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L’ESCARCELLE ET LA RAPIÈRE





Un jour, vers la fin du dix-huitième siècle, par une de ces merveilleuses routes de la Bretagne qu’accidentent mille végétations saxatiles, mille pittoresques aspérités du sol, un beau régiment de cavalerie défilait en bon ordre, sous la glorieuse irradiation d’un midi de printemps. C’était chose originale de voir les rangs mobiles et réguliers de cette troupe s’engager à travers les rangs immuables et désordonnés des genêts et des pinastres. Il y avait comme un semblant de mise en scène d’opéra-comique dans le contraste désharmonieux que faisait le luxe mignard de ces uniformes tirés à quatre épingles, de ces physionomies de jeunes premiers, avec la nature grandiose et primordiale de ces arbres à verdure noire, de ce paysage tout celtique, où des paladins et des bardes semblaient seuls dignes de figurer.

Le colonel était celui dont l’allure, le costume et les manières juraient le plus avec la farouche virginité des sites. Ce qu’il y avait de pimpant, de leste et de prétentieux dans l’habit militaire de l’époque se mariait souverainement bien aux adorables façons d’homme né qu’il déployait en abandonnant la bride sur le cou svelte et majestueux de son cheval blanc. Sa taille, quoique un peu obstruée d’embonpoint, ne manquait pas cependant d’une certaine aristocratie : son visage, empreint d’une beauté classique, aurait passé pour irréprochable sans des yeux de vautour, des sourcils qui se confondaient et une bouche où, quand il ne s’observait pas, venait résider je ne sais quoi de lâche et d’insidieux.

Il s’ennuyait royalement, le cher colonel ; car pas un seul des officiers de son état-major ne se trouvait en état de converser avec lui : c’étaient tous des soldats de fortune