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stuart mill.fragments inédits sur le socialisme

déré d’une manière générale, et dans chacune de ses variétés prises à part, il y a deux parties à distinguer, l’une négative et critique, l’autre constructive. Il y a d’abord le jugement du socialisme sur les institutions existantes, sur les pratiques en vigueur et sur leurs résultats ; il y a ensuite les divers plans proposés pour faire quelque chose de mieux. Sur la première partie, les différentes écoles du socialisme sont d’accord. Elles se rencontrent avec une unanimité à peu près parfaite sur les défauts qu’elles trouvent à la société économique existante. Jusqu’à un certain point aussi, elles professent les mêmes idées générales sur le remède qu’il faut apporter à ces défauts ; mais dans les détails, en dépit de cet accord, il existe entre elles des différences profondes. Il nous appartient et il sera utile, pour apprécier les doctrines de ces écoles, de commencer par la partie négative, commune à toutes, et de renvoyer l’examen de leurs différences au moment où nous nous occuperons de la seconde partie de leur œuvre, la seule où elles diffèrent sérieusement.

La première partie de notre tâche n’est pas difficile, puisqu’elle ne consiste qu’en une énumération des maux existants ; il n’en manque pas, et la plupart ne sont rien moins qu’obscurs et mystérieux. Il en est beaucoup qui servent de base aux déclamations des moralistes, bien que les racines de ces maux descendent à des profondeurs où les moralistes n’essayent guère de pénétrer. Ils sont si nombreux et si variés que la seule difficulté consiste à en faire un catalogue à peu près complet. Contentons-nous pour le moment de n’en citer qu’un petit nombre parmi les principaux. Avant tout, il y a une chose que le lecteur ne doit pas oublier. Lorsqu’il parcourt la liste de ces maux et qu’il y voit apparaître à la file des faits qu’il s’est habitué à compter parmi les nécessités de la nature, mais présentés cette fois comme autant de griefs contre les institutions sociales actuelles, il n’a pas le droit de crier à la mauvaise foi et de protester que les maux dont on se plaint sont inhérents à la condition de l’homme et à l’état de société, et que nulle disposition nouvelle n’y saurait porter remède. Ce serait commettre une pétition de principe. Nul n’est plus disposé que les socialistes à admettre que les maux dont ils se plaignent sont irrémédiables dans la constitution actuelle de la société ; ils l’affirment même avec plus de rigueur que la vérité ne les y autorise. Ce qu’ils se proposent, c’est d’examiner s’il n’y aurait pas un autre état de société qui ne serait pas exposé à ces maux, ou qui le serait beaucoup moins. Ceux qui trouvent à redire à l’ordre actuel de la société, considéré dans son ensemble, et qui ne reculeraient pas devant l’éventualité d’un changement total de l’état social, ont le droit d’exposer au