Ontologie naturelle/Leçon 14

Garnier Frères (p. 112-120).

QUATORZIÈME LEÇON

Hippocrate et le mélange des deux liqueurs. — Harvey et l’épigénèse. — Ma théorie : la vie ne se forme pas, elle se continue. — Force de reproduction inhérente à l’économie animale. — Expériences de Trembley. — Bonnet et l’hypothèse des germes accumulés.

J’ai exposé les hypothèses philosophiques sur la formation des êtres : il me reste à parler des hypothèses physiologiques. Il en est deux principales, celle d’Hippocrate et celle d’Harvey. Je laisse de côté, bien entendu, tous les systèmes accessoires qui ont été proposés ; ils ne méritent pas même d’être rappelés.

Je commence par l’hypothèse d’Hippocrate. J’ai dit hypothèse : ce n’est peut-être pas le terme que j’aurais dû employer. Voici la vue d’Hippocrate : Le nouvel être est le résultat du mélange des liqueurs des deux sexes. C’est là l’expression naturelle et simple du premier fait qui frappe : la conformité de structure qui se trouve entre le nouvel être et ses père et mère. Seulement, Hippocrate croyait, à tort, que la femelle produisait, comme le mâle, une liqueur fécondante. La femelle produit des œufs, et ne produit que des œufs[1]. Redressons l’erreur de détail, en conservant l’idée principale, et au mot liqueur substituons, pour un moment, le terme abstrait action ; nous ne trouverons plus rien à reprendre dans la vue d’Hippocrate : Le nouvel être est le résultat des actions combinées du mâle et de la femelle.

Hippocrate exprime sous une forme empirique ce que nous connaissons aujourd’hui d’une manière rationnelle, ce que mes expériences sur les métis ont démontré, savoir : que le mâle et la femelle concourent, chacun pour une part égale, à la génération.

Je viens à l’hypothèse d’Harvey, l’immortel auteur de la découverte de la circulation du sang[2].

Harvey avait fait ses premières études à Padoue, et il y avait eu pour maître Fabrice d’Acquapendente.

Fabrice avait découvert, en 1574, les valvules des veines ; mais l’usage de ces valvules lui échappait. C’est Harvey qui voit que les valvules s’ouvrent ou s’abaissent pour laisser passer le sang dans un sens, et se ferment ou se redressent pour l’empêcher de passer dans le sens opposé. Les valvules ne favorisent, ne permettent qu’un courant, celui qui porte le sang des parties au cœur.

La découverte des valvules faite par Fabrice devient, entre les mains d’Harvey, la preuve anatomique de la circulation du sang.

D’un autre côté, ce même Fabrice s’occupait alors de l’étude du développement du poulet dans l’œuf et de la formation du fœtus ; il communiquait à son auditoire les résultats de ses recherches. Harvey tira de cet enseignement ses premières idées sur la formation, sur la génération des êtres, idées qu’il exposa plus tard dans son livre : Exercitationes de generatione animalium[3].

C’est Harvey qui est arrivé à la plus belle généralisation que nous ayons sur le sujet qui nous occupe : « Tout être vivant vient d’un œuf, dit-il. — Omne vivam ex ovo. » Axiome célèbre et absolument vrai, car il s’applique aux végétaux comme aux animaux : la graine est l’œuf des végétaux.

Mais ce grand physiologiste se trompa en ce qu’il crut que l’œuf des vivipares se formait dans la matrice. Nous savons tous aujourd’hui qu’il se forme dans l’ovaire. J’appelle votre attention sur cette erreur d’Harvey, parce qu’elle a été le point de départ de son hypothèse.

Harvey ne se borne pas à croire que l’œuf se forme dans la matrice ; il imagine qu’il est formé par la matrice. Suivant lui, la matrice est douée d’une force plastique, génératrice, force inhérente à l’organe, mais qui, pour être mise en éveil, a besoin de l’action fécondante du mâle. La matrice conçoit le fœtus, comme le cerveau conçoit l’idée. Le mot conception ne s’applique-t-il pas, dit Harvey, aux deux opérations ? De même que l’idée ou l’image est apportée au cerveau par les sens, de même le fœtus, qui est l’idée de la matrice, lui vient de l’action du mâle, et c’est pourquoi l’enfant ressemble au père. La matrice, ayant conçu le fœtus, se met à le fabriquer pièce par pièce, comme un architecte, qui a conçu le plan d’un édifice, en bâtit successivement les différentes parties.

Voilà l’origine de la théorie de l’épigénèse.

Les partisans de l’épigénèse veulent que les organes se forment, non d’ensemble, mais parties par parties, par additions successives ; et les adversaires de l’épigénèse prétendent que cette théorie confond deux choses absolument distinctes : la formation et l’apparition des parties. Si les parties apparaissent successivement, disent-ils, c’est que, d’invisibles qu’elles étaient d’abord, elles deviennent peu à peu perceptibles à nos sens par leur accroissement successif, mais elles étaient formées.


