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boîtes de conserves, les salaisons, par bonheur, avaient mieux résisté. Nous partageâmes fraternellement ces provisions, qui nous servirent à passer de façon moins lugubre les nuits du Réveillon et du Jour de l’An, arrosées par quelques rasades de mauvais rhum que le cantinier consentit à nous procurer dans le plus grand secret, à beaux deniers comptans.

Les mois qui suivirent, le nombre des colis postaux augmenta de telle sorte qu’il en parvenait à peu près tous les jours. On commanda des corvées avec une voiture pour aller les chercher à la gare. C’était, pour ceux qui se voyaient désignés, l’occasion d’une joie nouvelle que de pouvoir sortir du camp, de traverser la ville, de reprendre un peu contact avec le mouvement et la vie.

Le colonel, qui regrettait évidemment son impuissance à s’opposer à ces envois, donna les ordres les plus stricts pour la surveillance de leur livraison. Les ballots devaient toujours être ouverts en présence d’un officier, et tous les journaux, les imprimés qui pouvaient servir d’enveloppe aux victuailles étaient impitoyablement déchirés, par crainte que nous pussions y trouver quelque indication sur la guerre et la marche des événemens.

Il finit même par faire examiner les conserves, de peur qu’on n’y eût glissé quelque correspondance clandestine. Plus encore et mieux que le terrible Messer Grande de Casanova, ce hobereau de Poméranie était un inquisiteur soupçonneux et subtil.

Ces colis postaux, par leur abondance et leur variété, nous sauvèrent de la famine. Grâce au supplément de nourriture qu’ils nous procuraient, notre santé, altérée par les privations, commença de se rétablir. Leur profusion stupéfiait nos gardiens qui plaisantaient, nous traitant d’ogres et de Crésus. Assurément, ils pouvaient nous porter envie, car ils étaient alors réduits à la portion congrue, et la population civile, sévèrement rationnée, ne trouvait rien à acheter chez les fournisseurs sans être munie d’une carte de consommation spéciale.


LES PRISONNIERS AU TRAVAIL

Février-Mars. — Dans les premiers jours de mars, la main-d’œuvre commençant à manquer sérieusement en Allemagne, des ordres arrivèrent de Berlin, prescrivant d’utiliser au mieux