Page:Revue de métaphysique et de morale, 1898.djvu/129

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
124
REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

ment, etc.,) est éternel selon l’existence, ou pour mieux dire dure sans fin comme il est sans bornes.

Sans doute toutes les essences, même des modes et de leurs affections, sont éternelles, mais à titre de vérités (non de choses existantes), de vérités implicitement contenues dans l’idée éternelle de Dieu éternel objet de l’entendement et mode éternel comme lui ou plutôt identique à lui : les choses correspondantes, et par conséquent leurs idées, n’apparaissent, pour disparaître après quelque durée, que selon un ordre complètement indépendant de celui des essences, c’est-à-dire de celui selon lequel elles se rapportent aux modes fixes et éternels (perpétuels aussi selon l’existence), et cet ordre du fait est pour nous absolument insaisissable.

Maintenant, quand un mode est réalisé dans cet ordre, c’est-à-dire quand son essence est amenée à l’existence à la fois parce que les autres essences réalisées la déterminent et parce que la substance la pose absolument, cette essence existera par la seule force de sa définition aussi longtemps que la même force dans la totalité des autres essences existantes de même attribut ne l’en empêchera pas, c’est-à-dire ne l’exclura pas logiquement.

Cette force de la définition est tout ce que Spinoza entend par l’effort pour persévérer dans son être, ou volonté dans le corps et appétit dans l’union de l’âme et du corps. Pour lui il n’y a pas de puissance, de dedans, tout est dehors, étalé et abstrait : tout est objet.

Cependant l’âme, dit-il, s’efforce d’imaginer des choses qui augmentent la puissance du corps dont elle est l’idée, et par suite la sienne, et elle éprouve de la joie ou de la tristesse selon qu’elle y réussit ou non ; cet effort n’est-il pas un mouvement de l’être au-dessus de lui-même, une tendance à se dépasser, à s’augmenter ? Non, ce n’est que la persistance abstraite, l’inertie comme nous dirions à présent. L’être est rivé à lui-même, à son essence ; mais si nous considérons un être de notre double monde, un être comme nous (Spinoza ne distingue pas l’inorganique, l’organique et le pensant) un corps et son idée, qu’est-ce que cet être, cette essence ? Une certaine proportion de mouvement et de repos, de vitesse et de lenteur (corps) et la formule abstraite, la loi suivant laquelle le mouvement se distribue à l’intérieur de lui-même sans cesser de réaliser, sous des formes toujours nouvelles, la même proportion, c’est-à-dire sans cesser d’être lui-même (âme). Toute essence dans notre monde d’étendue et de pensée est donc un mouvement d’un certain type