Littérature américaine - Un roman d’amour puritain

Littérature américaine - Un roman d’amour puritain
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 24 (p. 174-196).

UN ROMAN
D’AMOUR PURITAIN

The Minister’s Wooing, by H. Beecher Stowe ; 1 vol. in-8o », London, Sampson Low et C°.



Un début trop heureux a ses dangers en même temps que ses douceurs. La séduction du succès est si forte, qu’un auteur qui vient de réussir appréhende de tenter une voie nouvelle. Quand il a devant lui une route toute tracée où il est certain de marcher d’un pas ferme et bien assuré, pourquoi s’aventurerait-il sur un terrain inconnu ? Il croit avoir devant lui une mine inépuisable, et il ne s’aperçoit point que son esprit est invinciblement ramené dans le cercle de ses conceptions premières. Comme un peintre qui recopierait sans cesse le même tableau, en changeant les ajustemens et les accessoires, il reprend un à un les mêmes personnages, il établit laborieusement des nuances dont il mesure l’importance à la peine qu’elles lui ont coûtée, et il s’imagine avoir tracé des caractères nouveaux, lorsqu’il nous a donné le décalque à demi effacé de figures déjà connues. C’est ainsi que nous avons vu des romanciers, d’ailleurs hommes d’esprit et d’imagination, nous raconter infatigablement, en vingt volumes différens et semblables tout à la fois, les exploits du même capitaine Fracasse, les ruses des mêmes sauvages, les fourberies des mêmes courtisanes.

On a pu craindre cet écueil pour Mme Beecher Stowe. Dred n’était à beaucoup d’égards qu’une contre-épreuve de l’Oncle Tom[1]. L’auteur disait sans doute qu’après avoir peint dans son premier ouvrage les souffrances des esclaves, il avait voulu, dans le second, montrer les dangers que l’esclavage crée aux maîtres ; mais, pour être traitée à deux points de vue différens, la thèse n’en était pas moins identique dans les deux romans, et les personnages s’y ressemblaient aussi bien que les raisonnemens. Mme Stowe allait-elle persévérer dans cette voie et condamner ses lecteurs aux nègres à perpétuité ? Le public eût protesté ; il a beau épouser chaudement une noble et sainte cause, il ne se croit point tenu de s’ennuyer.

On pouvait d’un autre côté se demander si le talent de Mme Stowe était susceptible d’une transformation. Fallait-il considérer l’auteur de l’Oncle Tom et de Dred comme un écrivain d’imagination ou comme un polémiste énergique et passionné ? A voir cette accumulation de personnages qui disparaissent après avoir rempli chacun quelques pages, cet entassement d’épisodes sans lien et presque sans rapport entre eux, ces interminables conversations où l’auteur se donne la réplique à lui-même, pouvait-on appeler ces deux ouvrages des romans ? N’était-ce pas tout au plus des pamphlets en action ? N’était-ce pas une conviction, ardente jusqu’au fanatisme, qui avait tracé les scènes navrantes de l’Oncle Tom et dicté les brûlantes invectives de Dred ? Otez de ces deux livres la généreuse colère qui anime l’auteur et qui se trahit à chaque pas, et l’inspiration en disparaît. Mme Stowe pouvait-elle se passer d’une thèse à défendre, et lorsqu’elle aurait à esquisser de simples héros de roman, qui ne seraient plus pour elle des argumens personnifiés, trouverait-elle encore ces touches vigoureuses et ces couleurs passionnées qui ont ému et ravi le monde lettré ?

Quelques-unes des figures tracées par Mme Stowe, et à peu près inutiles à son argumentation, la jeune Évangéline dans l’Oncle Tom, le nègre Tobie dans Dred, étaient des chefs-d’œuvre de fine observation. Moins ces créations charmantes concouraient à la démonstration que poursuivait l’auteur, et mieux elles témoignaient en faveur de la fécondité de son imagination, en faveur des ressources d’un talent délicat et souple, qui savait passer du pathétique le plus émouvant à la plus spirituelle et à la plus franche gaieté. Le doute restait pourtant légitime, et l’on attendait avec curiosité le prochain ouvrage de Mme Stowe. Cet ouvrage vient de paraître ; c’est encore un roman, mais un roman d’amour.

