parler de votre vie.


SELMOURS.

Je pense, monsieur, que si ce a peut me faire plaisir j'aurais toujours ce droit-là.


ROBERT

En ce cas-là, monsieur, nous nous verrons de près. Je ne souffrirai pas qu'un rival vienne m'enlever ma maîtresse.


SELMOURS.

Monsieur, on a dû vous dire que je ne prétendais à rien moins qu'à l'épouser.


ROBERT.

Il ne s'agit pas ici de reculer. Donnez-moi votre parole d'honneur de ne la voir de votre vie ou suivez-moi.


SELMOURS.

Mr., on connaît mon courage. J'ai quelques affaires pressées, mais, dans deux heures trouvez-vous à Hyde park, j'y mènerai les miens.


ROBERT.

Eh bien ! apportez vos pistolets. J'ai l'honneur de vous saluer de tout mon cœur, monsieur. Je vous attends.




Scène III


SELMOURS, LAFLEUR.


SELMOURS.

Laisse-moi, Lafleur.


LAFLEUR (à part).

Ma foi, il est triste de se couper la gorge pour une fille que l'on n'aime pas.



Scène IV



SELMOURS.

Si on a connaissance de ma querelle, tout le monde me croira infidèle à M rs. Biron, on dira que je me suis battu pour une jeune fille que je veux épouser, Toutes les âmes honnêtes m'accableront de leur mépris. Que pensera Mrs. Biron elle-même ? Si je suis tué, je ne mérite pas d'être regretté par elle. Si je tue, il faudra m'enfuir, ne plus la voir, renoncer à son cœur justement indigné contre moi. Il est bien étrange que n'ayant rien fait que la morale la plus austère, l'amour le plus délicat puisse me reprocher, je me voie sur le point de perdre et ma maîtresse et ma vie et l'estime du monde entier ! Que faire ? De quel côté se tourner ? De quelque façon que je me conduise. Mrs. Biron me croira infidèle. Pensée accablante. Il faut lui écrire. On lui remettra ma lettre après notre combat. Si j'y péris elle lira dans mon cœur, elle verra mon innocence et mon amour. Si je survis cette lettre l'engagera à me pardonner, Ecrivons... O fortune ! Que tes faveurs sont trompeuses, tu me combles de biens et tu me mets à la veille de perdre ma maîtresse, ma vie, et peut-être ma réputation. Je vivais dans une heureuse médiocrité, j'allais être uni à celle qui peut seule faire le bonheur de ma vie. Mon oncle meurt, me laisse tous ses biens ; il m'enlève ma tranquillité et mon bonheur. Ecrivons. Les moments me sont comptés. {Après avoir écrit quelque temps :) Oui, Mrs. Biron, je vous aime, je vous adore ; le plus grand malheur qui put m'arriver serait de perdre un instant votre estime et votre amour. (Il écrit.)



Scène V


LAFLEUR, SELMOURS.


LAFLEUR

Mr. Pikle.


SELMOURS

Fais entrer. Cet ennuyeux mortel me poursuivra-t-il toujours ? Il vient me troubler dans un des instants les plus précieux de ma vie.

Scène VI


MR. PIKLE, SELMOURS.


MR. PIKLE (l'embrassant).

Ah ! mon ami, c'est à vous de me rendre la vie. Je viens d'apprendre... Est-il vrai que dans un instant vous allez vous mesurer avec un jeune homme ?


SELMOURS.

Oui, un étourdi, un fou est venu me chercher querelle sur l'amour qu'il me suppose pour miss Forward, et dans l'instant...


MR. PIKLE.

Ah ! que dites-vous, monsieur, et savez-vous quel est ce jeune homme ?


SELMOURS.

Je l'ignore absolument. C'est sans doute quelque fou que je corrigerai.

MR. PIKLE.

