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LE LIVRE DE GOHA LE SIMPLE

Elle faisait toujours précéder ses récits d’un long recueillement, mais lorsqu’elle devait parler de Mélek une certaine tristesse se mêlait à son silence. Mélek dont elle avait été la nourrice était la mère de Nour-el-Eïn. Elle était morte trois ans après son mariage d’une piqûre de scorpion et Mirmah, reportant toute sa tendresse sur Nour-el-Eïn, avait eu le sentiment que son œuvre était à refaire et qu’en cette enfant c’était Mélek qui revivait une seconde fois.

— Eh bien, ma chérie ? dit Nour-el-Eïn, impatiente d’entendre l’histoire de sa mère que Mirmah lui avait tant de fois contée. Je t’écoute et Amina aussi t’écoute…

— Une nuit, dans un village du Caucase, les habitants furent réveillés par les cris d’une femme. On la transporta aussitôt loin des maisons, car les femmes qui accouchent sont impures. Seule, sous un toit de feuillage, elle mit au monde son enfant. Les jours et les jours passèrent. Puis, un matin, la mère de l’accouchée se rendit auprès d’elle. « Lève-toi, mon pigeon, lui dit-elle. Je te ramène au village. » La femme ne bougeait pas ; elle venait de mourir. Le corps était encore chaud, mais le cœur ne battait plus. Sur la terre une petite fille gazouillait et agitait les bras comme les oiseaux agitent les ailes. On l’appela Mélek et on enterra la mère.

La vieille femme parlait posément, sans la moindre intonation, pour bien marquer le caractère négligeable de ce préambule. S’étant assurée d’un regard que Nour-el-Eïn était attentive, elle