Mme Stowe a rompu, sinon tout à fait avec les nègres, au moins avec les thèses abolitionistes et la polémique contemporaine. Elle assure qu’elle a voulu mettre en scène les mœurs et les croyances de la Nouvelle-Angleterre à la fin du XVIIIe siècle. On pourra se demander si elle est bien réellement remontée à soixante ans en arrière ; mais le doute n’est pas permis sur le caractère de son œuvre. Elle prend soin de nous avertir elle-même, car à peine a-t-elle mis en présence ses principaux personnages qu’elle s’écrie :


« Je vois d’ici des hommes graves commencer à secouer la tête, et de vénérables et sages esprits se prendre à soupçonner que cette histoire pourrait bien n’être, après tout, qu’une histoire d’amour.

« Je vous assure, très révérend ministre, et vous, très discrète dame, qu’en effet elle ne sera point autre chose. Si vous voulez bien me suivre, vous découvrirez que la flamme du roman brûle aussi vive sous les bancs de glace du froid rigorisme puritain, que si le docteur Hopkins avait été un habitué de l’Opéra au lieu de se consacrer à la prédication métaphysique, et que si Mary s’était nourrie de la poésie de Byron au lieu de repaître son esprit du traité d’Edwards sur les affections. »


C’est donc de propos délibéré que Mme Stowe s’est mise à écrire une histoire d’amour, malgré le dédain des gens graves pour ce genre d’ouvrage. Un parti-pris suppose toujours une arrière-pensée. Aussi ne croyez pas qu’après avoir exercé par ses deux premiers romans une action politique incontestable, Mme Stowe ait obéi à un pur caprice, au désir de se distraire et de délasser son esprit. Ce livre, d’apparence frivole, est le développement d’une thèse de morale, et malheureusement d’une thèse de théologie. Cette dernière fera probablement le succès du livre en Angleterre, mais elle lui nuira singulièrement près des lecteurs français. Tenons-nous-en, pour le moment, à la thèse de morale. Elle est assez explicitement indiquée dans un chapitre, ou plutôt dans une digression ingénieuse intitulée : Quelques mots sur le roman ; mais elle ressort de tout l’ouvrage. On ne saurait mieux le résumer qu’en l’appelant la réhabilitation du romanesque dans la vie humaine. Nous apportons tous en ce monde un élément divin, presque impersonnel, qui est le côté le plus élevé et le moins durable de notre nature. C’est lui qui nous rend capables d’affection désintéressée, de dévouement, de sacrifice, d’amour ; c’est lui qui peut maîtriser en nous les passions et les appétits grossiers. La sagesse humaine, uniquement préoccupée des choses de la terre, qualifie de romanesque cet élément divin et s’efforce de l’extirper de notre âme, sans se douter qu’elle tarit du même coup la source des sentimens généreux, des grandes inspirations, des jouissances dignes d’un noble cœur, et nous rend le vrai bonheur impossible. Il ne faut donc point être trop sévère pour les entraînemens d’un jeune esprit ; il faut surtout craindre de ramener trop violemment et trop complètement les âmes vers les soins terrestres. Au fond, cette thèse que la moindre exagération rendrait singulièrement dangereuse, que l’auteur environne de mille précautions de langage, est une critique réservée, prudente, à mots couverts, mais assez vive pourtant, du rigorisme mêlé d’hypocrisie de la Nouvelle-Angleterre, et surtout des tendances matérialistes de la société américaine.

L’amour, tel que le conçoit Mme Stowe, est le développement le plus complet et le plus pur que puisse prendre l’élément romanesque de notre cœur : voilà pourquoi elle a écrit une histoire d’amour. Elle met en présence, comme rivaux, un ministre qui est un modèle de foi et de vertu, et ce que nos pères auraient appelé un libertin, c’est-à-dire un homme de foi médiocre et sans aucune dévotion, et c’est à celui-ci qu’elle donne l’avantage. Il est vrai qu’elle a soin de le convertir préalablement ; mais elle n’en laisse pas moins la vertu sans récompense, et c’est une grande audace en face d’un public de puritains. Que nous sommes loin des romans d’Elisabeth Wetherell et de toute l’école méthodiste !

