Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 2

Texte établi par Henri MartineauLe Divan (Volume Ip. 18-30).

CHAPITRE II


Comme M. Leuwen, ce banquier célèbre, donnait des dîners de la plus haute distinction, à peu près parfaits, et cependant n’était ni moral, ni ennuyeux, ni ambitieux, mais seulement fantasque et singulier, il avait beaucoup d’amis. Toutefois, par une grave erreur, ces amis n’étaient pas choisis de façon à augmenter la considération dont il jouissait et son ampleur dans le monde. C’étaient, avant tout, de ces hommes d’esprit et de plaisir, qui, peut-être, le matin, s’occupent sérieusement de leur fortune ; mais, le soir, se moquent de tout au monde, vont à l’Opéra et surtout ne chicanent pas le pouvoir sur son origine ; car pour cela, il faudrait se fâcher, blâmer, être triste.

Ces amis avaient dit au ministre régnant que Lucien n’était point un Hampden, un fanatique de liberté américaine, un homme à refuser l’impôt s’il n’y avait pas budget ; mais tout simplement un jeune homme de vingt ans, pensant comme tout le monde. En conséquence, depuis trente-six heures, Lucien était sous-lieutenant au 27e régiment de lanciers, lequel a des passe-poils amarante et de plus est renommé pour sa valeur brillante.

« Dois-je regretter le 9e, où il y avait aussi une place vacante ? se disait Lucien en allumant gaiement un petit cigare qu’il venait de faire avec du papier de réglisse à lui envoyé de Barcelone. Le 9e a des passe-poils jaune jonquille… cela est plus gai… oui, mais c’est moins noble, moins sévère, moins militaire… Bah ! militaire ! jamais on ne se battra avec ces régiments payés par une Chambre des communes ! L’essentiel, pour un uniforme, c’est d’être joli au bal, et le jaune jonquille est plus gai…

« Quelle différence ! Autrefois, lorsque je pris mon premier uniforme, en entrant à l’École, peu m’importait sa couleur ; je pensais à de belles batteries promptement élevées sous le feu tonnant de l’artillerie prussienne… Qui sait ? Peut-être mon 27e de lanciers chargera-t-il un jour ces beaux hussards de la mort, dont Napoléon dit du bien dans le bulletin d’Iéna !… Mais, pour se battre avec un vrai plaisir, ajouta-t-il, il faudrait que la patrie fût réellement intéressée au combat ; car, s’il s’agit seulement de plaire à cette halte dans la boue[1] qui a fait les étrangers si insolents[2], ma foi, ce n’est pas la peine. » Et tout le plaisir de braver le danger, de se battre en héros, fut flétri à ses yeux. Par amour pour l’uniforme, il essaya de songer aux avantages du métier : avoir de l’avancement, des croix, de l’argent… « Allons, tout de suite, pourquoi pas piller l’Allemand ou l’Espagnol, comme N… ou N… ? »

Sa lèvre, en exprimant le profond dégoût, laissa tomber le petit cigare sur le beau tapis, présent de sa mère ; il le releva précipitamment ; c’était déjà un autre homme ; la répugnance pour la guerre avait disparu.

« Bah ! se dit-il, jamais la Russie, ni les autres despotismes purs ne pardonneront aux trois journées[3]. Alors il sera beau de se battre. »

Une fois rassuré contre cet ignoble contact avec les amateurs d’appointements, ses regards reprirent la direction du canapé, où le tailleur militaire venait d’exposer l’uniforme de sous-lieutenant. Il se figurait la guerre d’après les exercices du canon au bois de Vincennes.

Peut-être une blessure ! mais alors il se voyait transporté dans une chaumière de Souabe ou d’Italie ; une jeune fille charmante, dont il n’entendait pas le langage, lui donnait des soins, d’abord par humanité, et ensuite… Quand l’imagination de vingt ans avait épuisé le bonheur d’aimer une naïve et fraîche paysanne, c’était une jeune femme de la cour, exilée sur les bords de la Sezia par un mari bourru. D’abord, elle envoyait son valet de chambre, chargé d’offrir de la charpie pour le jeune blessé, et, quelques jours après, elle paraissait elle-même, donnant le bras au curé du village.

