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L’IVRESSE


Tu viens de la fontaine, et je viens de la source.
Nous nous sommes, un jour, rencontrés sur la route,
Face à face, et tous deux nous portions à la main
Toi l’amphore de grès, moi l’amphore d’airain.
Et tu l’avais remplie en écartant d’un geste
Les roses dont l'été pare la borne agreste
D’où, continuelle et mélodieuse, l’eau
Sourd, fuit, s'épanche, rit, chante et coule tout haut ;
Tandis que moi, parmi la ronce qui la garde,
Déchiré par l’épine et mordu par l’écharde,
J’avais puisé, là-bas, à genoux, durement,
Son onde taciturne et son cristal pesant.
Mais qu’importe la ronce et qu’importe la rose !
Tiédis le grès luisant et chauffe l’airain fauve,
Bon soleil, et rends-les toux deux comme de l’or.
Notre vie à jamais est pleine jusqu’au bord
Et sa double abondance à nos bouches incline