Après avoir exposé la thèse de l’auteur, il est temps de faire connaître ses personnages, nous allions dire ses argumens. Commençons par la veuve Scudder, la mère de l’héroïne, la femme sérieuse et positive, type de la matrone américaine.


« La veuve Scudder était une de ces femmes qui sont reines dans leur petit cercle. Personne n’était plus souvent cité, personne n’était l’objet de plus de déférence, personne ne jouissait d’une autorité moins contestée. Elle n’était pas riche, une petite ferme et un modeste chalet à un étage composaient toute sa fortune ; mais elle était une de ces femmes enviées que les gens de la Nouvelle-Angleterre appellent une femme de ressource, don précieux qui, aux yeux de cette race avisée, est bien au-dessus de la beauté, de la richesse, de l’instruction, ou de toute autre qualité mondaine. Ressource est le mot yankee pour savoir-faire, et le défaut opposé, c’est ne pas savoir se retourner. Pour les Yankees, avoir du savoir-faire est la plus grande des vertus chez un homme ou une femme, comme ne pas savoir se retourner est le plus grand des défauts. Rien n’est impossible à la femme de ressource. Elle saura nettoyer les planchers, laver et tordre le linge, pétrir le pain, brasser la bière, et cependant ses mains demeureront petites et blanches : elle n’aura point de revenu appréciable, cependant elle sera toujours bien mise ; elle n’aura point de servante avec une laiterie à conduire, des gens de journée à nourrir, un pensionnaire ou deux à soigner, des quantités inouïes de conserves et de confitures à faire, pourtant vous la verrez régulièrement, tous les après-midi, assise à la fenêtre de son salon, à demi cachée par les lilas, calme, paisible, occupée à monter un bonnet de mousseline ou lisant le dernier livre paru. La femme de ressource n’est jamais pressée, et elle n’est jamais en retard. Elle a toujours le temps d’aller au secours de la pauvre Mme Smith, dont les confitures ne veulent pas prendre, ou d’enseigner à Mme Jones comment elle donne à ses cornichons une si belle couleur verte, et il lui restera le loisir de veiller la pauvre vieille Mme Simpkins, prise d’une attaque de rhumatisme.

« C’est à cette classe de femmes qu’appartenait la veuve Scudder. Unique enfant d’un armateur de Newport, elle avait été une grande et belle jeune fille aux yeux noirs, avec des sourcils en arc, un pied cambré comme celui d’une Espagnole, une petite main à qui rien ne fut jamais impossible, une parole prompte, un esprit vif et en même temps positif. Elle pouvait atteler une voiture ou conduire un bateau à la rame ; elle aurait sellé et monté tous les chevaux du voisinage ; elle taillait à merveille tous les ajustemens imaginables, elle savait faire la pâtisserie, les confitures et les liqueurs dès son plus jeune âge, avec le succès le plus précoce, et tout cela sans le moindre préjudice à un certain air de qualité qui était inséparable de sa gracieuse personne.

« Elle avait été une excellente femme : son industrie et son économie avaient seules rendu possible l’acquisition de la petite ferme et du cottage. Devenue veuve, elle s’absorba dans la religion, à la façon de la Nouvelle-Angleterre, où la dévotion se nourrit de doctrines et non de cérémonies. À mesure qu’elle vieillit, l’énergie de son caractère, sa vigueur et son jugement sain la firent regarder comme une mère dans Israël. Le ministre logeait chez elle, et elle était toujours la première consultée sur tout ce qui était relatif à la prospérité de l’église. Aucune femme n’affrontait plus courageusement un long sermon, et n’apportait une adhésion plus résolue à une doctrine difficile. »


Un jour cependant, le cœur de cette femme si énergique et si positive avait parlé, et, à la surprise générale, elle avait choisi pour époux le plus modeste, le plus timide et le plus pauvre de tous ses soupirans. Des fruits de cette union, il ne lui reste plus qu’une belle jeune fille de dix-sept ans, au teint pâle, aux cheveux châtains, et, dans le caractère comme dans les traits délicats de cette enfant, elle retrouve l’image de l’homme dont la mémoire lui est chère. Sérieuse et grave, attachée à tous ses devoirs, fermement croyante, élevée dans les doctrines les plus rigoureuses, la jeune Mary porte en elle un cœur prêt à parler, et dont les aspirations aimantes sont en secrète révolte contre la rigidité de ses principes.


