Notice biographique et littéraire sur Lesage



NOTICE


BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE


SUR LESAGE.


On a ignoré pendant longtemps quelle ville avoit donné naissance à Lesage ; on le savoit originaire de Bretagne, voilà tout ; les renseignements précis manquoient, et les biographes, dans l’incertitude où ils se trouvoient placés, attribuoient tantôt à Rhuys, tantôt à Vannes, un honneur qu’aucune ville de la province ne revendiquoit d’ailleurs, et ne songeoit à leur disputer.

Ce n’est qu’en 1819 qu’un philologue distingué, M. Audiffret, tenta de soulever le voile qui couvroit le berceau de Lesage, et résolut d’éclaircir un point d’histoire littéraire resté trop long-temps obscur. Grâce à ses persévérants efforts, à la recommandation bienveillante de deux ministres, et au zèle que le préfet du Morbihan mit à le seconder dans sa tâche laborieuse, M. Audiffret vit peu à peu se dissiper ses incertitudes sur ce point, et il parvint enfin à déterminer d’une manière positive, d’après des titres et des documents incontestables, le jour, l’année et le lieu précis de la naissance de l’immortel auteur de Gil Blas.

C’est à Sarzeau (Morbihan), petite ville de la presqu’île de Rhuys, que naquit, le 8 mai 1668, Alain-René Lesage. Chose singulière, celui qui devoit un jour enrichir notre scène de Crispin rival de son maître, et de Turcaret, naissoit l’année même où Racine donnoit au théâtre ses Plaideurs et Molière son Avare ! Pour un homme que la nature destinoit à suivre la même carrière, c’étoit assurément naître sous de favorables auspices.

René Lesage fut le seul fruit du mariage de Claude Lesage et de Jeanne Brenugat. Son père, qui exerçoit simultanément, auprès de la cour royale de Rhuys, les fonctions d’avocat, de notaire et de greffier, jouissoit d’une honorable aisance ; mais cette aisance tenoit bien plus au produit de sa triple charge, qu’à une fortune transmissible, échue ou acquise : aussi, René, ayant perdu sa mère en 1677 et son père cinq ans après, ne fit qu’un très-mince héritage. Orphelin à quatorze ans, il passa sous la tutelle d’un oncle qui, par suite de son administration inhabile, compromit et laissa dépérir le patrimoine de son pupille. Si, malheureusement pour le jeune René, son tuteur négligea sa petite fortune, heureusement pour les lettres il ne négligea pas son éducation. Lesage fut placé au collège des jésuites de Vannes, où il ne tarda pas à se distinguer ; il y fit, d’une manière brillante, la plus grande partie de ses études ; mais il en sortit, sans les avoir achevées, pour entrer dans les fermes de Bretagne, où il remplit, pendant plusieurs années, un fort modeste emploi. La vie bureaucratique déplut-elle à Lesage, ou bien eut-il à se plaindre d’une injustice, et de la conduite de quelque orgueilleux traitant à son égard, voilà ce qu’on ignore : de ces deux hypothèses également admissibles, la dernière a prévalu. Quoi qu’il en soit, Lesage abandonna en 1692 des fonctions qui ne convenoient ni à ses goûts ni à son caractère, et vint se fixer à Paris.

Alors, il suivit les cours de l’Université, et s’adonna pendant quelque temps à l’étude de la philosophie et à celle du droit. Au collège des jésuites, il fit la connoissance de Danchet, avec lequel il se lia d’une manière intime, et qui lui suggéra plus tard l’idée de son premier ouvrage.

