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ments et des idées qui leur sont associés. Et le livre se termine par la détermination des qualités que doit posséder la critique d’art pour remplir son rôle difficile (p. 220–256).

On le voit : tout s’éclaire à la lumière de la définition de la beauté après l’émotion esthétique. Une restriction s’impose. M. P. Gaultier ne fait porter son analogie que sur les beaux-arts proprement dits ; il néglige la poésie et la littérature. De cette exclusion, il nous donne d’excellentes raisons (cf. p. 76 sq. et p. 124). Mais il n’en reste pas moins qu’un livre qui traite du sens de l’art et qui exclut la littérature n’est pas un livre complet. On le regrettera d’autant plus qu’appliquée à la littérature, la méthode de M. P. Gaultier aurait pu donner des résultats très précieux, et qu’il n’avait pour cela, semble-t-il, ni à l’infirmer, ni à la contredire. Bien au contraire, s’il était parvenu à vaincre la difficulté qui provient de ce que la littérature attribue à l’intelligence un plus grand rôle que les beaux-arts, sa thèse se serait confirmée et renforcée. Et il ne semble pas que cette difficulté soit insurmontable, si l’on pense que c’est au domaine de la composition littéraire que M. Bergson a emprunté la matière de quelques-unes de ses plus fines analyses. Et puis cette étude eût permis à M. Paul Gaultier de traiter une question qu’il a trop négligée, savoir la réaction réciproque de la littérature sur les beaux-arts et des beaux-arts sur la littérature.

Art et Psychologie individuelle, par Lucien Arréat. 1 vol. in-16 de viii–160 p., Paris, Alcan, 1906. — Cet ouvrage est formé d’une série d’essais divers. Le premier, et le plus important, est une Esquisse psychologigue, dans laquelle l’auteur s’est proposé « d’éclaircir ou de contrôler les théories générales du beau par l’expérience particulière des individus » (Préface, p. v). M. Arréat nous retrace donc, en conséquence, l’histoire de ses goûts et impressions artistiques. Il le fait sans doute avec grâce, et on le lit avec beaucoup de plaisir. Mais on peut se demander si le mérite de cette autobiographie n’est pas bien plus littéraire que philosophique. Nous craignons, pour notre part, que cet agréable essai ne contribue pas puissamment à faire progresser les études esthétiques. Ce n’est pas à dire que les observations individuelles ne puissent, rendre de grands services en cette matière : loin de là. Seulement elles ne peuvent offrir un intérêt véritablement scientifique qu’à la condition d’être très précises, très minutieuses : il faut qu’elles rapportent avec soin tous les concomitants physiologiques de l’émotion esthétique (cf., par exemple, les travaux de Vernon-Lee, Revue philosophique, 1905, t. I, pp. 46 et 133). Voilà ce qui peut être utile, et non pas une simple « esquisse ». — Parmi les autres essais, il convient de signaler une intéressante et consciencieuse Revue des plus récents travaux sur l’Esthétique.

Hors du scepticisme. — Liberté et Beauté, par Fr. Roussel-Despierres, vol. in-8 de iv–390 p., Alcari, 1907. — Le gros ouvrage que M. Roussel-Despierres vient de publier est la suite du livre que l’auteur avait, il y a trois ans, consacré à l’Idéal Esthétique. M. Roussel-Despierres tire les conséquences pratiques des principes qu’il a posés. Il ne s’agit plus ici de l’homme cultivé, de l’esprit d’élite qui est préservé par son éducation contre la corruption, qui ne puisera dans le scepticisme qu’une leçon de tolérance et, comme disaient les anciens, de douceur. Le peuple ne peut pas être sceptique impunément ; or, par le fait même qu’il n’a été soumis à d’autre discipline que la discipline d’une religion positive, il est inévitablement acculé au scepticisme par le discrédit croissant de l’Église. Pour conjurer le danger de cette crise morale qui menace particulièrement la France, c’est encore à l’autorité que l’on propose de recourir, à l’autorité de la science, à l’autorité de l’État. Mais la science n’a pas l’objectivité que lui prêtent ses adorateurs plus ou moins bien renseignés. Quant à l’État, théoriquement, on pourrait en donner, peut-être, une définition objective ; mais la tâche dépasserait les forces d’un homme. À l’étatisme, M. Roussel-Despierres oppose le double idéal de l’autonomie et de l’anarchie : « double sens de l’évolution du monde vers l’individualité ; double formule du progrès, si celui-ci consiste, en effet, dans le développement de la moralité, si la moralité tient à la liberté du cœur et à la liberté des actes. Autonomie, anarchie, régime d’harmonie économique, de travail libre, de libre-échange, de libres accords, où la loi, expression mensongère de la volonté générale, s’efface devant la violonté individuelle. »

Voilà le livre. Il ne soulèvera pas de discussions. Que le scepticisme puisse conduire à l’autonomie, c’est-à-dire à l’individualisme radical ; que l’individualisme radical ne soit pas incompatible avec l’association et la hiérarchie ; qu’enfin l’idéal de la société future doive être un idéal esthétique, tout cela n’est ni invraisemblable, ni paradoxal. Tout le monde pressent que les choses peuvent s’arranger ainsi ;