Page:Victor Alfieri, Mémoires, 1840.djvu/161

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

cette moscoviteria, je ne voulus pas aller à Moscou, comme j’en avais eu le dessein ; j’avais peur qu’il ne me fallût mille ans pour rentrer en Europe. À la fin de juin, je partis pour Riga, par Narva et Rewel ; ces plaines sablonneuses, nues et horribles, me firent amplement payer tous les plaisirs que j’avais goûtés au bord des précipices, et dans les immenses forêts épiques de la Suède. Je continuai par Kœnisberg et Dantzig. Cette dernière ville, jusque alors libre et opulente, commençait précisément cette année à porter la peine de son mauvais voisinage ; et déjà le despote prussien y avait introduit de vive force ses infâmes satellites. Tout en donnant au diable les Russes et les Prussiens, et tous ceux qui empruntent la face de l’homme pour se laisser ainsi traiter en brutes par leurs tyrans, et forcé de semer mon nom, mon âge, ma qualité, mon caractère, mes intentions (toutes choses que, dans le plus mince village, un sergent vous demande quand vous entrez, quand vous passez, quand vous vous arrêtez, quand vous sortez), je finis par me retrouver une seconde fois à Berlin, après un mois environ du voyage le plus désagréable, le plus fastidieux, le plus rempli de vexations qui se puisse faire, y compris une descente aux enfers, qui ne sauraient être plus sombres, plus déplaisans, plus inhospitaliers. En passant par Zorendorff, je visitai le champ de bataille des Russes et des Prussiens, où tant de milliers de l’un et de l’autre troupeau, libres enfin, laissèrent là leur joug avec leurs os. Il était aisé de reconnaître leurs