C'est mon fils, malheureux, mon fils, le neveu de Mrs. Biron. C'est l'unique enfant de votre ancien ami et vous espérez l'égorger dans l'instant ! Selmours, je vous estime assez pour croire, inutile de vous dire qu'il n'est plus ici question de ce misérable point d'honneur, reste de la barbarie, de la férocité de nos aïeux. Votre valeur est connue, elle ne peut être suspecte et vous seriez le dernier des hommes si vous étiez capable de sacrifier à un horrible préjugé l'amour, l'amitié, la nature, le respect que vous devez à ma vieillesse, à mon nom de père, à tous les sentiments du cœur les plus chers, les plus sacrés même à des sauvages... Vous ne me répondez point, vous hésitez de me donner votre parole que vous ne tremperez point vos mains dans le sang de mon enfant, que vous ne m'enlèverez pas le seul appui qui me reste ! Quoi ! un père, un vieillard, un ami, le frère de votre épouse, vient vous demander en pleurant de ne pas commettre un forfait qui le ferait descendre au tombeau et vous hésitez, Selmours ! Grands dieux, voilà donc la vertu ? L'homme qui pour sauver sa vie, sa maîtresse, son honneur, ne voudra jamais consentir à s'emparer du bien d'un autre homme, à lui faire le plus léger tort, à le priver du moindre avantage, cet homme pour un faux honneur, pour un préjugé misérable, atroce, insensé et que lui-même abhorre, ne se fait aucun scrupule de priver un ami, un vieillard, un père de son fils, de son fils unique, de son bien le plus précieux, du seul qu'on ne puisse lui rendre, du seul qui ne lui venant que de Dieu doit être sacré aux yeux des humains ! Et cet homme, ce meurtrier, se croit vertueux et sensible, et cet homme prétend à l'estime ! Au nom du ciel, écoutez-moi, Selmours, Robert vous a défié, vous a insulté, hé bien ! je viens vous en demander pardon ; je viens implorer votre clémence et, si cela ne surfit pas à votre barbare honneur, conduisez-moi où vous voudrez, indiquez moi la place de Londres où vous voulez que je paraisse vous demandant le pardon que je vous demande ici, embrassant vos genoux comme je le fais, en les baignant de mes larmes, en baissant jusqu'à la poussière ces cheveux blancs qui ne vous touchent point.


SELMOURS (relevant Pikle, d'une voix entrecoupée).

Mon ami, mon ami, soyez sûr, soyez bien certain que je fais tout ce qu'il est en mon pouvoir de faire, en vous engageant ma parole sacrée, de ne point attenter aux jours de votre fils ; comptez sur cette parole. Mais j'exige à mon tour une grâce de vous, ne vous mêlez point de ceci ; vos soins, vos raisons, vos démarches ne pourraient être que nuisibles. Ne parlez pas à Robert, ne cherchez ni à le rencontrer, ni à le suivre, demeurez tranquille chez vous. Rendez-vous dans une heure chez Mrs. Biron, vous m'y trouverez, je l'espère. Si vous ne m'y trouvez pas, venez ici, vous prendrez sur mon bureau cette lettre déjà commencée, vous la porterez à Mrs. Biron et vous serez instruit de tout ce que j'aurai fait. Ne m'en demandez pas davantage. Adieu, Mr. Pikle, j'ose vous promettre que vous serez content de moi.


Scène VII


SELMOURS, seul.

Comme le projet d'une bonne action ramène le calme dans une âme troublée ! Mon parti est pris. (Il finit la lettre, la cacheté.) Oui, Mrs. Biron, j'espère que vous serez contente de moi. (Il sort).





Selmours ou l'homme qui les veut tous contenter


Comédie en 5 actes et en prose


Caractères



Je veux faire une comédie dans le genre mixte en cinq actes et en prose. Voici le caractère que doit avoir chacun des personnages.


Sir Edouard Selmours est un homme de trente-deux à trente-trois ans: brave, sensé et qui veut absolument que sa conduite soit approuvée de tout le monde: c'est là le caractère qui lie l'intrigue, il doit être fortement prononcé. Mrs. Hartlay. jeune veuve de vingt-quatre à vingt-cinq ans, femme à caractère, aimant Selmours de tout son cœur. Miss Forward, vieille femme galante, sèche, dure et acariâtre, dure avec sa fille, voulant lui faire tout sacrifier à l'intérêt.


Miss Fanny, jeune fille de dix-huit à vingt ans, tendre à l'excès et aimante: un peu campagnarde. L'amour naïf et villageois.


Mr. Pickle, raisonneur impitoyable, anglais outré approchant le quaker et cependant pas trop ridicule pour rendre intéressante sa scène avec Selmours.

R. Pickle, jeune homme vif, impétueux, adorant Fanny, capable de sentir un procédé généreux.

Plan


Le lieu de la scène est à Londres, le parloir de la maison commune à Mrs. Hartlay et Mr. Pickle. Mr. Pickle a logé chez lui Selmours son ami. Pickle est le frère du mari de Mrs. Hartlay : elle a pour lui beaucoup de confiance. R. Pickle est à Londres à l'insu de son père : il a quitté Oxford et y est venu pour suivre Fanny que Mr. Mekelfort attirait dans les environs de ses propriétés pour tâcher de la marier à Selmours.



ACTE I


SCÈNE PREMIÈRE


MRS. HARTLAY, MARY.