Lesage possédoit, avec un esprit brillant, des dehors distingués, des manières de bonne compagnie qui le firent bien accueillir par-tout et rechercher de tout le monde : il devint même un homme à la mode, et s’il faut en croire la chronique du temps, « une femme de condition lui donna son cœur, et lui fit part d’une fortune qui, toute bornée qu’elle étoit, parut considérable vis-à-vis celle de Lesage. » C’est aux auteurs de l’Histoire du théâtre français que nous empruntons cette anecdote assez vraisemblable d’ailleurs, mais fort peu authentique, du reste. Les frères Parfaict ajoutent : « Nous ignorons les événements qui suivirent ce commerce amoureux ; mais enfin la mort ou l’éloignement de cette dame terminèrent cette aventure. » Si celte histoire est vraie, il paroîtra du moins étrange que le nom de celle qui en fut l’héroïne soit resté inconnu. Cette liaison, en tout cas, dut être de bien courte durée, puisque Lesage, arrivé en 1692 à Paris, épousa, le 28 septembre 1694, Marie-Elisabeth Huyard, très-jolie personne, dont les vertus étoient l’unique richesse, et qui étoit fille d’un bourgeois de la cité.

Peu de temps après son mariage, Lesage se fit recevoir au parlement. On ignore s’il exerça, car bientôt il abandonna le litre d’avocat pour prendre celui de bourgeois de Paris. C’est à peu près vers celle époque que Danchet, qui professoit la philosophie à Chartres, l’engagea à traduire les Lettres galantes d’Aristénète, écrivain du ive siècle. Lesage suivit les conseils de son ami ; à l’aide de la traduction latine de Jacques Bongars, il arrangea une sorte d’imitation de l’ouvrage grec que Danchet fit imprimer à Chartres en 1695, sous la rubrique de Piotlerdam. Cet essai malheureux passa à peu près inaperçu. Lesage, qui s’étoit bercé de l’espérance d’un succès, fut un moment découragé : pour se procurer des ressources qui lui étoient absolument nécessaires, et que sa plume ne pouvoit pas encore lui fournir, il accepta un emploi modique auquel il renonça peu de temps après l’avoir obtenu, pour se livrer tout entier aux lettres, vers lesquelles une passion dominante l’entraînoit.

Le maréchal de Villeroy, qui désiroit se l’attacher, lui fit faire vainement les propositions les plus avantageuses. Lesage, quoique pauvre, refusa, bien résolu de ne plus appartenir désormais qu’à lui. L’abbé de Lyonne, son ami, en lui faisant une pension de six cents livres, dont il jouit durant sa vie entière, as- sura à tout jamais à Lesage cette tranquillité d’esprit si nécessaire à l’homme de lettres, et cette indépendance sans laquelle l’esprit le plus vigoureux se sent à chaque pas embarrassé dans sa marche et gêné dans son allure.

L’abbé de Lyonne ne crut pas encore avoir assez fait pour son ami : amateur passionné de la littérature castillane, il voulut lui enseigner la langue espagnole, et l’initier à des beautés littéraires tout-à-fait nouvelles pour lui. Si la mine qu’il ouvrit à Lesage étoit riche et féconde, il est bien certain qu’aucun homme n’étoit plus capable que lui de la bien exploiter.

Le premier fruit des nouvelles études de Lesage fut un volume in-12 publié en 1700, sous ce litre : Théâtre espagnol, ou les meilleures comédies des plus fameux auteurs espagnols, traduites en français ; ce volume contenoit le Traître puni, de don Francisco de Rojas, et Don Felix Mendoce, de Lope de Vega. En 1702, il donna au théâtre français le Point d’Honneur, comédie en cinq actes, imitée d’une pièce de don Francisco de Rojas. Cet ouvrage n’eut que deux représentations. Lesage le réduisit en trois actes, et le fit représenter vingt-trois ans après au théâtre italien, sous le titre de l’Arbitre des différends. Malgré les changements qu’elle avoit subis, cette comédie ne fut pas mieux accueillie sous sa seconde que sous sa première forme, et n’obtint pas un plus grand nombre de représentations.

Loin de se décourager de l’échec qu’avoit éprouvé le Point d’honneur, et d’abandonner des études dont le résultat s’annonçoit d’une manière si peu favorable, Lesage se remit courageusement à l’œuvre, et en 1705 il publia les Nouvelles Aventures de Don Quichotte, traduites d’Avellaneda. Ici, comme dans ses précédents ouvrages, il ne s’étoit pas assujetti aux lois d’une traduction purement littérale il avoit arrangé le roman à sa manière, et l’avoit rendu plus vif et plus amusant. Cependant, quelques heureuses modifications qu’eût subies l’ouvrage, la traduction n’eut pas plus de succès à Paris que l’original n’en avoit eu à Madrid.

