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personnages peuplent ce théâtre psychologique et quelles passions les animent.


II. — LES PERSONNAGES

La moitié au moins des drames de M. de Curel sont des drames d’amour : l’Envers d’une sainte, la Figurante, l’Invitée, l’Amour brode, la Danse devant le miroir. Dans les autres même, — si l’on excepte le Coup d’aile, — l’amour tient sa place : les Fossiles, le Repas du lion, la Nouvelle Idole, la Fille sauvage. Et là encore où il n’est qu’épisodique, il garde son importance par son caractère tout particulier.

Bien entendu, comme chez Racine, comme chez Marivaux, les femmes sont au premier plan des pièces d’amour. Dans l’Envers d’une sainte, c’est Julie Renaudin, amoureuse après vingt ans de cloître et fidèle à un mort ; dans l’Invitée, c’est Anna de Grécourt qui, malgré quinze ans de séparation, reste éprise de son mari coupable ; dans la Figurante, c’est Hélène de Monneville et Françoise de Renneval se disputant passionnément le même homme ; dans la Fille sauvage, c’est Marie tout entière attachée à Paul Moncel ; dans le Repas du lion même, c’est Mariette en extase devant Jean de Sancy ; dans l’Amour brode, dans la Danse devant le miroir… Mais est-il besoin de rappeler ici Gabrielle et Régine ?

Toutes ces femmes sont des passionnées et leur passion les possède tout entières. Le temps ne calme pas leur impétuosité ni ne refrène leur violence ; et plusieurs atteignent à une exaltation douloureuse et méchante, voisine de la folie. Pour conquérir ou conserver celui qu’elles aiment, jeunes femmes, jeunes filles acceptent les situations les plus étranges, consentent aux démarches les plus audacieuses. Timidité, pudeur, rien ne les arrête : Régine court la nuit chez Paul Bréan, Françoise conclut un marché presque déshonorant et singulièrement dangereux. La moindre difficulté les irrite, la moindre inquiétude les affole. Et les larmes de venir, la crise de se déchaîner : « Je deviendrai folle !… J’ai passé la nuit à me rouler, à mordre le tapis de ma chambre pour ne pas crier… » (la Figurante.) « Il n’a pas su que, moi aussi, je pleurais tout contre lui, folle d’amour… Oui, moi, la petite créature choisie pour l’aridité de son cœur, folle d’amour. » (Ibid.)