« Mais non, reprit Lucien fronçant le sourcil et songeant tout à coup aux plaisanteries dont M. Leuwen l’accablait depuis la veille, je ne ferai la guerre qu’aux cigares ; je deviendrai un pilier du café militaire dans la triste garnison d’une petite ville mal pavée ; j’aurai, pour mes plaisirs du soir, des parties de billard et des bouteilles de bière, et quelquefois, le matin, la guerre aux tronçons de choux, contre de sales ouvriers mourant de faim… Tout au plus je serai tué comme Pyrrhus, par un pot de chambre (une tuile), lancé de la fenêtre d’un cinquième étage, par une vieille femme édentée ! Quelle gloire ! Mon âme sera bien attrapée lorsque je serai présenté à Napoléon, dans l’autre monde.

— Sans doute, me dira-t-il, vous mouriez de faim pour faire ce métier-là ? — Non, général, je croyais vous imiter. » Et Lucien rit aux éclats… « Nos gouvernants sont trop mal en selle pour hasarder la guerre véritable. Un caporal comme Hoche sortirait des rangs, un beau matin, et dirait aux soldats : Mes amis, marchons sur Paris et faisons un premier consul qui ne se laisse pas bafouer par Nicolas[4].

« Mais je veux que le caporal réussisse, continua-t-il philosophiquement en rallumant son cigare ; une fois la nation en colère et amoureuse de la gloire, adieu la liberté ; le journaliste qui élèvera des doutes sur le bulletin de la dernière bataille sera traité comme un traître, comme l’allié de l’ennemi, massacré comme font les républicains d’Amérique. Encore une fois nous serons distraits de la liberté par l’amour de la gloire… Cercle vicieux… et ainsi à l’infini. »

On voit que notre sous-lieutenant n’était pas tout à fait exempt de cette maladie du trop raisonner qui coupe bras et jambes à la jeunesse de notre temps et lui donne le caractère d’une vieille femme. « Quoi qu’il en soit, se dit-il tout à coup en essayant l’habit et se regardant dans la glace, ils disent tous qu’il faut être quelque chose. Eh bien, je serai lancier ; quand je saurai le métier, j’aurai rempli mon but, et alors comme alors. »

Le soir, revêtu d’épaulettes pour la première fois de sa vie, les sentinelles des Tuileries lui portèrent les armes ; il fut ivre de joie. Ernest Dévelroy, véritable intrigant, et qui connaissait tout le monde, le menait chez le lieutenant-colonel du 27e de lanciers, M. Filloteau, qui se trouvait de passage à Paris.

Dans une chambre au troisième étage d’un hôtel de la rue du Bouloi, Lucien, dont le cœur battait et qui était à la recherche d’un héros, trouva un homme à la taille épaisse et à l’œil cauteleux, lequel portait de gros favoris blonds, peignés avec soin et étalés sur la joue. Il resta stupéfait. « Grand Dieu ! se dit-il, c’est là un procureur de Basse-Normandie ! » Il était immobile, les yeux très ouverts, debout devant M. Filloteau, qui, en vain, l’engageait à prendre la peine de s’asseoir. À chaque mot de la conversation, ce brave soldat d’Austerlitz et de Marengo trouvait l’art de placer : ma fidélité au roi, ou : la nécessité de réprimer les factieux.

Après dix minutes, qui lui parurent un siècle, Lucien prit la fuite ; il courait de telle sorte, que Dévelroy avait peine à le suivre.

— Grand Dieu ! Est-ce là un héros ? s’écria-t-il enfin, en s’arrêtant tout à coup ; c’est un officier de maréchaussée ! c’est le sicaire d’un tyran, payé pour tuer ses concitoyens et qui s’en fait gloire.

Le futur académicien prenait les choses tout autrement et de moins haut.

— Que veut dire cette mine de dégoût, comme si on t’avait servi du pâté de Strasbourg trop avancé ? Veux-tu ou ne veux-tu pas être quelque chose dans le monde ?

— Grand Dieu ! quelle canaille !

— Ce lieutenant-colonel vaut cent fois mieux que toi ; c’est un paysan qui, à force de sabrer pour qui le paye, a accroché les épaulettes à graines d’épinard.