Le 15 mars 1707, Lesage fit représenter dans la même soirée, au théâtre français, deux pièces, dont le sort fut tout-à-fait différent : Don César Ursin, comédie en cinq actes, imitée de Calderon, tomba pour ne se relever jamais ; et Crispin rival de son maître obtint un succès d’enthousiasme : ces deux ouvrages, joués à la cour quelques jours auparavant, avoient été traités par le noble aréopage d’une toute autre manière : Crispin rival avoit été honteusement bafoué, et Don César Ursin applaudi avec transports. Rapportez-vous en donc aux jugements des hommes de cour.

Les mœurs de la comédie de Crispin rival de son maître pouvoient bien leur paroître étranges ; mais la donnée une fois acceptée, comment ne comprirent-ils pas le mérite de l’ouvrage ? là, quelle vivacité de dialogue ! quelle abondance de plaisanteries ! que de gaîté ! quel comique franc ! L’ne fourberie de valets, voilà le seul fond de la pièce ; eh ! qu’importe ? quoi qu’on en dise aujourd’hui, dans les ouvrages d’esprit la forme l’emporte toujours sur le fond ; c’est par elle seule qu’ils vivent, qu’ils durent, qu’ils restent ; et toute œuvre où l’on en fait mépris est d’avance condamnée à l’oubli.

Ce fut dans la même année (1707), année heureuse dans la vie de noire auteur, qu’il publia le Diable Boiteux, roman imité de l’ouvrage de Luis Vêlez de Guevara, intitulé : el Diablo Cojuelo. Ce livre révéla le degré d’élévation que devoit atteindre plus tard le talent de Lesage. Son succès fut prodigieux. Cette satire de tous les états, présentée d’une manière si neuve et si ingénieuse ; cette riche galerie de tableaux, dont tous les personnages posent, s’animent sous les yeux du lecteur, et se succèdent si variés de costume et de physionomie ; cette foule d’anecdotes piquantes, racontées avec tant d’originalité, de grâce et d’esprit ; ce style si correct, si pur, si élégant ; enfin, tous les éléments de succès que renferme ce livre, capables isolément d’assurer la fortune d’un ouvrage, dévoient, en se trouvant ainsi réunis, procurer au roman du Diable Boiteux la vogue prodigieuse qu’il obtint. Deux éditions qu’on en fit furent aussitôt enlevées. Chacun vouloit avoir son exemplaire. La malice de l’auteur stimuloit celle des lecteurs ; tous vouloient à leur tour soulever les masques, pour voir s’ils ne cachoient pas quelques physionomies de connoissance. Combien de gens on crut immolés par les traits piquants, les vives épigrammes du livre, auxquels l’auteur n’avoit pas songé le moins du monde, et qu’il n’avoit peut-être jamais rencontrés !

Il est une anecdote curieuse que tous les biographes ont racontée, et qui prouve quel prix on attachoit à la possession d’un exemplaire du Diable Boiteux. Nous la raconterons à notre tour, mais sans y attacher la moindre importance. Deux jeunes gens de qualité, dit-on, entrèrent au même moment chez un libraire pour y faire emplette du nouveau roman de Lesage : il n’en restoit plus qu’un exemplaire dans la boutique ; chacun prétendoit y avoir droit, et nul n’étoit disposé à le céder à l’autre ; les deux gentilshommes trouvèrent que le meilleur moyen de décider le différend étoit de mettre l’épée à la main : c’est ce qu’ils firent, et le Diable Boiteux demeura le prix du vainqueur.

Cet ouvrage devint trop célèbre pour ne pas être immédiatement transporté sur la scène. Dancourt, l’arrangeur du temps, donna d’abord sous le même titre que le roman une comédie en un acte au théâtre français, et le 13 novembre de l’année suivante une comédie en deux actes intitulée : le Second Chapitre du Diable Boiteux.

