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Une résistance prolongée de votre part serait un acte de véritable folie… » Écrasé par un ennemi supérieur, abandonné de tout le monde, le Danemark finit en effet par s’adresser à ses vainqueurs et par céder sans condition aucune, dans les préliminaires signés à Vienne le 27 juillet, le Holstein aussi bien que le Slesvig tout entier. Sic vos non vobis ! car ce n’est point l’Allemagne qui hérita de ces « duchés-unis. » L’Allemagne de MM. de Beust et de Pfordten, la confédération germanique, le Bund, ne figurèrent même pas parmi les comparses de la paix de Vienne. C’est François-Joseph et Guillaume Ier qui devinrent les « copossesseurs » du Slesvig-Holstein « enlacé par la mer, » — et la semaine même qui précéda la cession, le 21 juillet, un ordre brutal d’un prince prussien avait déjà chassé le pauvre général Hake de Rendsbourg, le seul point qu’occupait encore l’armée du Bund dans le duché « fédéral » qu’elle avait si bien exécuté. Le commandant fédéral fit comme lord Russell envers la Russie et l’Allemagne dans ses deux campagnes diplomatiques de 1863 et 1864 : il laissa au prince Frédéric-Charles « toute la responsabilité de ses actes, » et se retira.

Ainsi fut accompli le démembrement d’une antique et glorieuse monarchie, en plein XIXe siècle et en face d’une Europe unanime à blâmer et à tolérer en même temps « cette entreprise éminemment inique, frivole, désastreuse et révolutionnaire, » The rest be silence : le reste, les démêlés entre les « copossesseurs » du bien ravi, est une affaire tout intérieure et tudesque, ce n’est plus ou ce n’est point encore une question européenne. Quant à la moralité à tirer de cette douloureuse histoire, on peut la résumer en deux mots, et sans sortir même des pièces diplomatiques qui nous ont constamment guidé dans cette pénible étude. Elle se trouve indiquée et prévue, dès le début de la catastrophe danoise, par le plus berné pourtant et assurément le moins voyant des diplomates. « Les événemens qui se passent en Pologne, — écrivait sir A. Buchanan au comte Russell le 28 novembre 1863, — malgré la réprobation des trois grandes puissances, ont amené les Allemands à croire que personne ne s’opposerait par les armes à une œuvre de spoliation contre le Danemark… » Si, au lieu d’être divisées et méfiantes l’une envers l’autre, les deux puissances libérales de l’Occident avaient été unies en ces années 1863-1864, que de bien on eût pu faire, que de mal on eût empêché sur les bords de la Vistule, de l’Eider, et peut-être même du Potomac !


JULIAN KLACZKO.