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E. CHARTIER.COMMENTAIRE AUX FRAGMENTS DE J. LAGNEAU.

mouvements successifs ; c’est la représentation par laquelle nous saisissons à la fois toutes nos sensations successives pour leur reconstituer une simultanéité[1]. Avant de construire l’espace avec le temps, il faudrait avoir construit le temps. Or le temps n’existe que si l’on ressuscite le passé. Mais si je n’ai pas l’idée d’un ordre réel arriverai-je jamais, à retrouver dans le passé ce qui m’a affecté ? Il n’y a pas de raison pour que j’assigne à A sa place avant B, puisque tout est tombe dans le passé. Il faut, pour que je puisse le faire, que je conçoive une vérité de l’ordre ; il faut que je juge que, s’il a dépendu de moi de me donner ; mes sensations dans cet ordre, cela n’a pas dépendu de moi absolument, c’est-à-dire qu’au moment où je me donnais B après A, j’étais obligé de me soumettre à certaines conditions qui ne dépendaient pas de moi. Je puis passer par la porte ou par la fenêtre ; mais, du moment que j’ai fait choix, d’un chemin déterminé, je devrai satisfaire à certaines nécessités. Pour que je puisse choisir un ordre, il faut qu’il soit donné : c’est cela qui fait la vérité de l’ordre choisi. Pour que mes sensations se soient succédé dans un certain ordre, il faut qu’il y ait eu une, simultanéité qui est l’espace. Qu’est-ce qui fait que j’ai éprouvé la sensation de cet angle avant celle de l’encrier ? C’est qu’au moment où j’éprouvai cette sensation, il existait un état général du monde. Qu’est-ce qui fait qu’un moment du temps se distingue des autres ? C’est que nous considérons que toute perception a été liée à un état total du monde. Nous ne pouvons considérer l’ordre du temps comme vrai qu’à la condition que nous puissions déterminer les événements dans le monde. Si nous n’avions, pour distinguer les moments successifs du temps passé, que les souvenirs confus des sensations que nous ayons éprouvées, ils se confondraient, car ces sensations sont fort peu distinctes les unes des autres. Nous ne pouvons considérer l’ordre des sensations comme parfaitement déterminé dans le passé qu’à condition que nous les rattachions à un ordre objectif. La raison que j’ai d’affirmer que les moments BCD, etc., sont déterminés dans le

  1. Le devenir n’est que la matière du temps. Le temps véritable suppose la vérité du temps, c’est-à-dire un ordre nécessaire et permanent qui assure la conservation, l’évocation et la reconnaissance de nos souvenirs. Tout passe dans le temps, mais le temps ne passe point, puisqu’il est la connaissance vraie de ce qui passé. C’est pourquoi Kant a pu dire que le temps est le schème de la permanence sous le changement. Il ne peut échapper à personne que cette analyse conduirait à une théorie de la mémoire comme reposant sur une conception abstraite, toujours rationnelle en prétention, de la dépendance de nos actions les unes par rapport aux autres. V. aussi à ce sujet le comm. du fr. 40.