Nous venons de parcourir beaucoup de systèmes et d’hypothèses, et nous ne sommes guère plus avancés après qu’avant.

Pour moi, je déplace la question. Comment s’est formée la vie ? Nous ne le saurons jamais. Pourquoi donc s’obstiner à pénétrer un mystère qui nous sera éternellement fermé ? C’est déjà, ce me semble, un progrès que d’écarter une question insoluble et de lui en substituer une soluble.

La vie ne commence pas à chaque nouvel individu, elle se continue ; elle n’a commencé qu’une fois pour chaque espèce.

Déposée par l’Ouvrier suprême dans le premier couple de chaque espèce, la vie se continue depuis dans tous les individus de cette espèce : c’est une chaîne dont tous les anneaux se tiennent. Si un anneau vient à manquer, l’espèce est perdue ; elle ne renaît plus. Nous trouvons dans la terre les débris des mastodontes, des palæotheriums, espèces dont un cataclysme a rompu la chaîne : cette chaîne ne se reformera pas, ces espèces sont à jamais détruites.

Pour que la vie se continue ainsi par chaînons successifs, il faut nécessairement de deux choses l’une : ou que le Créateur ait accumulé dans le premier être de chaque espèce tous les germes des individus futurs de l’espèce : c’est l’hypothèse de Leibnitz, et nous ne pouvons l’admettre, elle est contraire aux faits ; ou que le Créateur ait doué le premier être de la faculté de reproduire indéfiniment son espèce : et c’est évidemment là ce qui est.

Il existe dans l’économie animale une force de reproduction. Je ne l’imagine pas, elle est démontrée par les faits.

En 1740, Trembley découvrit le polype d’eau douce dans un fossé, aux environs de La Haye. Il ne savait trop s’il voyait un animal ou un végétal. Pour éclaircir ce doute, il coupa le polype en plusieurs tronçons, et bientôt il vit chaque tronçon reproduire un nouveau polype. Le polype était donc une plante puisqu’il se reproduisait de boutures. Un examen plus attentif lui fit voir, dans chaque fragment du polype, redevenu polype complet, des tentacules avec lesquels il pouvait saisir une proie, une cavité digestive dans laquelle il la digérait, etc. Ce n’était donc pas une plante ; c’était un animal, et, chose merveilleuse, un animal qui avait la faculté de se reproduire autant de fois qu’on l’avait coupé.

Charles Bonnet, parent de Trembley, connut tout de suite sa découverte. Il voulut répéter ses expériences, mais il ne trouva pas de polypes. À défaut de polypes, il expérimenta sur des vers d’eau douce, sur des naïdes, et obtint les mêmes résultats que Trembley. Ceci fut un progrès. Le polype est un animal gélatineux, très-simple, presque homogène, tandis que la naïde a une organisation déjà très-compliquée ; elle possède un système vasculaire, un système nerveux, des muscles distincts, etc.

La merveille devait encore s’accroître. Spallanzani d’abord et ensuite Bonnet portèrent leurs expériences sur des salamandres ; ils leur coupèrent les pattes, la queue. Ces parties se reproduisirent. Broussonnet enleva les nageoires à des poissons : ces nageoires se reformèrent.

Bonnet, qui était à la fois observateur et philosophe, médita sur ces faits et imagina un système : de même que l’être total a son germe, chaque partie du corps, disait-il, a aussi les siens. Il existe donc une infinité de germes de pattes dans la patte d’une salamandre. Je coupe cette patte : aussitôt, l’un des germes que j’ai mis à nu, trouvant la place vacante, donne une nouvelle patte.

C’est là l’hypothèse des germes réparateurs ou accumulés ; vous voyez qu’elle est fille de l’hypothèse des germes emboîtés. J’ai détruit celle-ci par mes expériences sur les métis. L’autre s’évanouira de même, à ce que je crois, devant mes expériences sur la formation des os. J’exposerai ces expériences dans ma prochaine leçon.

Bornons-nous à constater ici la force de reproduction. J’ai répété les expériences de Trembley, de Spallanzani, de Bonnet : quel est le physiologiste qui ne les a pas répétées ? Constamment les parties coupées se reproduisent ; il y a donc une force qui les reproduit. Le fait prouve la force.

On me dit que cette force est obscure. Oui, sans doute, elle est très-obscure. Mais quoi de plus obscur, en soi, que toutes les grandes forces physiologiques, la sensibilité, la motricité, la volonté, l’instinct des animaux, la vie enfin ? C’est le caractère des forces expérimentales, c’est-à-dire révélées par l’expérience, d’être manifestes par leurs effets et impénétrables dans leur essence.

  1. La production des œufs sera expliquée plus tard.
  2. Voyez mon Histoire de la découverte de la circulation du sang. Paris, 1857 (seconde édition).
  3. Le livre sur la circulation (Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus) est de 1628 ; ses deux dissertations adressées à Riolan (Exercitationes duœ anatomicœ de circulalione sanguinis) sont de 1649 ; et son livre sur la génération (Exercitationes de generatione animalium) est de 1651.