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MARCHAND DE GALETTES[1] (PAGE 246).

La ville actuelle fut construite, mais sur la rive droite, par ordre de l’empereur K’ang-Shi, la vingt-deuxième année de son règne.

Elle est à une distance de 400 kilomètres de Tsi-Tsihar, la capitale actuelle de la Mandchourie, et entièrement sous les ordres de mandarins militaires, dont le plus élevé a le rang de général. La garnison est d’environ 3 000 hommes. Elle se compose de soldats des bannières mandchoues, autrefois armés du fusil à mèche, que l’on change maintenant pour des armes européennes.

Il y a également à Aïgoune une flotte, instituée l’année qui suivit la fondation de la cité actuelle. Nous voyons en effet des jonques de guerre chinoises à l’ancre, un peu au-dessus de la ville. On les reconnaît facilement à la finesse de leurs formes. Elles ressemblent du reste à celles que l’on rencontre sur les fleuves en Chine. Les quais sont très animés et la population a l’air assez dense.

D’Aïgoune à Blagovechtchensk il n’y a plus qu’une quarantaine de verstes. Des deux côtés du fleuve les villages chinois se suivent nombreux et ayant toujours le même aspect. Partout des traces de travail, un peu de culture, des filets de pêche, etc.

Cette présence de villages chinois sur la rive russe de l’Amour demande quelques explications.

Il est rare que les environs d’une grande ville soient inhabités, à moins que cette ville ne soit plantée au milieu d’un désert improductif. Elle est généralement, au contraire, un centre autour duquel viennent s’établir une foule de gens qui vivent d’elle, tout en aidant à sa subsistance. Aïgoune n’avait pas échappé à cette loi, et son influence s’étendait sur une population nombreuse répartie également sur les deux rives de l’Amour, et sur une longueur d’une cinquantaine de verstes.

Lorsqu’en 1858 le traité conclu et signé à Aïgoune par le général Mouravieff Amourski avec les Chinois donna à la Russie toute la rive gauche de l’Amour, il fut stipulé, dans un des articles de ce traité, que tous les Chinois établis sur cette même rive gauche, en face d’Aïgoune, auraient le droit d’y rester, sans cesser pour cela d’appartenir au Céleste Empire. Mais depuis cette époque les Russes n’ont jamais voulu permettre, malgré les récriminations souvent fort aigres de leurs voisins, à de nouveaux Chinois de passer le fleuve pour venir s’établir sur le territoire que le traité venait de leur attribuer.

Nous voyons du côté gauche du fleuve une chose assez curieuse : un canot remonte le courant ; un homme est dedans qui gouverne à l’aide d’une rame plongée dans l’eau à l’arrière. Deux chiens attelés à ce canot au moyen d’une longue corde, suivent la berge en halant de toutes leurs forces. Ils tirent une langue longue d’une aune. Les pauvres animaux doivent être rompus à ce métier, car ils s’en acquittent scrupuleusement. Ce sont sans doute des chiens à traîneau, dont on a eu l’idée d’utiliser l’intelligence et la force pendant l’été.

Les eaux sont devenues troubles : elles sont couvertes d’une grande quantité d’écume. Ce changement d’aspect est dû à la rivière Zéa, longue de plus de 1 000 verstes, le plus important des affluents de l’Amour sur la rive gauche. Elle part des monts Stanovoï, coule d’abord presque directement vers le sud, puis vers le sud-est, parallèlement à l’Amour, pendant

  1. Dessin de Slom, gravé par Devos.