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SUR MADAME DE SÉVIGNÉ.


trois premières années de son enfance près de madame de Sévigné, qui l’avait entourée des soins les plus tendres. Sa grand’mère ne la trouvait point belle ; mais, quelque bien en garde qu’elle fût contre la radoterie d’aïeule, elle lui semblait tout aimable ; elle admirait comme cette petite-fille l’aimait, l’appelait, l’embrassait ; ce n’était pas un cœur comme le sien qui pouvait être insensible aux grâces de l’enfance. Qu’est-ce donc, s’il vous plaît, qu’être grand’maman, si on ne l’est pas un peu, quand on écrit ceci : « Son teint, sa gorge, tout son petit corps est admirable ; elle fait cent petites choses, elle parle, elle caresse, elle bat, elle fait le signe de la croix, elle demande pardon, elle fait la révérence, elle baise la main, elle hausse les épaules, elle danse, elle flatte, elle prend le menton ; enfin elle est jolie de tout point ; je m’y amuse des heures entières[1]. » La petite fille finissait même, on le voit, par lui paraître jolie : sa bouche s’accommoderait ; son nez, qui probablement tenait des Grignan, n’était ni beau ni laid ; « mais elle avait des yeux bleus avec des cheveux noirs ; son teint était admirable, son menton, ses joues, son tour de visage très-parfaits ; le son de sa voix était agréable[2]. »

Madame de Grignan eut-elle la même tendresse pour la petite Marie-Blanche ? Il ne semble pas qu’elle ait été fort empressée de la reprendre auprès d’elle. La naissance d’un fils, en flattant davantage son orgueil, paraît avoir fait quelque tort au premier enfant. Et plus tard Pauline eut une meilleure place aussi que sa sœur dans le cœur de sa mère.

Marie-Blanche n’était âgée que de cinq ans et demi lorsque madame de Grignan, qui n’avait certes pas rempli bien longtemps auprès de cette fille les devoirs maternels, la fit entrer au couvent de Sainte-Marie de la Visitation à Aix. À cet âge, ce ne pouvait être encore qu’une pension ; mais sa mère la destinait à y rester et à y prendre le voile ; car il fallait bien soulager une maison sur laquelle le faste et le luxe faisaient peser de si lourdes charges, et réserver à l’héritier du nom des Grignan tout ce qu’on aurait pu sauver de la ruine. Depuis lors madame de Sévigné ne parla plus jamais de ses petites

  1. Lettre à madame de Grignan, 20 mai 1672.
  2. Lettre du 4 mai 1672.