Avant la fin de cette année, Lesage termina une comédie en un acte, qui avoit pour titre : les Étrennes. Il désiroit la faire jouer le 1er janvier 1708 ; mais les comédiens la refusèrent sous le singulier prétexte qu’ils n’admettoient point de petits ouvrages depuis la Saint-Martin jusqu’à Pâques. Lesage, qui ne s’attendoit pas à un refus si étrangement motivé, résolut de donner à sa pièce des dimensions telles, qu’on ne pût en aucun temps et sous aucun prétexte lui interdire l’entrée du théâtre ; et de la petite comédie des Étrennes, naquit Turcaret !

Cet ouvrage, dont la conception hardie, la louche large et vigoureuse rappeloient la bonne comédie qu’on avoit crue morte avec Molière, eut un prodigieux succès dans le monde avant d’avoir subi l’épreuve du théâtre. Certes, c’étoit un événement capable de faire une impression profonde, que l’apparition d’une comédie où l’auteur attaquoit de front, non de petits travers, des ridicules passagers et périssables, mais le vice dominant de son époque, le vice débouté que son or avoit jusque-là garanti de toute attaque sérieuse, et qui y pour suivre sans trouble le cours de ses désordres, et vivre en repos dans son infamie, étoit disposé à acheter la paix à tout prix. Aussi, à la seule nouvelle de la comédie de Turcaret, le monde des traitants fut ému ; maltôliers, agioteurs, financiers de haut et bas étage, poussèrent à la fois un cri d’alarme, et formèrent aussitôt une ligne défensive, bien résolus d’empêcher qu’on égayât Paris à leurs dépens. Leur crédit étoit grand, et tout alors cédoit à leur influence. La lutte de tous les traitants réunis dans un intérêt commun contre un auteur comique isolé, étoit trop inégale pour que l’avantage restât d’abord au dernier. Lesage le comprit, et après avoir inutilement essayé de lever les obstacles qu’on opposoit à la représentation de son ouvrage, il résolut de lui faire de nombreux partisans, et de mettre son Financier sous la protection de tout ce que Paris comptoit d’hommes puissants et hostiles aux gens de finance. Pour arriver à ce but, il lut Turcaret dans les sociétés les plus brillantes ; on accouroit à ces lectures avec autant d’empressement qu’à une représentation ; tous ceux qui avoient entendu l’ouvrage se déclaroient pour lui, et protestoient hautement contre l’injustice dont l’auteur étoit victime.

Les adversaires de Lesage s’aperçurent bientôt que l’appui qu’ils avoient trouvé jusque-là alloit leur manquer ; ils cherchèrent alors à amener l’auteur à composition, et lui offrirent cent mille francs s’il consentoit à retirer sa pièce. Lesage avoit trop d’indépendance et de noblesse de cœur pour accepter une semblable proposition, et quoique pauvre, il refusa.

Enfin, le 13 octobre 1708, Monseigneur le grand-dauphin ordonna aux comédiens du roi de jouer incessamment la pièce intitulée Turcaret ou le Financier. Le froid excessif de l’hiver en retarda encore la représentation, et la pièce ne put être donnée que le 14 février 1709.

Le succès de Turcaret fut complet, en dépit des murmures de beaucoup de gens, qui crurent se reconnoître, et des efforts d’une cabale que, dans leur désespoir, les maltôliers avoient ameutée contre la pièce et contre l’auteur.

Cette comédie, le chef-d’œuvre dramatique de Lesage, a été, comme tous les ouvrages d’un ordre élevé, l’objet de critiques nombreuses : on a blâmé le défaut d’action et d’intérêt, on s’est récrié contre l’immoralité des personnages ; mais l’auteur, en donnant plus de mouvement à sa pièce, ne pouvoit que difficilement arriver à donner à ses portraits cette exactitude et cette vérité de ressemblance qui les fait vivre, aujourd’hui que les originaux ont tous depuis long-temps disparu : quant au second reproche, le défaut d’intérêt, est-il mieux fondé ? Lesage n’a pas voulu assurément développer une action dont il pût résulter des surprises, des effets inattendus, et dont le dénouement imprévu fût l’effet d’une touchante péripétie. Le mérite et l’intérêt de sa comédie ne résidoient, à ses yeux, que dans le développement des caractères, dans l’harmonie des scènes, dans la profondeur et la justesse des observations ; enfin, dans le naturel, la vivacité et la gaîté du dialogue.

