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menaçantes. Powell.en Américain pratique, observe et approuve ; mais peut-être aurait-il mieux valu ne pas bombarder la ville et détruire les réservoirs.

Son rôle de reporter est terminé. Le pavé d’Anvers lui brûle les pieds maintenant que certaine usurpation de la dignité consulaire qu’il raconte avec son humour habituel, si elle était découverte, pourrait lui coûter cher. Mais, avant de partir, il a pu voir l’ « entrée triomphale » du gros de l’armée victorieuse. Triomphale, elle ne le fut guère, dans le silence des rues désertes et la protestation des volets clos. Pas plus qu’à Paris, en 71, des badauds humiliés ne se donnèrent en spectacle à la joie orgueilleuse des conquérans. Ils sont pourtant, après deux mois de luttes incessantes, « à l’apogée de leur forme ; » hommes et chevaux sont « tranchans comme des rasoirs, durs comme des clous. » Mais ces troupes, comme celles qui sont répandues sur la Pologne, la Belgique et le Nord de la France, manquent de l’élément « humain. » L’armée allemande, constate en effet Powell, n’est qu’une « grande machine dont le seul objectif est la Mort. » Et il résume ainsi son livre et ses sentimens : «… En regardant passer avec son grondement cet énorme engin de combat, aussi exempt de remords qu’un marteau-pilon, impitoyable comme un concasseur de pierres, je ne pouvais m’empêcher de m’émerveiller en songeant qu’il avait été si longtemps tenu en échec par l’ardente, la chevaleresque, l’héroïque et si peu préparée petite armée de la petite Belgique. »

Tout commentaire serait maintenant superflu. Il n’ajouterait rien à la vigueur et la justesse de cette conclusion dictée à un neutre impartial par le témoignage véridique des faits. Nous comprenons d’ailleurs ce qu’elle signifie. La France n’a jamais renié ses dettes. Et la lettre de change que la Belgique a tirée sur elle sera acquittée.


PIERRE KHORAT.