« Notre pauvre petite héroïne n’était point une de ces demoiselles que forment nos pensionnats d’aujourd’hui, et que nous voyons, en négligé de soie chatoyante, au milieu d’une agréable profusion de bijoux, de rubans, de colifichets, de dentelles et d’adorateurs, discourir à perte de vue. Quoique sa mère valût un monde à elle seule pour l’énergie et la ressource, et qu’elle eût dépensé sur cet unique objet de ses affections, en vigueur, en soins et en bons enseignemens, de quoi suffire à seize enfans, le résultat n’était pas de nature à être fort apprécié de nos jours. Mary n’aurait su ni valser, ni polker, ni jargonner en français, ni chanter des romances italiennes. En revanche, elle savait filer sur le grand et le petit rouet, et les armoires étaient pleines de serviettes, de nappes, de draps et de taies d’oreiller qui attestaient l’habileté de ses petits doigts. Elle avait façonné plusieurs canevas d’une si rare beauté, qu’on les avait encadrés ; ils étaient suspendus dans les différentes pièces de la maison, étalant aux yeux une infinie variété de dessins à l’aiguille admirablement exécutés. Mary excellait à coudre et à broder, à tailler et à ajuster les vêtemens avec une adresse calme et tranquille qui surprenait son énergique mère : celle-ci ne pouvait comprendre qu’on pût faire tant de choses avec si peu de bruit. Bref, pour tous les soins du ménage, c’était une vraie fée, dont le savoir semblait infaillible et inné ; et soit qu’elle lavât ou repassât le linge, qu’elle fît un petit pain au beurre ou préparât une compote, sa douce beauté semblait revêtir de poésie toute la prose de la vie.

« Il y avait cependant chez Mary quelque chose qui la distinguait des autres jeunes filles de son âge. Elle tenait de son père un caractère méditatif et réfléchi, prédisposé à l’exaltation morale et religieuse. Née en Italie, sous l’influence dissolvante d’un ciel splendide et plein de visions, à l’ombre des cathédrales, où les saints et les anges vous sourient dans un nimbe de nuages du haut de chaque arceau, elle aurait pu, comme sainte Catherine de Sienne, voir des apparitions bienheureuses peupler les nuées et une colombe aux plumes argentées descendre sur elle pendant ses prières ; mais elle s’était développée dans l’atmosphère claire, nette et froide de la Nouvelle-Angleterre, elle avait été nourrie de sa théologie abstraite et positive : ses dispositions religieuses prirent un autre tour. Au lieu de se prosterner dans des extases mystiques au pied des autels, elle avait lu et médité des traités sur la volonté, elle avait écouté avec une ardente attention son guide spirituel, le vénéré docteur Hopkins, lui développer les théories du grand Edwards sur la nature de la véritable vertu[2]. En vraie femme, elle avait saisi la subtile poésie de ces sublimes abstractions qui traitaient de l’inconnu et de l’infini, qui lui parlaient de l’univers, de son grand architecte, de l’humanité et des anges comme d’objets d’une contemplation intime et quotidienne. Son maître, l’esprit le plus grand et le cœur le plus simple qui fut jamais, s’étonnait souvent de l’aisance avec laquelle cette belle jeune fille parcourait ces hautes régions de l’abstraction, devinant quelquefois par la netteté singulière d’un esprit privilégié les conclusions auxquelles il était arrivé par une longue et laborieuse suite de raisonnemens. Parfois, quand elle tournait vers lui sa figure enfantine et sérieuse pour lui faire une réponse ou lui adresser une question, le digne homme tressaillait, comme si un ange venait de lui apparaître. Sans s’en rendre compte, il semblait souvent la suivre, comme Dante suivait des yeux Béatrice remontant les cercles des sphères célestes.