Sans doute il est heureux, pour un auteur comique, d’intéresser à la fois le cœur et l’esprit ; mais quand l’esprit seul est puissamment saisi et captivé, est-il permis de dire que le poète n’a accompli que la moitié de sa tâche, et que son ouvrage pêche par le défaut d’intérêt : condamner Turcaret, n’est-ce pas condamner le chef-d’œuvre de Molière, le Misanthrope ?

En présentant des mœurs mauvaises, Lesage en fait justice ; s’il peint le vice, il le rend ridicule et odieux ; et, malgré l’immoralité de ses personnages, nul doute que sa comédie n’offre une haute et utile leçon. Les financiers, auxquels elle s’adressoit directement, l’ont reçue avec humeur, mais cependant ils l’ont comprise, et, à l’honneur de Lesage, ils l’ont mise à profit.

La Tontine, petite comédie de circonstance, reçue en 1708, ne put être jouée que longtemps après (1732). Le retard qu’éprouva cet ouvrage dégoûta Lesage d’une carrière qu’il étoit appelé à parcourir avec éclat, et le fit renoncer à travailler pour le théâtre français.

À cette époque, François Petis de la Croix, interprète des langues orientales, venoit d’achever une traduction des Mille et un jours ; il supplia Lesage, son ami, de revoir son travail, et de donner à sa version la grâce et l’élégance qui seules pouvoient en rendre la lecture agréable et en assurer le succès. Lesage se chargea bien volontiers de ce travail, dans lequel il puisa une foule de sujets qu’il transporta plus tard sur les modestes théâtres de la foire.

L’ouvrage de François Pétis de la Croix, revu et corrigé par notre auteur, parut en 1710, en deux volumes in-12.

Lesage commença alors à écrire pour le théâtre de la foire Saint-Laurent et pour celui de la foire Saint-Germain : quelques opéras-comiques, des divertissements ou prologues qu’il composoit en se jouant, et la plupart en collaboration avec Fuselier et Dorneval, servoient à son esprit d’utile distraction, et le reposoient du long enfantement de l’œuvre à laquelle éloit réservé l’honneur d’immortaliser son nom.

En 1715, parut enfin l’Histoire de Gil Blas de Santillane, ou pour mieux dire la première partie de ce merveilleux roman, car Lesage n'en publia la suite qu’en 1724, et la fin qu’en 1735.

L’impression que produisit cet ouvrage sur le public fut immense ; le succès qu’il obtint fut encore plus éclatant que celui du Diable Boiteux. Mais comme tout grand succès littéraire éveille l’envie, Lesage ne jouit pas longtemps sans trouble de la joie que lui causa son triomphe. On ne pouvoit, sans une insigne maladresse, attaquer le style du roman ; la mauvaise foi eût été d’ailleurs si évidente, que tout le monde eût pris parti pour l’auteur. Que faire donc ? Contester l’originalité du livre, en attribuer l’idée première, la véritable paternité à quelque auteur espagnol obscur et ignoré, c’étoit le seul moyen de rabaisser le mérite de l’écrivain ; aussi, à défaut de tout autre, la critique s’arrêta à celui-ci. Les premiers détracteurs de Gil Blas accusèrent donc Lesage d’avoir tiré son roman d’un livre espagnol, sans indiquer, et pour cause, à quelle source il avoit puisé ; c’étoit pourtant, dans un pareil procès, le fait dont la révélation étoit la plus importante et la plus nécessaire. Bruzen de La Martiniére, renouvelant à son tour cette accusation, avança le premier, d’une manière formelle, que Lesage avoit emprunté son ouvrage à la Vie de l’écuyer don Marcoz Obregon, de Vincent Espinel ; et Voltaire, appuyant cette assertion, ajouta, avec une inconcevable légèreté, que Gil Blas n’étoit qu’une traduction de ce livre.

