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paulhan. — l’erreur et la sélection

mot : l’existence. Au delà, le néant ou, si l’on aime mieux, l’absolu, c’est-à-dire, pour nous, rien.

La théorie de la sélection, appliquée par Darwin à la philosophie naturelle avec un succès croissant, avait porté un coup sensible à la vieille doctrine des causes finales. Ce n’est pas que la réalité du développement par sélection implique la fausseté de cette théorie, mais elle permet de s’en passer ; c’est du moins ce que pensèrent quelques bons esprits. Les partisans des causes finales, de leur coté, ne se sont pas tenus pour battus. La sélection, d’après eux, serait simplement le moyen d’action de l’intelligence qui a conçu le monde et qui le réalise par une lente évolution, au lieu d’employer les moyens un peu brusques qu’on lui attribuait autrefois. « L’élection naturelle, guidée à l’avance par une volonté prévoyante, dit M. Paul Janet, dirigée vers un but précis par des lois intentionnelles, peut bien être le moyen que la nature a choisi pour passer d’un degré de l’être à un autre, d’une forme à une autre, pour perfectionner la vie dans l’univers et s’élever par un progrès continu de la monade à l’humanité. Or, je le demande à M. Darwin lui-même, quel intérêt a-t-il à soutenir que l’élection naturelle n’est pas guidée, n’est pas dirigée ? Quel intérêt a-t-il à remplacer toute cause finale par des causes accidentelles ? On ne le voit pas. Qu’il admette que, dans l’élection naturelle aussi bien que dans l’élection artificielle, il peut y avoir un choix et une direction, et son principe devient aussitôt bien autrement fécond[1]. »

La sélection est ainsi transformée en un agent de la Providence. Cela semble difficile à admettre, quand on voit le double mal que la sélection produit, d’abord par la destruction des êtres mal adaptés, ensuite par la survivance d’êtres inférieurs à ceux qui succombent et que des circonstances secondaires ont favorisés. La manière dont se fait le progrès est tortueuse. On peut comparer l’évolution de la nature à la marche d’un homme, par une profonde obscurité, dans un labyrinthe dont il ne connaît pas les détours. Il s’égare, se trompe de route, revient en arrière, n’avance que lentement et péniblement. Comment attribuer ce monde à un être dont l’intelligence et la puissance sont infinies ?

Les arrêts et les régressions ne sont pas les seuls obstacles à la théorie des causes finales. Que dire des souffrances de tout genre qui accompagnent le progrès et qui en sont la condition obligatoire ? La destruction des êtres inférieurs sacrifiés aux supérieurs, et quel-

  1. Paul Janet, Une théorie anglaise sur les causes finales, Revue des Deux. Mondes, 1er décembre 1863, p. 586.