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II

Et celle de l’État au premier chef. L’État, depuis la guerre, dépense beaucoup plus que ne dépensent tous les particuliers réunis, il est de beaucoup le plus gros consommateur de produits et services : plus importantes que toutes les autres sont donc les économies qu’il peut faire. Et qu’il doit faire. Parce qu’il est l’État, de quel droit serait-il en dehors de la loi commune ? L’épargne s’impose à l’État comme aux particuliers, et plus encore. Par malheur, on sait qu’il n’en a cure. Il prêche au public le labeur et les privations, et pratique pour son compte le pire gaspillage. Il n’y a plus pour lui de considération de chiffre. « On parle aujourd’hui de millions, écrivait Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris en 1783, comme on parlait autrefois de mille louis ; on compte par millions, on n’entend parler que de millions, les millions dansent sous vos regards… » Lisez milliards au lieu de millions, vous aurez la situation actuelle. « Qu’est-ce qu’un milliard ? » disait naguère un socialiste au Parlement. En effet, nous oublions volontiers qu’aujourd’hui comme hier un milliard égale mille millions, et nous sommes fort étonnés, par exemple, quand on nous prouve, chiffres en mains, qu’un milliard, c’est plus qu’il ne s’est écoulé de minutes depuis le début de l’ère chrétienne. La notion de la valeur de l’argent n’existe plus : si l’on compte par milliards, les milliards ne comptent plus.

La guerre, à vrai dire, a toujours favorisé le gaspillage. La défense, cause sacrée, ne légitime-t-elle pas la dépense ? Plus on dépense, moins on y regarde. Et puis, comment la gabegie ne fleurirait-elle pas dans l’exubérante végétation des services nouveaux que l’État s’est appropriés, depuis cinq ans, par une emprise constante sur l’initiative privée ? De fait, ç’a été chez nous pendant la guerre une extraordinaire poussée de dilapidations, de négligences, de déprédations. Partout l’imprévoyance a nourri la prodigalité. Abus des autos militaires, pléthore des officiers à l’arrière, locations ruineuses d’immeubles, pullulement de fonctionnaires nouveaux, ce sont là des vétilles à côté du coulage général des allocations, des scandales des marchés, des énormes déficits des comptes spéciaux, des centaines de millions jetés à l’eau pour l’arsenal de Roanne