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reinach.le nouveau livre de hartmann

rejette comme fin. Le spiritualisme voit dans le libre arbitre le germe d’une liberté supérieure, mais il n’est peut-être que le reste d’un vieux fond d’indéterminisme absolu, nécessaire pour l’origine de la moralité, mais que les progrès de la moralité tendent à anéantir. Le nécessaire, dit un philosophe récent, ne saurait être primitif, absolu ; la liberté seule peut l’être. Il est permis de croire que la liberté est en effet le primitif, mais que, bien loin d’être l’absolu, elle n’est que le point de départ d’une longue évolution dont notre horizon borné nous cache le terme.

VIII

La Fin.

On a vu que la doctrine de M. de Hartmann ne rend compte ni du devoir, ni de la liberté, qui en est la condition subjective ; mais notre tâche n’est pas encore finie. Un système ne doit pas être jugé par ses imperfections de détail, quelque graves qu’elles soient. Sans cela, il suffirait à un philosophe de rectifier ses erreurs particulières, et la discussion serait toujours à recommencer. La critique équitable doit, au contraire, purger la doctrine qu’elle examine de toutes les petites taches et s’attacher à l’essentiel, à l’idée mère qui l’inspire et en fait l’originalité. C’est seulement si cette idée elle-même se montre vide, absurde ou contradictoire, qu’on a le droit de rejeter le système tout entier, sauf à en reprendre quelques morceaux qui peuvent être bons[1].

M. de Hartmann a échoué dans la théorie du devoir et de la liberté ; mais son échec ne prouve point que le devoir et la liberté ne puissent exister, ni que, une fois ces deux éléments rétablis, sa loi morale ne conserve pas sa valeur intégrale. N’a-t-on pas vu souvent des mathématiciens découvrir des théorèmes féconds ou des séries utiles dont ils ignoraient la démonstration et les propriétés ? La doctrine de notre philosophe se présente même ici dans des conditions très-favorables. Avec une modestie au-dessus de tout éloge, il ne prétend pas que la partie dogmatique de sa morale doive être acceptée ou repoussée en bloc. Nous sommes libres, dit-il, de nous arrêter où nous voulons ; si le dernier principe choque nos préjugés ou dépasse notre compréhension, nous pouvons nous en tenir au précédent ; si celui-ci ne nous agrée point, l’avant-dernier suffira à la rigueur, et ainsi de suite. Cette morale est une véritable hydre de Lerne.

  1. M. Fouillée a exposé ces idées avec une grande excellence de pensée et de langage dans l’Introduction de son Histoire de la philosophie.