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RÊVES

Max Morise :

Les personnes qui sont attablées avec moi sont cellesqui habitent ordinairementla propriété rurale de mon oncle L... Nous mangeons une excellenteomelette préparée par mon frère A... Entre un curé, un curé de campagne dont la noirceur me cause un insupportable malaise. Nous apprenons la mort de quelqu’un. Naturellement, tous les convives se lèvent aussitôt de table et passent dans la pièce voisine pour mangerune autre omeletteplus cuite. J’en profite pour me régaler subrepticementde ce qui reste de l’omelette défendue, tout en me réjouissant à la penséeque je pourrai encoremangerma part cle la secondeomelette que l’on m’aura certainement gardée. Malheureusement,lorsque je me présente à table, je m’aperçois qu’on ne m’a réservé qu’une part minuscule, ce dont je me console aisément car cette omelette est vraiment beaucoup trop cuite...

La voiture dans laquelle je me promène en compagniede S... nous conduit vers la patinoire, sorte d’enceinte ovale ressemblantà la fois à un vélodrome cl: à des fortifications à la Vauban. En chemin, nous croisonsdes groupes de patineurs et de patineusesqui disputent des courses; il y a des coureurs de vitesse qui avancent à rapidesfoulées,des coureursde fond qui pédalent sur des bicyclettes à patins. Nous arrivons à la patinoire juste pour assister à l’arrivée d’une épreuve. Trois concurrents débouchent presque ensembledu dernier virage. Ils sont montés sur de curieux véhicules construits tout en hauteur et s’actionnant:au moyend’une poignéeà laquelle on imprimeun mouvementde va-et-vientarrièreavant. Le but est:marqué par un pont de maçonnerie que doit franchir le vainqueur. Or à peine celui-ci s’y est-il engagé que le pont s’écroule à grand fracas soulevant"un énorme nuage de poussière.Quand le nuage s’est dissipénous pouvons voir que les deux concurrents vaincus se sont arrêtés juste à temps pour éviter la chute dans l’abîme qui s’ouvre à leurs pieds. Cet accident a eu, entre autres fâcheusesconséquences, celle cle couper par le milieu l’interminable train de marchandisesqui doit nous permettre de continuer notre chemin. On finit par décider cependant de se mettre en route, mais, par précaution, on recommandeaux vovageurs cle s’appuyer de la main à la haie qui borde le chemin de fer ou aux trucks chargés de pierres et de charbon garés sur les voies contiguës, ce qui fait fort mal aux paumes et aux doigts. Le train approche du terminus. Il s’engage dans un long et étroit couloirdont le parquet est méticuleusementciré et dont les hautes parois sont faites d’un beau bois jaune et brillant. Bientôt,sur la droite, la voie surplombeune ville, tandis que sur la gauche s’ouvre une série de vastes stalles construites dans le même goût que le couloir,séparéesles unes des autres seulement par une cloison et comme tapissées du haut en bas de rayons de bibliothèque chargés d’un nombreincalculablede volumes. A chaque sts.lle, le train fait halte et tous lesvoyageursdescendent pour chercherun livre, un seul qu’ils ne trouvent d’ailleurs pas. Cette opération doit être de la première importance à en juger par l’activité fébrile que déploient mes compagnonsde route.. Je me mets moi-mêmeà chercher,sans trop savoir d’ailleurs ce qu’il faut trouver.

A l’un de ces arrêts, je suis amené à entrer dans les W.C. où je trouve quelques paquets enveloppésdans de la cellophaneet apparemment dénués d’intérêt. Toutefois je consulte les personnes présentes avant de les jeter et bien m’en prend car S... me fait remarquer que ces paquets contiennent des dessins. Et en effet j’ai la stupéfaction de découvrir une grande variété de dessins exécutés par moi à différentes ép’oquesde ma vie, ainsi qu’un livre dédicacéde Paul Eluard, toutes chosesque j’avais perdues quelquesjours auparavant. Je ne peux d’ailleurs absolumentpas arriver à me mettre dans la tête le titre du livre, en tous points semblableà une grammaire d’enfant, que je m’obstine à appeler « Immortelle maladie » malgré les semoncesd’Eluard. Une fois descendudu train, je m’aperçois que mes compagnonsde voyage ne sont autres que mes anciens compagnonsde régiment, et qu’en sommenous ne sommesvenus jusque-làque pour faire l’exercice. Nous prenons donc nos fusils, avec le vague espoirde trouver ce que nous cherchions tout à l’heure. S... est toujours avec moi, mais chaque fois que les nécessités militaires passent au premier plan, par exemple dans les rassemblements,elle est; remplacée à nies côtés par René Crcvel, dont la personne s’effaceà son tour dès qu’on est mis au repos. Alors apparaît le lieutenant Flori, du 104erégiment d’infanterie, un Corse à la cervelle exiguë, sous les ordres de quoi j’ai fait mon service militaire et à quoi je n’ai jamais pu penser depuis sans nausées. Dès ce moment, je sens que rien ne va plus, que je n’arriverai pas à tirer de mon fusil le parti que j’en espéraiset le rêve se termine au summum de mon indignation.