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sa femme. En 18pl, la cour de Rome voulait profiter, pour relever le précieux tribunal, du traité de Lunéville et de la faiblesse de Louis de Bourbon, institué roi d’Étrurie : Bonaparte, premier consul, ne le permit pas. Le nonce Giuseppe Morozzo ne put, voulant entrer dans les vues du saint-siège, que créer une académie catholique, semblable, par ses règlemens, à l’inquisition, et qui avait pour but d’abolir les lois léopoldines, de conserver la pureté de la foi.

On pouvait croire que, dans cette Toscane aux mœurs douces, où une rue de Poppi porte maintenant le nom de Tommaso Crudeli, le génie inquisitorial avait dit son dernier mot : il n’en était rien. En l’an de grâce 1851, Francesco et Rosa Madiai étaient appréhendés au corps et incarcérés pour avoir reçu dans leur domicile, sur la place de Santa-Maria-Novella, les premiers protestans florentins. Après dix mois de détention préventive, ils furent condamnés, le mari à cinquante-six mois de maison de force, la femme à quarante-deux mois de prison, tous les deux à trois ans de surveillance. Il est vrai qu’un peu plus tard, sur les vives réclamations de l’Angleterre, ces peines furent commuées en un simple exil. Rigueurs surannées, complaisances du bras séculier, qui n’avaient pas du moins tourné au tragique, grâce au progrès des idées et du temps.

Mais ce progrès, il faut bien le reconnaître, ne date pas d’hier : nous en trouvons déjà la très sensible trace dans le procès de Tommaso Crudeli. S’il y eut alors mort d’homme, on n’en saurait, en bonne conscience, rendre le saint-office tout à fait responsable, puisqu’il avait mis la main sur une victime atteinte déjà d’asthme et de phtisie, puisque cette victime recouvra sa liberté et vécut encore quatre années. C’est justement, à ce qu’il semble, ce qu’on trouve surtout d’instructif et de curieux dans une histoire que je me permettrai d’appeler tragi-comique. L’inquisition, comme on dit, jouait de son reste. Si, en plein XVIIIe siècle, elle infligea des souffrances aux malheureux qui ont eu la mauvaise chance d’attirer ses persécutions ou la maladresse de s’y exposer ; si elle tint outrageusement en échec le pouvoir civil, ce gouvernement, même dans un pays sans énergie, même dans les plus mauvaises conditions, c’est-à-dire avec un prince absent et soumis à une reine dévote, sait tenir tête à l’orage et, en fin de compte, remporter la victoire. C’est l’esprit moderne qui souffle, et non pas seulement où il veut, mais partout.


F.-T. PERRENS.