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ROBERTY.l’évolution de la philosophie

mêmes, ne peut avoir pour lui qu’un seul sens : permettre que des faits, qui n’ont point encore reçu d’explication, soient appliqués à l’explication d’autres faits quelconques. On évite ainsi une hypothèse préalable et nécessaire, pour en faire aussitôt une autre qui, en bonne logique, devrait suivre la première et dépendre d’elle, mais qui, dans la logique de l’empirisme, n’est rattachée à rien, et nous est donnée comme un fait irréductible. C’est là la pire des méthodes, et la tare capitale de tout empirisme. Comte n’évite pas ce grave reproche. Il ne cherche pas la cause profonde et intime du fait qu’il signale à notre attention, et ne voit pas que le développement de la vie industrielle à notre époque peut être rattaché, — d’une façon provisoire, si l’on veut, — à une cause éloignée, mais aussi certaine que l’effet qu’elle a produit, à savoir : la relation qui lie l’industrie moderne à la science des anciens, ressuscitée et renouvelée par le grand mouvement de la Renaissance. En revanche, il s’empare de cette conséquence elle-même et en fait la pierre fondamentale de sa théorie ascendante des quatre éléments sociaux. C’est l’industrie, insiste-t-il, qui a imprimé à l’esprit scientifique des modernes la positivité qui le caractérise, c’est elle qui a transformé jusqu’à l’esprit philosophique, et qui a été la source de tous les attributs qui distinguent aujourd’hui l’élite de l’humanité.

Ainsi, pour avoir reculé devant l’hypothèse initiale, l’hypothèse qui s’impose à toute recherche dès ses premiers pas et qui, vérifiée ou invalidée, laisse le champ libre aux suppositions ultérieures. Comte, comme tous les empiristes, s’est jeté à corps perdu dans ces dernières. Sous prétexte de respecter certains faits, il ne les explique point ; mais cela ne l’empêche pas de s’en servir pour interpréter d’autres faits. Il bâtit, comme tout le monde, un édifice hypothétique ; seulement, il ne voit pas qu’en voulant lui donner une stabilité exceptionnelle et qui n’est pas dans la nature de ces constructions, il en rétrécit la base au moins autant qu’il en diminue la hauteur.

L’évolution industrielle est chez Comte productrice de l’évolution esthétique, et celle-ci détermine et prépare l’évolution scientifique ou philosophique. L’utile ou le bon est le fondement du bien qui, à son tour, est le germe du vrai. Le renversement ou l’inversion de la succession logique et historique des principales classes de phénomènes intellectuels ne saurait être plus complète. Toute conception ayant pour objet l’utilité d’une chose suppose, pour le moins, quelque connaissance des émotions agréables ou pénibles que suscite en nous la représentation de cette chose, — connaissance qui est la base de toute esthétique ; et toute conception ayant pour objet ces émotions représentatives, suppose, pour le moins, quelque connaissance des