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fluxion sur les yeux, qui se joint à tous mes maux, m’ôte la liberté d’écrire ; mais votre lettre est bien capable de me faire penser. Je vois que vous adoucissez vos souffrances par la lecture. C’est en effet une grande ressource, mais ce n’en est une que pour les bons esprits, qui sont en très-petit nombre. Bien peu de dames cherchent à s’instruire ; c’est un grand avantage que vous avez sur elles. Mes ouvrages ne sont pas dignes assurément de l’honneur que vous leur faites ; mais vous y suppléez en pensant de vous-même les choses que je n’ai pas dites. Je ne fais que mettre sur la voie ; je présente des esquisses, et vous achevez dans votre esprit ce que je n’ai fait qu’ébaucher.

Il y a des vérités qu’on ose à peine faire entrevoir au public, mais que des personnes comme vous saisissent tout d’un coup, et qu’elles développent. Je souhaite, madame, que ces vérités, qui ne sont faites que pour les philosophes, vous soient de quelque consolation. La philosophie est le plus grand des remèdes, c’est la santé de l’âme ; et il paraît que si votre corps souffre, votre âme se porte très-bien. Vous ne trouverez point, madame, que ma philosophie soit rebutante, elle est même quelquefois un peu trop gaie. Dans ce dernier cas, j’ai besoin de votre indulgence. Vous me faites bien regretter, madame, d’avoir si peu profité du temps que vous êtes venue passer à Genève. Vous aviez malheureusement alors plus besoin de M. Tronchin que de moi. Si jamais vous croyez en avoir besoin encore, daignez, madame, ne prendre d’autre maison que la mienne.

J’ai l’honneur d’être, avec bien du respect, etc.


5703. — À M. LE DOCTEUR TRONCHIN[1].
Mardi 4.

Je vous prie, mon cher Esculape, de me mander si M. le duc de Lorges me fait l’honneur de venir dîner jeudi à Ferney, et s’il est au régime. Je doute que M. de Lauraguais ait battu sa femme ; je sais qu’il est physicien, et je n’ai jamais ouï dire qu’il fût philosophe. Les brouillons qui ont dit que vous aviez concerté chez moi la perte de Jean-Jacques ne sont pas plus philosophes que M. de Lauraguais. J’ai été affligé de la nouvelle infamie qu’ils ont faite. Mais je ne les crains pas ; et j’ai, en tout sens, de quoi les braver. Je me porte très-mal, mais je sais souffrir.

  1. Éditeurs, de Cayrol et François.