« Qu’un écrivain, c’est Diderot qui parle, se garantisse de la fureur d’arracher à son concitoyen, et surtout à son contemporain, le mérite d’une invention, pour en transporter l’honneur à un homme d’une autre contrée ou d’un autre siècle. »

Voltaire, qui n’avoit pas lu la Vie de l’écuyer don Marcoz Obregon, avoit oublié sans doute les lignes que nous venons de citer, quand il prêta, aux attaques dirigées contre Lesage, l’appui de son témoignage et l’autorité de son nom. Quelle ressemblance y a-t-il en effet entre l’ouvrage de Vincent Espinel et celui de Lesage ? aucune ! Comme l’a prouvé d’une manière évidente François de Neuf-château, dans une dissertation imprimée en tête de l’édition de Gil Blas de M. Didot l’aîné, le roman espagnol et le roman français n’ont entre eux aucun rapport : le fond, la forme, le but, tout diffère, et si Lesage a emprunté à Vincent Espinel quelques récits qu’il a arrangés à sa manière, c’est-à-dire embellis, il n’a usé que de son droit. C’est ce qu’avoient fait avant lui Corneille et Molière, c’est ce que fit de son temps, et d’une manière beaucoup moins heureuse, l’auteur de Zaïre lui-même, sans que personne ail songé à lui en faire un crime.

Si Lesage n’eût obtenu qu’un succès de coterie, qu’un succès sans conséquence, on lui eût assurément permis de goûter en paix sa petite gloire ; mais quiconque sort des rangs, et aidé de ses seules forces, s’élève au-dessus de la foule et révèle par un chef-d’œuvre la puissance d’un esprit original et supérieur, celui-là soulève toujours les plus basses et les plus ignobles jalousies : la critique s’avance à lui, armée de toutes pièces ; ignorante et haineuse, elle lui conteste un à un ses plus beaux titres de gloire, et s’efforce de souiller un triomphe qu’elle ne se sent pas appelée à obtenir à son tour.

Parmi les écrivains qui ont avancé l’opinion que Gil Blas étoit l’œuvre, non de Lesage, mais d’un auteur espagnol, il en est un cependant dont les observations graves et les savantes recherches ont pu jeter quelque doute dans les esprits, et ébranler les convictions les Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/18 NOTICE SUR LESAGE.

VII

aux besoins de sa famille, de consacrer vingt-six des plus belles années de sa vie à composer, ou seul, ou avec Fuzelier, Dorneval, Autreau, Lafont, Piron et Fromaget, des divertissements pour les théâtres de la foire. De ces pièces, accueillies pour la plupart avec faveur, aucune n’a survécu. Lesage se donna la peine inutile de faire un choix de ces œuvres éphémères, qu’il publia sous le titre de Théâtre de la Foire : c’étoit attacher à de légers ouvrages plus d’importance qu’ils n’en méritoient : aussi, ne croirions-nous rien ajouter à la gloire de Lesage, en citant ici les principales pièces dont ce recueil se compose, et en ajoutant à tous ses titres de gloire celui d’inventeur du genre auquel ces pièces appartiennent.

Lesage ne donnoit pas tout son temps à la composition de ces futiles productions : en 1717, il publia une imitation de l'Orlando inamorato de Bojardo ; l’ouvrage original, en passant par les mains du traducteur, a gagné sous le rapport de la raison et du bon goût, mais il a perdu beaucoup de son audace et de son enthousiasme poétiques : en somme, Roland l'amoureux ne reproduit ni le caractère ni la physionomie de son modèle. Après cet essai, Lesage renonça prudemment à un projet qu’il avoit conçu, celui de traduire l'Arioste ; il revint aux romans.

