Revue littéraire — 29 février 1844.2

LES MYSTÈRES DE PARIS AU THÉÂTRE.

Fréron était d’avis, lorsqu’un livre réussissait outre mesure et excitait un de ces engouemens déraisonnables et contagieux dont il y a tant d’exemples, de laisser passer une année sans en rien dire : c’était en appeler très spirituellement au public à jeun. Les erreurs du goût sont souvent l’effet d’une surprise, et il est rare alors que ce terme d’une année ne suffise point pour dissiper l’illusion et réduire à sa juste valeur le mauvais ouvrage. Parler franchement de certains livres le lendemain de leur entrée dans le monde, c’est troubler une ovation ; attendre une année, ce serait arriver fort à propos pour l’oraison funèbre. De tout temps, les lecteurs ont eu leurs jours gras ; de tout temps aussi, l’impartialité a eu ses revanches, quelquefois très promptes, et l’on peut croire que le procédé de Fréron serait terrible en bien des rencontres. Eh quoi ! n’y a-t-il pas de ces ouvrages médiocres qui, par un singulier concours de circonstances, obtiennent dès la première heure, rapidement, sans attendre, un de ces prodigieux succès qui, pour les vrais chefs-d’œuvre, n’arrivent que lentement, pede claudo, lorsqu’ils arrivent ? N’y a-t-il pas des triomphes littéraires qui ressemblent beaucoup à cette ovation d’un nouveau genre, décernée, un dernier jour de carnaval, dans la salle de l’Opéra, par une foule couverte d’oripeaux et à moitié en délire ? S’il s’agit de pareils triomphes, attendez une année, comme disait Fréron, et la partie sera belle, la revanche sûre ; si c’est un roman, n’attendez pas même une année, attendez seulement qu’on le mette en drame. En ce cas, le drame est une expiation.

C’est donc un rude châtiment que M. Sue vient d’infliger à son livre. L’auteur dramatique a vraiment été sans pitié pour le romancier. Les onze tableaux joués par le théâtre de la Porte-Saint-Martin sont une accablante accusation contre les dix volumes publiés par le feuilleton. Il est impossible de se livrer plus complètement, de mieux découvrir ses plaies. Il y a pourtant un embarras pour la critique. Elle a trop évidemment raison, et elle peut craindre qu’on lui ne reproche d’être sans générosité et d’abuser de ses avantages. Si elle n’avait affaire qu’à l’auteur, homme de talent et d’esprit du reste, le silence serait peut-être de bon goût : on se comprendrait à demi-mot. Mais il y a le public, qui n’est pas encore suffisamment détrompé sur le livre, bien qu’il ait accueilli le drame avec une remarquable froideur, et que ce soit seulement par un reste de curiosité qu’il va à ces Mystères, puisqu’il ne les applaudit pas ; il y a aussi le feuilleton, qui, ne voulant pas en avoir le démenti, s’est placé cette fois sous le lustre, contre son habitude. Dès-lors le silence n’est pas de saison, et les vérités sont encore bonnes à dire.

Les Mystères de Paris, en onze tableaux ! magnifique titre pour le boulevard du crime ! La voilà réduite en onze tableaux qui vont défiler devant vous en une soirée, cette longue iliade des mauvais lieux qu’on ne pouvait lire en moins de quinze jours ! Le lecteur enthousiaste devait être enchanté ; il allait goûter le même plaisir en économisant beaucoup de temps. Que pense-t-il maintenant de ses anciennes connaissances ? Il les a revues, tous ces créations qui un instant l’avaient séduit. Pourquoi les trouve-t-il repoussantes, invraisemblables ou vulgaires ? Est-ce que Rodolphe ne l’intéresserait plus ? Il est vrai que, dès qu’on n’a plus eu besoin de cette pauvre altesse, on l’a singulièrement négligée. Ce cher prince était-il donc comme ce manteau couleur de muraille dont on s’enveloppe pour faire ses coups sans être reconnu, et dont on se débarrasse aussitôt, quand le coup est fait, pour marcher plus vite ? Je l’ignore ; ce qui est sûr, c’est que le grand-duc de Gérolstein n’est plus que l’ombre de lui-même, que c’est le prince le plus ordinaire de tous les duchés d’Italie et d’Allemagne. Et qu’a fait M. Sue pour abaisser son prince des Mille et Une Nuits à ce triste niveau ? Il lui a enlevé son entourage et ses excentricités, pas autre chose. Or, comme M. Sue place plutôt l’originalité dans les habitudes que dans le caractère, dès qu’il enlève à ses personnages l’appareil fantastique dont il aime à les entourer, il ne leur reste plus rien. Après toutes les épreuves que l’auteur avait infligées à Rodolphe dans son livre, il aurait dû lui épargner cette dernière et le traiter avec plus d’égards, ne fût-ce qu’en sa qualité de prince.

