Ontologie naturelle/Leçon 31

Garnier Frères (p. 260-264).

TRENTE ET UNIÈME LEÇON

Vue physiologique des poissons fossiles.

Des coquilles fossiles, passons aux poissons fossiles.

En 1706, Leibnitz, nommé depuis peu[1] l’un des huit associés étrangers de notre Académie des sciences, lui faisait une communication, pleine d’intérêt, touchant les représentations de diverses espèces de poissons et de plantes trouvées dans des veines d’ardoises du pays de Brunswick. C’est précisément à l’occasion de ces représentations très-délicates, très-fines, sans aucune épaisseur, qu’est née l’idée des jeux de la nature. Leibnitz explique d’abord comment il conçoit que : « quelque eau bourbeuse s’est durcie en ardoise, et que la longueur du temps, ou quelque autre cause, a détruit la matière délicate du poisson ou de la plante, à peu près de la même manière dont les corps des mouches et des fourmis, que l’on trouve enfermés dans l’ambre jaune, ont été dissipés et ne sont plus rien de palpable, mais de simples délinéations. » Il ajoute ensuite, avec ce tour ingénieux qui s’associe si bien, chez lui, à un grand esprit, « qu’on peut imiter cet effet d’une manière assez curieuse… On prend, dit-il, une araignée, ou quelque autre animal convenable, et on l’ensevelit dans l’argile, en gardant une ouverture qui entre du dehors dans le creux. On met la masse au feu pour la durcir ; la matière de l’animal s’en va en cendres, qu’on fait sortir par le moyen de quelque liqueur. Après quoi on verse, par l’ouverture, de l’argent fondu, qui, étant refroidi, laisse au dedans de la masse la figure de l’animal assez bien représentée en argent. »

Les poissons fossiles n’ont guère été étudiés, d’une manière suivie, que tout récemment. Cuvier s’était préparé, par l’étude si complète qu’il a faite des poissons vivants, à celle des poissons fossiles. Le temps lui a manqué pour ce dernier travail. C’était une lacune dans la paléontologie des animaux vertébrés. M. Agassiz l’a remplie par son ouvrage célèbre intitulé : Recherches sur les poissons fossiles[2].

Un des caractères distinctifs de la classe des poissons est d’avoir une peau garnie d’écailles, de forme et de structure diverses. C’est de cette diversité de forme et de structure qu’a profité M. Agassiz pour distinguer et distribuer ses groupes, qu’il établit au nombre de quatre : les Placoïdes, les Ganoïdes, les Cténoïdes, et les Cycloïdes.

Mais une classification des poissons, ainsi fondée sur des parties à ce point superficielles, sur les écailles, peut-elle être bonne ?

« Je me suis de plus en plus convaincu, dit M. Agassiz, de cette vérité qui fait maintenant la base de tous les travaux sur les fossiles, que l’étude d’une partie du corps, d’un organe, ou d’un système d’organes quelconque, poursuivie dans tous ses détails, fait toujours découvrir des rapports de corrélation de plus en plus intimes entre cette partie et toutes les autres, rapports sans la connaissance desquels il serait impossible, pour les fossiles, de suppléer aux parties du corps qui n’ont point encore été observées. Dès lors, j’ai acquis la conviction que le caractère nominatif de mes principales coupes (le caractère tiré des écailles) n’était pas un simple caractère extérieur, mais bien un reflet visible de toute l’organisation intérieure. »

Les naturalistes comptent environ huit mille espèces vivantes de poissons. M. Agassiz n’en compte pas moins de vingt-cinq mille espèces fossiles.

Ainsi, la nature fossile nous offre, parmi les poissons, vingt-cinq mille espèces ; elle nous offre quarante mille espèces parmi les coquilles. Voilà des nombres prodigieux. Ce qui est plus remarquable encore, c’est que, pour les poissons des plus anciens temps, les lois, c’est-à-dire les conditions intrinsèques de la vie, étaient les mômes que pour les poissons d’aujourd’hui. C’étaient les mêmes tissus, les mêmes organes, les mêmes propriétés, les mêmes fonctions, les mêmes rapports des organes avec les fonctions : un même fonds d’organisation, un même fonds de vie, un même fonds de variations et d’analogies, une même chaîne de connexions nécessaires : « Les lacunes sont trop sensibles et trop nombreuses, dit M. Agassiz, lorsqu’on ne tient pas compte des fossiles, pour que les zoologistes puissent, à l’avenir, se dispenser de les énumérer simultanément avec les espèces vivantes dans leurs tentatives de classification. Aussi bien, en les omettant, on n’obtient que des cadres en lambeaux, et l’on n’arrive qu’à une exposition incomplète du plan de la création des êtres organisés[3]… »

  1. Depuis 1699.
  2. Neuchâtel, 1833–1843, 5 vol. in-4 et atlas de 400 planches in-folio.
  3. Recherches sur les poissons fossiles, t. I, p. 168.