— Mais si grossier, si dégoûtant !…

— Il n’en a que plus de mérite ; c’est en donnant des nausées à ses chefs, s’ils valaient mieux que lui, qu’il les a forcés à solliciter en sa faveur cet avancement dont il jouit aujourd’hui. Et toi, monsieur le républicain, as-tu su gagner un centime en ta vie ? Tu as pris la peine de naître comme le fils d’un prince. Ton père te donne de quoi vivre ; sans quoi, où en serais-tu ? N’as-tu pas de vergogne, à ton âge, de n’être pas en état de gagner la valeur d’un cigare ?

— Mais un être si vil !…

— Vil ou non, il t’est mille fois supérieur ; il a agi et tu n’as rien fait. L’homme qui, en servant les passions du fort, se fait donner les quatre sous que coûte un cigare, ou qui, plus fort que les faibles qui possèdent les sacs d’argent, s’empare de ces quatre sous, est un être vil ou non vil ; c’est ce que nous discuterons plus tard, mais il est fort ; mais c’est un homme. On peut le mépriser, mais, avant tout, il faut compter avec lui. Toi, tu n’es qu’un enfant qui ne compte dans rien, qui a trouvé de belles phrases dans un livre et qui les répète avec grâce, comme un bon acteur pénétré de son rôle ; mais, pour de l’action, néant. Avant de mépriser un Auvergnat grossier qui, en dépit d’une physionomie repoussante, n’est plus commissionnaire au coin de la rue, mais reçoit la visite de respect de M. Lucien Leuwen, beau jeune homme de Paris et fils d’un millionnaire, songe un peu à la différence de valeur entre toi et lui. M. Filloteau fait peut-être vivre son père, vieux paysan ; et toi, ton père te fait vivre.

— Ah ! tu seras au premier jour membre de l’Institut ! s’écria Lucien avec l’accent du désespoir ; pour moi, je ne suis qu’un sot. Tu as cent fois raison, je le vois, je le sens, mais je suis bien à plaindre ! J’ai horreur de la porte par laquelle il faut passer ; il y a sous cette porte trop de fumier. Adieu.

Et Lucien prit la fuite. Il vit avec plaisir qu’Ernest ne le suivait point ; il monta chez lui en courant et lança son habit d’uniforme au milieu de la chambre avec fureur. « Dieu sait à quoi il me forcera ! »

Quelques minutes après, il descendit chez son père, qu’il embrassa les larmes aux yeux.

— Ah ! je vois ce que c’est, dit M. Leuwen, fort étonné ; tu as perdu cent louis, je vais t’en donner deux cents ; mais je n’aime pas cette façon de demander ; je voudrais ne pas voir des larmes dans les yeux d’un sous-lieutenant ; est-ce que, avant tout, un brave militaire ne doit pas songer à l’effet que sa mine produit sur les voisins ?

— Notre habile cousin Dévelroy m’a fait de la morale ; il vient de me prouver que je n’ai d’autre mérite au monde que d’avoir pris la peine de naître fils d’un homme d’esprit. Je n’ai jamais gagné par mon savoir-faire le prix d’un cigare ; sans vous je serais à l’hôpital, etc.

— Ainsi, tu ne veux pas deux cents louis ? dit M. Leuwen.

— Je tiens déjà de vos bontés bien plus qu’il ne me faut, etc., etc. Que serais-je sans vous ?

— Eh bien, que le diable t’emporte ! reprit M. Leuwen avec énergie. Est-ce que tu deviendrais saint-simonien, par hasard ? Comme tu vas être ennuyeux !

L’émotion de Lucien, qui ne pouvait se taire, finit par amuser son père.

— J’exige, dit M. Leuwen en l’interrompant tout à coup, comme neuf heures sonnaient, que tu ailles de ce pas occuper ma loge à l’Opéra. Là, tu trouveras des demoiselles qui valent trois ou quatre cents fois mieux que toi ; car, d’abord, elles ne se sont pas donné la peine de naître, et, d’ailleurs, les jours où elles dansent elles gagnent quinze à vingt francs. J’exige que tu leur donnes à souper, en mon nom, comme mon député, entends-tu ? Tu les conduiras au Rocher de Cancale, où tu dépenseras au moins deux cents francs, sinon je te répudie ; je te déclare saint-simonien, et je te défends de me voir pendant six mois. Quel supplice pour un fils aussi tendre ! »

Lucien avait tout simplement un accès de tendresse pour son père.

