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LA DOUBLE MAÎTRESSE

avec une bonne grâce et une patience infinies. Il se cachait derrière les arbres juste assez pour se laisser voir ; il courait à grandes enjambées juste assez pour se laisser rejoindre et pour donner à la petite le sentiment qu’elle allait être atteinte sans lui en infliger l’affront dont elle n’aurait pas supporté la contrariété en mauvaise joueuse qu’elle était. De là, entre eux, des querelles furieuses et risibles, car Nicolas faisait quelquefois mine de s’apercevoir des tricheries de Julie et de résister à ses caprices.

Quelquefois même, il résistait pour de bon et les deux compagnons se disputaient. Nicolas oubliait son âge et traitait Julie comme si elle eût le sien. Alors, c’étaient des cris, des colères et surtout des bouderies où ils se montraient aussi obstinés l’un que l’autre. Puis, enfin, le bon sens revenait à Nicolas et il se considérait avec surprise et confusion, debout dans sa grande taille, faisant face du bec et des ongles à une bambine de dix ans, comme un échassier en querelle avec une linotte.

Le sentiment de cette disproportion mettait d’ordinaire fin à la brouille par le consentement habituel de Nicolas à ce que voulait de lui Julie. En conséquence de ces raccommodements, la fillette obtenait, ce qui l’amusait le plus au monde, une promenade au miroir d’eau, soit de suite, soit pour le lendemain.

C’était un des plus agréables endroits des jardins de Pont-aux-Belles. Le feu comte avait fait creuser là un bassin pas très vaste, mais assez profond et fort propre à mirer les beaux arbres qui