Page:Revue des Deux Mondes - 1916 - tome 32.djvu/412

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

Ils connaissent les paroles qu’il faut dire. La langue de la douleur est, pour eux, accessible et familière, cette langue éternellement ignorée de ceux qui ne souffrent point.

Mais qui peut l’ignorer aujourd’hui ? La douleur, jamais, ne fut plus universelle. Nous protestons de tout notre cœur en détresse, avant de l’accueillir, elle qui dispense l’atmosphère cruelle, où les âmes éclosent, où les âmes se libèrent. Jamais autant d’hommes n’ont à la fois franchi tous les degrés de l’expérience implacable, et jamais non plus, sans doute, n’a-t-on senti dans le monde autant d’âmes vivantes. On les devine, on les discerne partout autour de soi, et elles se rejoignent et communient en silence, agitées d’un même souci, bouleversées par les douleurs d’inconnus, reportant sur les autres tout leur pauvre amour déchiré. Et je ne sais quelle vision est la plus belle, de ces soldats qui courent au-devant de la mort, de ces mutilés qui reviennent en chantant, ou de ces femmes en deuil, qui se détournent pour cacher leurs larmes, et puis offrent un visage souriant au petit soldat dont elles adoptent l’infortune.

O vous, toutes les victimes, toutes les mères crucifiées, vous dont les yeux sont fermés, à qui, désormais, une autre lumière est venue, vous tous les mutilés, si faibles et dépendans que vous soyez aujourd’hui, une grandeur invisible est en vous...

Ah ! que nous sachions maintenir autour de vous notre tendresse, et vous faire sentir que vous n’avez pas fini de nous donner !


NOËLLE ROGER.