— Est-ce que je passe pour un ennuyeux parmi vos amis ? répondit-il avec assez de bon sens. Je vous jure de dépenser fort bien vos deux cents francs.

— Dieu soit loué ! et rappelle-toi qu’il n’y a rien d’impoli comme de venir à brûle-pourpoint parler de choses sérieuses à un pauvre homme de soixante-cinq ans, qui n’a que faire d’émotions et qui ne t’a donné aucun prétexte pour venir ainsi l’aimer avec fureur. Le diable t’emporte ! tu ne seras jamais qu’un plat républicain. Je suis étonné de ne pas te voir des cheveux gras et une barbe sale.

Lucien, piqué, fut aimable avec les dames qu’il trouva dans la loge de son père. Il parla beaucoup au souper et leur servit du vin de Champagne avec grâce. Après les avoir reconduites chez elles, il s’étonnait en revenant seul dans son fiacre, à une heure du matin, de l’accès de sensibilité où il était tombé au commencement de la soirée. « Il faut se méfier de mes premiers mouvements, se disait-il ; réellement, je ne suis sûr de rien sur mon compte ; ma tendresse n’a réussi qu’à choquer mon père… Je ne l’aurais pas deviné ; j’ai besoin d’agir et beaucoup. Donc, allons au régiment. »

Le lendemain, dès sept heures, il se présenta tout seul et en uniforme dans la chambre maussade du lieutenant-colonel Filloteau. Là, pendant deux heures, il eut le courage de lui faire la cour ; il cherchait sérieusement à s’habituer aux façons d’agir militaires ; il se figurait que tous ses camarades avaient le ton et les manières de Filloteau. Cette illusion est incroyable ; mais elle eut son bon côté. Ce qu’il voyait le choquait, lui déplaisait mortellement. « Et pourtant je passerai par là, se dit-il, avec courage ; je ne me moquerai point de ces façons d’agir et je les imiterai. »

Le lieutenant-colonel Filloteau parla de soi et beaucoup ; il conta longuement comme quoi il avait obtenu sa première épaulette en Égypte, à la première bataille, sous les murs d’Alexandrie ; le récit fut magnifique, plein de vérité et émut profondément Lucien. Mais le caractère du vieux soldat, brisé par quinze ans de Restauration, ne se révoltait point à la vue d’un muscadin de Paris, arrivant d’emblée à une lieutenance au régiment ; et comme, à mesure que l’héroïsme s’était retiré, la spéculation était entrée dans cette tête, Filloteau calcula sur-le-champ le parti qu’il pourrait tirer de ce jeune homme ; il lui demanda si son père était député.

M. Filloteau ne voulut point accepter l’invitation à dîner de madame Leuwen, dont Lucien était porteur ; mais, dès le surlendemain, il reçut sans difficulté une superbe pipe d’argent ciselé, fort massive, avec fourneau en écume de mer ; Filloteau la prit des mains de Lucien comme une dette et sans remercier le moins du monde.

« Cela veut dire, pensa-t-il quand il eut refermé la porte de sa chambre sur Lucien, que M. le muscadin, une fois au régiment, demandera souvent des permissions pour aller fricasser de l’argent dans la ville voisine… Et, ajouta-t-il en soupesant dans sa main l’argent qui formait la garniture de la pipe, vous les obtiendrez ces permissions, monsieur Leuwen, et vous les obtiendrez par mon canal ; je ne céderai pas une telle clientèle : ça a peut-être cinq cents francs par mois à dépenser ; le père sera quelque ancien commissaire des guerres, quelque fournisseur ; cet argent-là a été volé au pauvre soldat… Confisqué, » dit-il en souriant. Et, cachant la pipe sous ses chemises, il prit la clef du tiroir de sa commode.

  1. Expression du général Maximilien Lamarque.
  2. Ce jeune homme a encore le langage de son ancien parti : c’est un républicain qui parle.
  3. Les 27, 28, 29 juillet 1830, à Paris. (Note de Colomb.)
  4. Épisode dangereux ! Mais c’est un républicain qui parle, ô Messieurs de la Police !