« Il était aisé pour Mary de croire à la nécessité du renoncement à soi-même, car elle était née avec une vocation pour le martyre. Aussi, quand on lui parlait de souffrir des peines éternelles pour la gloire de Dieu et le bien de l’humanité en général, elle embrassait cette idée avec une sorte de joie sublime, telle que certaines natures la ressentent en face d’un grand sacrifice. Mais quand elle voyait autour d’elle les bonnes et vivantes figures de ses parens, de ses amis, de ses voisins, et qu’on lui montrait les gens qu’elle aimait comme placés entre des destinées effroyablement différentes, elle sentait les murs de sa foi se resserrer sur elle comme une cage de fer. Elle s’étonnait que le soleil pût briller d’une si vive clarté, les fleurs se revêtir de si splendides couleurs, tant de parfums embaumer l’air, les petits enfans jouer, la jeunesse aimer et espérer, et tant d’influences séductrices se réunir pour dérober aux victimes la pensée que leur premier pas pouvait les précipiter dans les horreurs d’un abîme sans fin. L’élan de la jeunesse et de l’espérance était glacé en elle par le grave chagrin qui pesait continuellement sur son cœur. C’était seulement au milieu de ses prières et dans l’accomplissement de quelque acte d’amour ou de charité, ou dans la contemplation de ce beau jour du millenium, dont son guide spirituel se plaisait à l’entretenir, qu’elle avait la force de se réjouir et de se sentir heureuse. »


Si Mary tient la première place dans les affections de la veuve Scudder, la seconde appartient incontestablement au ministre de la paroisse, au docteur Hopkins, que la matrone a l’honneur d’avoir pour pensionnaire. Le docteur est un grand homme sec et maigre, qui déjà touche à la maturité ; il n’est pas beau, mais quand on lui a posé sa perruque bien droite et qu’on a défait les faux plis de sa robe noire, il a l’air imposant ; par momens, le feu de la foi ou de la charité vient illuminer sa figure et transformer tous ses traits. C’est sous cet aspect que mistress Scudder le voit toujours. Disciple du grand Edwards, il est l’apôtre du renoncement absolu et de la prédestination, et avec une logique inexorable il pousse jusqu’à leurs conséquences les plus effrayantes les rigoureuses doctrines du calvinisme sur la grâce. C’est du reste un véritable homme de bien, qui ne transige pas plus avec ses devoirs qu’avec ses principes, et quelque désireux qu’il soit de publier son Système de Théologie, il n’hésite point à malmener les paroissiens dont la souscription lui est le plus nécessaire, s’ils viennent à broncher dans le chemin de la foi. Uniquement partagé entre l’étude et ses fonctions, il mène une vie d’anachorète, et il semble que toutes les choses de la terre lui soient étrangères. Erreur profonde : la théologie ne remplit pas seule son âme, et ce n’est point en vain qu’il a une élève aussi attentive, aussi intelligente et aussi jolie que Mary Scudder.


« A l’ombre du toit de mistress Scudder, et sous l’aile prévoyante de cette infaillible ménagère, le docteur se trouvait dans la situation la plus chère à tout homme studieux et méditatif ; il n’avait plus à se préoccuper en rien de la vie extérieure : tout semblait venir se placer sous sa main, juste au moment où il en avait besoin, sans qu’il sût ni pourquoi ni comment. Aussi n’était-il nulle part plus heureux que dans son cabinet de travail. Là il allait et venait, il lisait et méditait à son gré, et menait la vie la plus intellectuelle et la plus idéale qu’homme puisse souhaiter.

« Était-il possible que l’amour entrât dans le cabinet d’un révérend docteur, et qu’il pénétrât dans un cœur vide et dépouillé de tous ces lambeaux de poésie et de roman qui lui fournissent d’ordinaire les matériaux de ses sortilèges ? Oui vraiment ; mais l’amour vint si discrètement et si pieusement, d’un pas si sage et si prudent, que le bon docteur ne leva jamais le nez pour voir qui entrait. La seule chose qu’il sût, le pauvre homme, c’est qu’il respirait un air d’une étrange et subtile douceur. De quel paradis cet air émanait-il ? Le docteur n’interrompit jamais ses études pour se le demander. Il était comme un grand orme noueux, avec sa parure de rameaux et de brindilles, qui dresse sa tête nue et glacée jusqu’au bleu métallique d’un ciel d’hiver, oublieux de ses feuilles, patient dans son dépouillement, calme et satisfait de sa force toute nue et de la précision rigoureuse de ses contours. Mais avril vient, un mouvement, une excitation se produisent à l’intérieur du géant ; les bourgeons commencent à murmurer dans leur prison, la sève s’élance et promène de branche eh branche la chaleur et la vie, et, sans que le vieil orme en sache rien, une nouvelle création se prépare. De même, depuis que l’excellent homme vivait sous le toit de mistress Scudder, et avait la charmante Mary pour disciple, une vie plus riche semblait avoir coloré ses pensées ; son esprit semblait trouver dans le travail des jouissances qu’il n’avait jamais ressenties auparavant.

