Page:Revue des Deux Mondes - 1916 - tome 32.djvu/454

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

Mathilde, ordonnez-moi de fuir loin de vos yeux,
D’abandonner ma patrie et mon père,
D’aller mourir sur la terre étrangère,
De choisir pour tombeau des bords inhabités...


Lisons maintenant, non plus seulement en paroles, mais en musique, l’extraordinaire tirade. Alors, au lieu d’une divagation, nous y trouverons un développement, une progression irrésistible, un torrent d’éloquence et de passion lyrique, un chef-d’œuvre du genre ou du style récitatif. Alors, comme le poète de Chantecler a salué le soleil, nous te saluerons, nous te bénirons, ô musique, « sans qui les choses, » — et des choses pareilles ! « ne seraient que ce qu’elles sont. »

Fût-ce avec la musique, le duo suivant (entre Arnold et Mathilde) n’est qu’une chose légère, frivole, dont le second « mouvement » seul (andante) a de l’agrément, une certaine sensibilité, voire quelque tendresse. Après avoir longtemps considéré les difficultés de la situation, c’est plaisir de voir soudain Mathilde se tirer d’affaire par une roulade, une espèce de pirouette vocale, et les deux amoureux s’engager alors, de concert, dans un libre et gai finale, où rien ne parait plus subsister de tant d’obstacles, par eux signalés et redoutés précédemment.

Voilà le badinage unique, et la seule faiblesse de ce second acte, pu tout est sérieux, où tout est fort. L’amour amoureux, dans Guillaume Tell, n’est que l’amour-goût, aurait dit ce rossinien de Stendhal. Les traits de l’amour-passion, et ses accens, n’y appartiennent qu’à l’amour filial et à l’amour de la patrie. L’un et l’autre animent, exaltent les scènes qui suivent, et les portent sur l’une des plus hautes cimes où s’éleva jamais la musique de théâtre. Trio, chœurs, ensemble, finale ; tombés en désuétude aujourd’hui, ces vocables désignent ici des formes de la musique demeurées belles, demeurées jeunes, après quatre-vingt-dix années, et partant assurées de ne point vieillir.

Un récitatif éloquent, tout en dialogue rapide, en répliques brèves et heurtées, à la Corneille (nous ne parlons toujours que de la musique), prépare le célèbre trio. Ce peu de mesures, d’un accent constamment expressif et juste, posent admirablement les trois personnages de Guillaume, de Walther et d’Arnold : le premier, sérieux, avec beaucoup de bonté ; l’autre, plus rude ; le dernier, ombrageux, bouillant et prompt à s’emporter. Il y a là des phrases, parfois moins que des phrases, des mots étonnans de vérité et de vie. Tout chante en ce discours lyrique et tout y parle aussi. Plus chantant, mais oratoire