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occuper, tant il y avait de stupeur chez les Français surpris, et de défiance chez les Prussiens désappointés.

Pourtant l’hésitation dura peu. La scène se trouvait éclairée par des flambeaux et des lanternes ; quelques canonniers avaient suspendu les leurs aux parois ; une sorte de combat antique s’engagea ; j’étais au premier rang, je me trouvais en face d’un sergent prussien de haute taille, tout couvert de chevrons et de décorations. Il était armé d’un fusil, mais il pouvait à peine le remuer, tant la presse était compacte ; tous ces détails me sont encore présents, hélas ! Je ne sais s’il songeait même à me résister ; je m’élançai vers lui, j’enfonçai mon sabre dans ce noble cœur ; la victime ouvrit horriblement les yeux, crispa ses mains avec effort, et tomba dans les bras des autres soldats.

Je ne me rappelle pas ce qui suivit ; je me retrouvai dans la première cour tout mouillé de sang ; les Prussiens, refoulés par la poterne, avaient été reconduits à coups de canon jusqu’à leurs campements.

Après cette histoire, il se fit un long silence, et puis l’on parla d’autre chose. C’était un triste et curieux spectacle pour le penseur, que toutes ces physionomies de soldats assombries par le récit d’une infortune si vulgaire en apparence… et l’on pouvait savoir au juste ce que vaut la vie d’un homme, même d’un Allemand, docteur, en interrogeant les regards intimidés de ces tueurs de profession.

— Il est certain, répondit le docteur un peu étourdi , que le sang de l’homme crie bien haut, de quelque façon qu’il soit versé ; cependant Desroches n’a point fait de mal ; il se défendait.

— Qui le sait ? murmura Arthur.