Rigolette a beaucoup perdu comme Rodolphe. Cette figure gracieuse était loin d’être originale. Cependant on ne devait pas s’attendre à ne voir, dans sa mansarde étroite et proprette, qu’une couturière très commune, qui est vertueuse, parce qu’elle n’a pas de temps à perdre, dit-elle, ce qui ne donne pas une haute idée de sa vertu. M. Sue s’est presque étudié à enlever à cette douce figure le peu de poésie qu’elle avait dans le livre. Vous verrez que l’auteur des Mystères ne laissera pas un seul de ses personnages intact, et que ses efforts aboutiront à prouver que toutes ses créations n’avaient qu’un faux semblant d’originalité qui disparaît dès qu’on y touche. Les personnages de beaucoup de nos romanciers n’ont qu’une apparence de vie originale et sont, dans leurs œuvres, comme sont, dans certains caveaux, ces cadavres parfaitement conservés qui tombent en poussière aussitôt que l’air et la lumière y pénètrent. — Rigolette n’a pas résisté à l’air et à la lumière. C’est dommage ; M. Sue n’avait rien de mieux à offrir au spectateur. Je la regrette, et je regrette aussi ses oiseaux. Pauvres oiseaux, qu’êtes vous devenus ? vous qui avez rendu tant de services et qui gazouilliez si bien le lendemain des feuilletons périlleux !

Une chose mérite nos éloges pourtant, c’est la transformation qu’a subie Fleur-de-Marie. M. Sue a écouté les conseils, et la Goualeuse n’est plus une prostituée de la Cité ; c’est une mendiante qui chante dans les rues ; à la bonne heure, pauvreté n’est pas vice. L’auteur des Mystères de Paris s’est aperçu, en essayant de donner la vie de la scène à Fleur-de-Marie, qu’il tombait dans un abîme d’invraisemblances ? Au lieu de finir par le drame, c’est par là qu’il aurait fallu commencer. Le roman y aurait gagné en vraisemblance et en moralité. Que M. Sue débute ainsi dorénavant.

Que Mme la marquise d’Harville ne soit pas un personnage très animé, cela n’a point dû surprendre ; elle était froide dans le roman, et si elle est un peu plus froide dans le drame, c’est imperceptible. Mme la marquise est du reste la digne compagne de Rodolphe, et il faut avouer que si, dans leur palais de Gérolstein, les royaux époux sont comme devant la rampe, ils doivent goûter un royal ennui. Sur quoi donc M. Sue comptait-il pour le succès de sa pièce ? Hâtons-nous de le dire : il comptait sur Jacques Ferrand.

Jacques Ferrand est le pivot du drame, ou plutôt c’est le drame tout entier. En traçant ce caractère, l’auteur a eu la prétention de peindre notre siècle. C’est le droit imprescriptible de l’écrivain, historien, moraliste ou romancier, de saisir un caractère original qui surgit à côté de lui, sort vivant des entrailles d’une époque, et résume d’une manière éclatante bien des traits de tous côtés épars. Ainsi, que M. Sue, le lendemain du Glandier, crée le personnage d’Ursule, dans Mathilde ; que le lendemain d’un autre procès fameux où l’on a vu tant d’honnêtes gens dépouillés par un dépositaire infidèle, habile et audacieux, il crée le personnage de Ferrand dans les Mystères, il use à bon droit dans le roman du privilége qui n’est pas contesté à l’historien et au moraliste, à Tacite et à La Bruyère. Jusque-là rien de mieux. Malheureusement M. Sue ne veut pas se souvenir qu’il a déjà affaire à des exceptions, il exagère le portrait de ces êtres exceptionnels dans des proportions telles qu’il les rend impossibles, et alors il manque son but. Ainsi Jacques Ferrand, qui est chargé de la terreur, dans ce drame, comme Fleur-de-Marie est chargée de la pitié, serait autrement effrayant, s’il était dans des proportions naturelles. Il ne faut pas être trop méchant si l’on veut faire peur au théâtre ; les ogres n’effraient que les enfans ; les fureurs de Barbe-Bleue feraient sourire les jeunes femmes de la galerie. Le principe est de ne rien exagérer, et M. Sue exagère tout. C’est pourquoi Jacques Ferrand n’éveille dans l’auditoire qu’un intérêt de curiosité et ne fait pas frissonner une seule fois.

