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Et lors ramentevant que celuy dont les os
Dormoient entre les vers dedans ce plomb enclos,
Naguere estoit au monde et mon prince et mon maistre,
Celuy d’où tout mon heur se promettoit de naistre,
Et de qui le trespas me venoit de ravir
L’espoir de tout le bien qu’à le suivre et servir
J’avoy peu meriter d’un cœur si debonnaire :
Je vey perdre à mes sens leur usage ordinaire,
D’un tel coup de douleur dedans l’ame frappé
Par le triste penser qui m’avoit occupé,
Que presque evanoüy je tombay sur la place,
En paleur une pierre, en froideur de la glace,
Et tel qu’aux yeux humains se feroit admirer
Un marbre qu’on oirroit gemir et souspirer.
Dieu ! Qu’il roula de pleurs sur mon visage blesme
Quand apres ce transport je revins à moy-mesme,
Et quand par les ruisseaux que mon oeil espandit
Ce glaçon de tristesse en larmes se fondit !
Long temps je ressemblay ceste nymphe affligee
Qui fut par trop pleurer en fontaine changee :
Puis commençant l’humeur de manquer à mon oeil,
Tourné vers l’artizan ouvrier de ce cercueil :
Ô toy (luy dy-je alors d’une voix triste et basse)
Qui de la main celeste as receu ceste grace
D’enfermer au cercueil les os d’un si grand roy,
Pour Dieu ne vueille point envier à ma foy
L’honneur de t’assister en ce piteux office
Que luy rend maintenant ton fidelle service.
Permets moy de tenir le sapin que tu couds,
Que j’en touche les ais, que j’en touche les clouds :
Que ma tremblante main un à un te les donne,
Et que de ce devoir en pleurant je couronne
Les services passez qu’à luy seul j’ay rendus,
Et qu’helas par sa mort pour jamais j’ay perdus.
Je l’ay servy treize ans, dont mon attente morte,
Apres tant d’esperance, autre fruit ne rapporte