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ses grands peintres, ses grands maîtres verriers ! Voilà l’époque « barbare » de notre histoire, voilà ce style qu’on a si longtemps méprisé et qu’aujourd’hui encore les gens de goût discutent, hésitent à admirer. Voit-on, pourtant, quelle dut être la splendeur, l’activité, la passion, la joie de ces grandes années où tout un peuple, animé de la même foi, produisait sans relâche ces œuvres, ces chefs-d’œuvre ? Sent-on le frémissement unanime de cette vie ? C’est cela, la vie de la Cathédrale. Elle est peut-être plus émouvante encore au temps roman qu’elle ne le sera au temps gothique, parce que, neuve au temps roman, elle avait plus de candeur et de ferveur, partant plus d’unité.

L’unité ! C’est elle qui fait l’incomparable splendeur de l’art chrétien, c’est cette indissoluble union de tous les éléments qui le composent. Architecture, peinture, vitrail, sculpture, orfèvrerie, tapisserie, broderie…, tout procède de l’Un, tout se réduit à l’Un. Et c’est que tous les artistes obéissent, volontairement et passionnément, à un commandement unique, celui du docteur, du clerc, du prêtre.

Jamais démenti plus catégorique ne fut donné à cette audacieuse assertion de Renan : « L’histoire démontre que la perfection dans les arts n’a jamais été atteinte tant que l’art a été exclusivement dominé par la religion[1]. » L’histoire démontre précisément le contraire, aussi bien aux sublimes périodes primitives de l’Égypte ou de la Grèce qu’au XIIe et au XIIIe siècle français. Il est, du reste, assez clair, en soi, que la foi, en cimentant l’union entre les vivants, en exaltant chez tous les mêmes pensées et les mêmes sentiments, en leur donnant en outre l’assurance — fût-elle illusoire — qu’ils peuvent compter sur la fidèle collaboration des générations futures à des œuvres dont l’accomplissement exige de longues années, est une condition singulièrement favorable aux entreprises artistiques désintéressées et vastes.

La foi chrétienne est l’âme du style roman. À l’exécution de toutes les grandes œuvres qui font la gloire du XIIe siècle a présidé cette loi, si souvent citée, du concile de Nicée : Non est imaginum structura pictorum inventio, sed ecclesiæ catholicæ probata legislatio et traditio, cette Tradition : non est pictoris (ejus enim sola ars est), veram ordinatio et dispositio patrum nostrorum qui ædificaverunt. — Ce sont donc les pères qui conçoivent et composent ; l’artiste exécute.

  1. Discours sur l’état des Beaux-Arts au XIVe siècle.