Il ne fait pas frissonner, et il soulève une répugnance universelle, que le jeu de l’acteur diminue de moitié pourtant. Certes, sans l’acteur, on n’aurait jamais toléré, pas même au boulevard, l’ignoble amour de Jacques Ferrand pour Fleur-de-Marie. Quel noble ou attendrissant spectacle à donner à une foule assemblée ! — Remarquons en passant que M. Sue n’a pu sauver ces scènes scabreuses qu’en métamorphosant son héroïne. Fleur-de-Marie résiste avec l’obstination de la vertu et le courage du désespoir aux trésors et aux prières de l’horrible séducteur. Mais il me semble que dans le roman elle était la maîtresse des forçats ; cette nouvelle Fleur-de-Marie ne fait pas l’éloge de l’autre.

Le Maître-d’École est devenu tout bonnement le traître des vieux mélodrames ; assassiner pour de l’argent, se défigurer pour échapper aux poursuites de la police, porter des guenilles, il n’y a pas là de grands efforts d’invention. Au reste, ce Maître-d’École est encore un portrait : c’est Lacenaire. L’imagination de M. Sue aime à recruter sur les bancs de la cour d’assises. C’est de là aussi que vient le Chourineur ; seulement, celui-là est aussi honnête et dévoué dans son énergie grossière que le Maître-d’École est infâme et dépravé. Si le dévouement du Chourineur était expliqué d’avance et bien compris du spectateur, le drame aurait au moins un côté intéressant. M. Sue a encore gâté ce personnage, qui ne produit qu’une demi-émotion ; toutes ses belles actions sont comme des énigmes.

C’est avec ce personnel ainsi remanié que M. Sue a écrit ses onze tableaux. A-t-il composé un drame ? Parce que la toile se lève et s’abaisse onze fois, parce que le décorateur a fait de grands frais, parce que des fanges de la Cité on passe dans l’étude d’un scélérat, d’une mansarde délabrée dans un riche salon, d’un parc élégant dans une prison, d’un repaire de bandits dans une forêt ; parce qu’on accouple des princes et des comtesses avec des forçats et des assassins, on ne compose pas un drame, on accumule des évènemens, on entasse des personnages, et l’on parvient à bâtir une œuvre sans nom, où toutes les notions justes sont outragées. Croyez-vous que ce soit de l’art que de faire pousser des hurlemens de bête féroce à votre héros, et de montrer au public l’amour dans son expression la plus repoussante et la plus brutale ? Croyez-vous qu’il y ait un grand mérite à reproduire dans sa vérité exacte la mansarde des Morel ? Le décorateur et le costumier sont les auteurs principaux de pareilles scènes. La gloire qui vous revient cependant, c’est de nous avoir montré une idiote qui meurt de faim. Allez encore un peu plus loin, ne vous arrêtez pas en si beau chemin ; encore un progrès de ce genre, et vous nous montrerez des épileptiques sur la scène !

Comme il avait voulu égayer son livre, M. Sue a voulu égayer son drame, et sa gaîté est comme sa terreur, de mauvaise origine. Que l’auteur d’Arthur se juge ici lui-même : s’il croit dignes de son talent ces caricatures des Pipelet, bonnes tout au plus pour les tréteaux de la foire, nous nous inclinerons sans répliquer.

Quoique rien ne se tienne dans la pièce, que la plupart du temps les personnages se heurtent sans motifs, qu’il y ait un encombrement continu d’évènemens et de personnes, l’auteur a cependant, pour alléger le vaisseau, été forcé de jeter à la mer bien des passagers et des bagages ; il n’a pas fait encore assez de sacrifices, et les onze tableaux des Mystères de Paris, qui sont en beaucoup de parties un mélodrame à la Victor Ducange, n’ont certes pas le mérite d’action et l’habileté de contexture de Trente ans ou la Vie d’un Joueur. — Quant au dénouement, je suis convaincu que M. Sue, ayant fait intervenir les gendarmes, croit avoir donné satisfaction aux plus vives exigences. D’ailleurs, va pour le gendarme ! c’est le dieu recommandé par Horace ; il est digne de dénouer un pareil drame.

Mais durant ces onze tableaux, au milieu des mouvemens convulsifs de ces brutales passions déchaînées, au milieu du sang et de la boue, que devient la philanthropie, qui occupait une si large place dans le roman ? Elle est restée au logis ; c’est l’étendard qu’on ne déploie que dans les momens de danger. Si l’on me demande également ce qu’est devenue Cécily, je répondrai que Cécily est absente, parce qu’un parterre est honnête, et que les obscénités qu’on lit sans rougir, on ne les écoute pas sans siffler.

La foule se rend aux Mystères de Paris et ne les applaudit point. En mettant son roman en mélodrame, M. Sue a rendu au goût public un service signalé ; il s’est puni de son triomphe et s’est immolé généreusement. La démonstration est complète pour quiconque a de la bonne foi et ne manque pas de lumières. Le succès des Mystères de Paris, un de ces succès qui marquent les plus mauvais jours d’une littérature, ne se renouvellera pas.


P. L.