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et amazones au meeting……… la question était de savoir si M. X……, boycotté depuis peu, braverait la Land League qui lui a fait enjoindre indirectement de ne pas chasser…… M. X. est là, calme et souriant, une fleur à la boutonnière et les voisins se réjouissent secrètement de voir qu’il accepte le combat et tient tête courageusement.

Beaucoup de spectateurs là haut, sur une colline d’où le regard s’étend au loin dans la plaine…… et l’on part avec ardeur. Ce ne sont point des obstacles pour rire que l’on a à franchir mais les chevaux les enlèvent avec une charmante facilité si bien que, malgré quelques chutes, on se retrouve au complet à l’heure du « luncheon ». Il est servi en plein air auprès d’une maison de garde, à l’entrée d’un beau parc ; quelques retardataires sont venus là rejoindre la chasse et l’on se promet une belle fin de journée. On a bien bu et bien mangé et la confiance renaît, parce que l’incident redouté ne s’est pas produit.

Mais on n’est pas sitôt reparti qu’un cri se fait entendre… deux chiens se roulent sur l’herbe en poussant des hurlements de douleur ; quelques pas plus loin un troisième tombe comme foudroyé… les autres se couchent l’oreille basse… Ils ont été empoisonnés ! Tant pis pour les pauvres bêtes ; ça apprendra à leurs maîtres à chasser quand la Land-League le leur défend.

Le retour est triste : nous cheminons lentement sur une longue route qui passe entre des solitudes interminables ; le ciel irlandais toujours changeant, répand sur le paysage des teintes lumineuses ou sombres alternativement, sous ces feux de lumière, le bog passe du rouge vif au violet foncé, tantôt faisant tache comme la bruyère d’Écosse aux flancs des montagnes, tantôt enveloppé d’un nimbe scintillant…, puis quelque nuage qui pousse au hasard sa course dans l’atmosphère interrompt ces splendeurs et sur la terre, on voit son ombre courir, rapide, jusqu’au bord de l’horizon.

Une seule fois, quelqu’un a élevé la voix pour demander « qui avait fait le coup. » — Un nom a été cité, que je n’ai pas entendu.

— Il faut le poursuivre, a repris celui qui avait parlé.

— À quoi bon ? Il serait acquitté. — Cela fut dit avec un accent de profonde lassitude.

… Le soir est venu ; une bise humide se lève, les gros nuages gris ont masqué le coucher du soleil, mais à l’endroit où il a disparu, une déchirure dans la nuée laisse voir un triangle jaunâtre, d’aspect effrayant, comme un signe de malédiction…


Baron Pierre de Coubertin.

Directeur littéraire : ALBERT de NOCÉE.
Bruxelles, 69, rue Stévin, 69.