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retenir. En Russie même, beaucoup de patriotes voient avec crainte cette déperdition de forces, la tâche chaque jour plus lourde qu’on assume, le frottement toujours plus immédiat avec cette Chine, qui sera quelque jour un terrible voisin. On tremble et pourtant on avance.

C’est qu’on subit une loi antérieure et supérieure à toutes les habiletés des diplomates, la loi universelle qui ordonne à l’homme de s’user pour autrui, à aujourd’hui de s’immoler pour demain. Dans sa sagesse admirable, elle leurre l’égoïsme de satisfactions momentanées, elle lui cache le suicide où elle le mène, elle l’intéresse à ses fins. Pour obéir à cette loi, l’Espagne a perdu sa prépondérance sur l’Europe en tirant de la nuit le Nouveau-Monde ; l’Angleterre a couvert le globe de ses colonies, et, malgré ses solides vertus, le moment semble venir où elle penchera sous ce poids trop lourd, entraînée dans les océans ; nous-mêmes, ne serons-nous pas la proie fatale de l’Afrique, n’épuiserons-nous pas le reste de nos forces à susciter les grands pays noirs de l’équateur ? Les hommes d’état dignes de ce nom doivent réagir sur ces pentes irrésistibles ; ils peuvent ce que peut la politique, ralentir ; mais s’ils pensent, ils pressentent la vanité définitive de leur effort contre le dessein divin. Cette loi qui commande aux empires de servir les destinées générales au prix de leur propre existence, c’est la même qui contraint le ver à mourir en tissant son fil de sa substance, l’artiste à produire en donnant sa vie à son rêve ; c’est la loi en vertu de laquelle tout agent de l’œuvre éternelle, insecte, homme ou nation, crée par le sacrifice. Nous venons de la voir au travail dans ce désert d’Asie ; le soleil a dépensé sa chaleur, durant des milliers de siècles, pour sécher ces mers inutiles ; les fleuves tarissent leurs eaux pour transformer ces sables en limon nourricier ; un grand empire, en croyant amasser pour lui-même, usera peut-être le meilleur de sa sève à ranimer la vie, à rallumer la civilisation dans ce berceau de la race humaine. Création par le sacrifice, c’est tout l’ordre et le secret de Dieu.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.