Il fit paroître, en 1732, l'Histoire de Guzman d’Alfarache, traduite et purgée des moralités superflues ; cette imitation de l’ouvrage de Matheo Aleman, sans être tout-à-fait digne de Lesage, est un livre amusant et bien supérieur à l’original. Chapelain et Bremond en avoient donné chacun une traduction, dont on ne parloit plus quand parut celle de Lesage.


Les Aventures de Robert Chevalier, dit de Beauchêne, publiées la même année, sont plutôt les mémoires posthumes d’un aventurier qu’une fiction et un roman ; cet ouvrage fut rédigé sur des manuscrits originaux que communiqua à Lesage la veuve d’un chef de flibustiers tué à Tours par des Anglais, l’année précédente

En 1734, Lesage donna l'Histoire d’Estevanille de Gonzalez, surnommé le garçon de bonne-humeur, imitation d’un ouvrage espagnol anonyme attribué à Vincent Espinel. On retrouve de temps en temps dans cet ouvrage la gaîté, l’esprit et l’entrain de Gil Blas. Enfin, en 1736, il publia le Bachelier de Salamanque, ou les Mémoires de don Chérubin de la Ronda, tirés d’un manuscrit espagnol. Ce roman, quoique plus foible que les autres, étoit cependant celui pour lequel Lesage avoit une prédilection marquée. Cette préférence ne tenoit peut-être qu’à une raison : le Bachelier étoit son dernier roman.

Lesage eut trois fils ; l’aîné se fit comédien et se distingua sous le nom de Montménil ; de 1728 jusqu’en 1743, époque de sa mort, il remplit l’emploi des valets et des financiers au théâtre français ; le troisième, poussé par l’exemple et séduit par les succès de son frère, embrassa la même carrière et alla jouer la comédie en province sous le nom de Pittenec ; deux ans après, il revint à Paris, et renonça presque aussitôt à un art qui probablement lui avoit procuré peu de jouissance ; le second, qui avoit choisi l’état ecclésiastique, possédoit un canonicat à la cathédrale de Boulogne-sur-Mer.

Lesage avoit vu avec chagrin l’aîné et le plus jeune de ses fils embrasser une profession que la conduite des comédiens à son égard lui avoit rendue odieuse ; il cessa donc de les voir, et ce ne fut que long-temps après, et par la médiation du bon chanoine, que s’opéra une tendre réconciliation entre Montménil et son père : dés lors ils ne se quittèrent plus, et, à force de soins et de tendresse, Montménil parvint à faire oublier à son père tout le chagrin qu’il lui avoit causé. La mort imprévue et subite de Montménil frappa Lesage jusqu’au fond du cœur : il perdoit en lui son meilleur ami, et sa famille son unique soutien ; Paris lui devint alors un séjour insupportable ; il se hâta de le quitter, et se retira à Boulogne avec sa femme et sa fille. La maison du chanoine devint leur asile, et celui-ci, par ses soins affectueux et touchants, calma le profond chagrin que ressentoit Lesage de la perte de celui de ses fils qu’il aimoit le plus tendrement.

Lesage vécut à Boulogne pendant huit années dans un état d’affaissement cruel. Le comte de Tressan, qui commandoit alors dans la province, raconte que l’esprit de Lesage s’animoit à mesure que le soleil montoit vers le méridien, que, du moment où cet astre inclinoit vers l’horizon, ses sens perdoient peu à peu de leur activité, et qu’enfin Lesage tomboit dans une sorte de léthargie quand le soleil avoit disparu.

Lesage mourut le 17 novembre 1747, presque octogénaire.

Le comte de Tressan assista à ses obsèques avec tout son état-major ; il voulut rendre un hommage mérité et public à l’un des écrivains dont le nom restera éternellement une des gloires de la France.

Lesage ne fut pas admis à l’Académie Française.

Voici l’épitaphe qu’on lui fit :

Sous ce tombeau gît Lesage, abattu
Par le ciseau de la Parque importune :
S’il ne fut pas ami de la fortune,
Il fut toujours ami de la vertu.


Prosper POITEVIN.