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Forcé de revendiquer son royaume les armes à la main, d’abord vainqueur, bientôt vaincu, poursuivi avec acharnement jusque dans le désert, échappant avec peine à cette poursuite opiniâtre, cru mort et sauvé des coups de ses ennemis par le bruit même de sa mort, Massinissa n’avait avec lui que deux mille cavaliers quand le lieutenant de Scipion, Lelius, aborda en Afrique, et c’est ainsi qu’il vint le joindre en fugitif plutôt qu’en allié. Mais dès qu’il marchait à côté des légions romaines, Massinissa ne doutait plus de sa victoire contre Syphax ; il savait en effet l’irrésistible ascendant de l’infanterie romaine sur les Numides. Les Numides étaient excellens pour faire la guerre comme la faisaient entre elles les tribus africaines, une guerre de surprise et d’incursion ; mais ils ignoraient l’art des batailles rangées, ils n’avaient pas d’infanterie, et la fougue de leurs cavaliers venait se briser contre l’immobilité des légions romaines.

Syphax avait la même idée que son rival Massinissa sur cette infériorité des Numides contre les Romains, faute d’infanterie régulière. Abd-el-Kader, de nos jours, en s’efforçant de créer une infanterie régulière, semble aussi faire le même aveu, et il est curieux de comparer les tentatives qu’avait faites Syphax pour remédier à cette cause de faiblesse, et celles qu’Abd-el-Kader fait maintenant dans la même pensée.

Syphax, dix ans avant la bataille de Zama, voulant passer du parti des Carthaginois dans le parti des Romains, envoya des agens aux deux Scipions, père et oncle de l’Africain, qui commandaient alors les armées romaines en Espagne. Les Scipions, à leur tour, envoyèrent à Syphax trois centurions, ne voulant pas sans doute risquer des ambassadeurs de plus haut rang, et ces trois centurions étaient chargés de promettre à Syphax l’amitié du peuple romain. Le roi barbare, s’entretenant avec eux de la manière dont les Romains faisaient la guerre et de leur discipline, comprit bientôt combien de choses il ignorait sur ce point, et il pria les centurions de lui rendre un grand service, comme à un ami et un allié du peuple romain ; ce service était qu’un d’entre eux restât auprès de lui pour instruire ses troupes à la discipline romaine ; les deux autres retourneraient rendre compte de leur mission. « Les Numides, disait Syphax[1], ne savent pas combattre comme fantassins ; ils ne connaissent que les combats de cavalerie, et c’est ainsi qu’il avait appris lui-même à faire la guerre, selon les usages de ses ancêtres. Mais aujourd’hui, ayant à combattre les

  1. Tite-Live, livre XXIV, chap. 48.