Rappeler l'histoire du procès. Mrs. Hartlay est inquiète de ce que depuis deux jours elle n'a pas vu Selmours. Exposition de son amour pour lui. Mary parle de sa manie de vouloir contenter tout le monde. Elle parle du procès. Mrs. Hartlay le justifie : elle découvre son caractère en exposant les raisons qui justifient à ses yeux la conduite de Selmours.


SCÈNE II


MR. PICKLE: MRS. HARTLAY, MARY.

Mr. Pickle s'entretient un instant avec Mrs. Hartlay, de son amour pour Selmours et de ses projets de mariage. Il lui donne des conseils avec l'autorité d'un homme très considéré et son allié.


SCÈNE III

SELMOURS: PICKLE: MRS HARTLAY: MARY.


Selmours tout échauffé raconte la mort de son oncle, rapporte son testament, sa singulière lettre. Ses indécisions, développements de l'amour de Mrs. Hartlay, du caractère raisonneur de Pickle et surtout de la manie qu'a Selmours de vouloir contenter tout le monde. Selmours sort, excédé par Pickle.



SCÈNE IV


Mrs. Hartlay reproche à Pickle son ton dur avec Selmours, et Pickle continue à développer son caractère raisonneur. Une dame veut consulter Pickle. Mrs. Hartlay se retire.



SCÈNE V


MRS. FORWARD, MISS FANNY, PICKLE.

Mrs. Forward vient consulter Pickle sur le testament de Mr. Mekelfort. Pickle lui dit qu'il connaît déjà l'affaire. Mrs. Forward montre le caractère avide et intéressé d'une vieille femme entretenue. Miss Fanny fait des objections au projet de sa mère de lui faire épouser Selmours bon gré mal gré et se rend intéressante. Mrs. Forward sort pour consulter encore.

SCÈNE VI

PICKLE.

Il est inquiet sur son fils qu'il croit à Oxford mais dont il ne reçoit point de nouvelles.


SCÈNE VII


MRS. HARTLAY, PICKLE.

Mrs. Hartlay est inquiète du parti qu'aura pris Selmours. Elle le demande à Pickle qui l'ignore.



SCÈNE VIII


SELMOURS, MRS. HARTLAY, PICKLE.

Selmours. indécis, a consulté tout le monde. Il venait soumettre à Mrs. Hartlay son projet d'abandonner à Miss Fanny la moitié de la fortune de Mekelfort. Son amante l'approuve ; Pickle le chagrine par ses réflexions ; il sort pour réaliser son projet. Pickle et Mrs. Hartlay se retirent.



FIN DU PREMIER ACTE



ACTE II
SCÈNE I


MRS. FORWARD, FANNY.

Mrs. Forward défend à Fanny de songer au jeune Robert dont elle avait approuvé l'amour jusque-là. Elle lui déclare qu'elle épousera Selmours tôt ou tard.


SCÈNE II

SELMOURS, MRS. FORWARD, FANNY. Selmours s'annonce. Mrs. Forward renvoie Fanny.


SCÈNE III


Selmours offre de laisser à Fanny la moitié de la fortune de Mekelfort Mrs. Forward le refuse. Selmours lui déclare que son cœur est engagé et crue le lien par lequel elle veut le lier à Fanny ferait leur malheur à tous deux. Elle persiste. Il sort. Il rencontre Robert.



SCÈNE IV


MRS. FORWARD, ROBERT.

Mrs. Forward déclare à Robert qu'il faut renoncer à Fanny. Robert lui demande la cause de ce changement imprévu. Elle ne veut pas la lui dire. Elle rentre.



SCÈNE V


ROBERT.

Robert seul jure de découvrir la cause de son malheur et développe son amour.


SCÈNE VI


ROBERT, FANNY.

Ils développent leur amour mutuel. Robert demande à Fanny la cause du changement de sa mère. Fanny la lui dit. Robert s'emporte et jure de se venger. Fanny cherche à le calmer. Il sort. Fanny rentre.



FIN DU DEUXIÈME ACTE
ACTE III



(Le théâtre représente la chambre de Selmours)


SCÈNE I


SELMOURS, LAFLEUR.

Selmours se plaint de l'humeur de Mrs. Forward qui fait son malheur, car à ses yeux l'arrangement qu'il proposait ne peut plus exister sans son consentement. Episode des Gazettes.


SCÈNE II


SELMOURS, ROBERT, LAFLEUR.

Robert défie Selmours qui accepte le défi. On renvoie le combat sur la demande de Selmours au lendemain à six heures. Robert sort.

SCÈNE III


SERMOURS, LAFLEUR.

Selmours songe au nouvel éclat que ce duel va donner à la malheureuse affaire qui le tourmente.


SCÈNE IV


Mrs. HARTLAY, SELMOURS, LAFLEUR, MARY.

