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possession de sa conquête, et mène aux rives de l’Euphrate l’élite des légions et des auxiliaires. Là, suivant l’usage des Romains, il offrait aux dieux un suovétaurile10, et Tiridate immolait un cheval en l’honneur du fleuve. Tout à coup les habitants annoncèrent que, de lui-même et sans la moindre pluie l’Euphrate venait de s’élever outre mesure, et que l’écume blanchissante formait à la surface de l’eau des cercles qui semblaient autant de diadèmes. Ce fut pour les uns l’augure d’un heureux passage ; d’autres, par une interprétation plus subtile, en conclurent que la fortune, favorable d’abord, ne le serait pas longtemps. Selon eux, "les phénomènes du ciel et de la terre parlaient sans doute un langage plus sûr ; mais les fleuves, dans leur éternelle mobilité, ne faisaient que montrer et emporter le présage." Cependant on fit un pont de bateaux, et l’armée passa sur l’autre rive. Ornospade vint le premier s’y joindre avec plusieurs milliers d’hommes à cheval. Exilé jadis, Ornospade se distingua sous Tibère, qui achevait la guerre de Dalmatie, et ses services lui valurent le droit de cité romaine. Depuis, rentré en grâce auprès du roi, et comblé de distinctions, il eut le gouvernement des plaines immenses qui, enfermées entre les deux célèbres fleuves du Tigre et de l’Euphrate, ont reçu le nom de Mésopotamie. Peu après, Sinnacès amena de nouvelles troupes ; et Abdagèse, le soutien de ce parti, livra les trésors et toutes les décorations de la grandeur royale. Vitellius, persuadé qu’il suffisait d’avoir montré les armes romaines, engage Tiridate et les grands, l’un à ne pas oublier qu’il est le petit-fils de Phraate et le nourrisson de César, deux titres si glorieux pour lui, les autres à demeurer toujours soumis à leur roi, respectueux envers nous, fidèles à l’honneur et au devoir. Ensuite il revient en Syrie avec ses légions.

   10. De sus, ovis, taurus, un porc, un bélier, un taureau.
Morts et suicides
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Ces événements furent l’ouvrage de deux étés. Je les ai réunis pour me délasser du spectacle des malheurs domestiques. Car trois ans s’étaient vainement écoulés depuis la mort de Séjan : le temps, les prières, la satiété, qui adoucissent les cœurs les plus aigris, n’avaient point désarmé Tibère. Il poursuivait des faits douteux et oubliés, comme des crimes récents et irrémissibles. Averti par ces rigueurs, Fulcinius Trio ne voulut pas subir l’outrage d’une accusation. Dans l’écrit dépositaire de ses dernières pensées, il entassa