Mrs, Hartlay vient savoir quel a été le succès de la démarche de Selmours. Celui-ci ordonne le silence à Lafleur et dit avec agitation le refus de Mrs. Forward. Mrs. Hartlay est inquiète. Elle ne peut rien tirer de Selmours. Elle sort.



SCÈNE V


SELMOURS.

Selmours de plus en plus indécis. Il craint qu'on ne fasse retomber sur lui le blâme de son combat av ec Robert. Il sort pour arranger ses affaires de manière que s'il succombe tous ses biens passent à Fanny.


FIN DU TROISIÈME ACTE



{{Centré|ACTE IV }}


SCÈNE I


SELMOURS, LAFLEUR.

Il ordonne à La fleur de se retirer et de ne laisser entrer personne. Il a arrangé toutes ses affaires. Il pense qu'on ne pourra pas le blâmer du combat dans lequel il va s'engager le lendemain. Il pense à Mrs. Hartiay : ce souvenir déchire son âme. Il prend la résolution de lui écrire. Il commence sa lettre, il est interrompu par Lafleur qui lui dit qu'une charmante dame veut absolument lui parler, il dit de faire entrer.



SCÈNE II


C'est Fanny qui instruite du combat de Selmours et de son amant vient demander la vie de ce dernier. Cela permet de jeter plus de ridicule sur Pickle i^âfiâi n faut que cette scène soit la lettre de Julie à Milord Edouard en action.



SCÈNE III


SELMOURS, LAFLEUR.

Selmours achève sa lettre, appelle Lafleur, lui ordonne de la remettre à Mrs. Hartiay le lendemain à huit heures et de réveiller à cinq heures et demie.


FIN DU QUATRIÈME ACTE
(Il est sept heures et demie)


SCÈNE I


PICKLE.

Pickie est agité. Il ne sait le degré de confiance qu'il doit ajouter à la promesse que lui a faite Selmours*24^. Mrs. Hartiay arrive.



SCÈNE II


Mrs. HARTLAY, PICKLE.

Mrs. Hartiay a observé la veille l'agitation de Selmours. Elle est inquiète. Elle voit Pickle lui-même agit é. Après bien des difficultés elle arrache le secret du combat de Selmours avec Robert Pickle. Elle veut aller au lieu du combat se jeter entre eux.


SCÈNE III


Mrs. HARTLAY, PICKLE, LAFLEUR.

Lafleur remet à Mrs. Hartiay la lettre de Selmours par laquelle il lui dit que quand elle recevra cette lettre il ne sera plus. Désespoir de Mrs. Hartiay.



SCÈNE IV


Mrs. HARTLAY, PICKLE, SELMOURS, ROBERT, LAFLEUR.


Selmours et Robert arrivent en se tenant par la main. Robert raconte la manière généreuse dont Selmours s'est conduit. Il court chercher Mrs. Forward il espère la fléchir.

SCÈNE V


Mrs. HARTLAY. PICKLE, SELMOURS, LAFLEUR.


Selmours est enfin déterminé à épouser Mrs. Hartlay. Il lui demande sa main, elle la lui accorde. Il envoie Lafleur chercher un notaire.


SCÈNE VI


Mrs. HARTLAY, Mr. FORWARD, FANNY, SELMOURS, PICKLE, ROBERT PICKLE.

Mrs. Forward se laisse fléchir parce qu'elle a consulté et que tous les avocats lui ont donné tort : elle consent à donner Fanny à Robert Pickle. Selmours donnant la moitié du bien de Mekelfort, Pickle pardonne à son fils et accorde son consentement. Selmours donne le reste du bien de Mekelfort à Robert Pickle. Le notaire arrive. On rentre pour signer les deux contrats.


FIN DE LA PIÈCE




Selmours ou l'homme qui les veut tous contenter



Acte I


Scène première


CLARISSE, FANNY.

CLARISSE.

Depuis deux jours entiers, je n'ai pas vu Selmours.

Une autre que Clarisse a-t-elle son amour ?

Ce retard imprévu autant que singulier

A de justes raisons a droit de m'étonner.

Depuis deux ans entiers que mon époux est mort

Qui seul me consolait de mon bien triste sort.

D'un parent singulier n'attendant que l'aveu

II espère toujours...


FANNY

et n'est jamais heureux.

Dites du moins, madame, que votre Selmours

Est bien original de perdre ainsi ses jours.

Jeune, riche, aimable, il aime, il est aimé.

Il ne tiendrait qu'à lui qu'un hymen fortuné

Ne vous unît tous deux. Mais il a un cousin

Dont le père autrefois fut fort utile au sien

Et, ne mettant point de bornes à sa reconnaissance,

II ne veut point sans lui faire votre alliance.



FIN DE SELMOURS