« L’amour chez un grand esprit a quelque chose d’effrayant à son début, parce qu’il a souvent pour effet de mettre en jeu une portion non encore développée d’un être puissant. Aux yeux des indifférens, la femme peut ne pas valoir l’impression qu’elle produit ; mais l’homme ne saurait l’oublier, parce qu’avec son apparition il s’est opéré en lui un changement qui l’a transformé pour toujours. Ainsi arrivait-il à notre ami. C’était une femme qui devait faire naître en lui cette conscience de lui-même que la musique, la peinture, la poésie éveillent chez les esprits plus également développés : c’était la silencieuse aspiration de cette présence créatrice qui était en train de renouveler tout son être, sans qu’il s’en doutât seulement.

« Il ne s’était jamais demandé, ce cœur d’or, si Mary était belle ou non ; il n’avait pas conscience de l’avoir jamais regardée ; encore moins savait-il comment il se faisait que les vérités de sa théologie prenaient dans cette petite bouche une merveilleuse beauté qu’il ne leur avait point connue. Quand elle était assise à son côté, mettant silencieusement au net pour l’impression quelqu’un de ses manuscrits embrouillés, il ne devinait pas pourquoi tout son cabinet de travail était rempli d’un parfum divin, comme si, semblable à sainte Dorothée, Mary eût porté invisibles dans son sein toutes les roses du paradis. Il enregistrait honnêtement dans son journal quelle merveilleuse netteté d’esprit le Seigneur lui avait donnée ce jour-là, et combien il lui avait semblé s’élever au-dessus de la terre dans ses entretiens avec le ciel : il ne lui arrivait pas une seule fois de songer à l’ange qui avait apporté cette bénédiction à son travail.

« Le dimanche, quand il voyait la bonne mistress Jones s’endormir à son sermon, et la tête du diacre Twitchell osciller à gauche et à droite, et mistress Twitchell distribuer des gâteaux à ses enfans pour les tenir éveillés, il portait ses regards sur le premier banc, où un visage jeune et sérieux, animé par l’affection et brillant d’intelligence, suivait toutes ses paroles, et il se sentait transporté et encouragé. Le dimanche matin, quand Mary sortait de sa petite chambre, en robe blanche, son psautier et son livre d’hymnes à la main, ses grands yeux encore émus de la prière à peine terminée, il songeait à cette belle et mystique fiancée, l’épouse de l’Agneau, dont l’union avec le divin Redempteur au jour du millenium était le sujet fréquent et favori de ses méditations ; il ne s’apercevait pas que cette fiancée céleste, dans ses beaux ajustemens d’une éblouissante blancheur, et voilée d’humilité et de douceur, revêtait dans son esprit les traits terrestres qu’il avait sous les yeux. Non, il n’y avait jamais songé ; seulement, quand Mary avait passé près de lui, cette mystique vision lui paraissait plus radieuse et plus facile à comprendre. »

Un charme inconnu et invincible s’emparait donc peu à peu de l’âme du bon docteur, et il devenait, sans s’en douter, la victime d’un mystérieux enchantement.


« Tout en préparant le beurre et la crème, et en pétrissant une galette pour le déjeuner du docteur, Mary chantait quelques fragmens de vieux psaumes. Le bon docteur, qui était absorbé par ses dévotions du matin, se prit à écouter cette voix qu’il entendait de temps en temps, et à rêver des anges et du millenium. La fenêtre de son cabinet était ouverte, et c’est avec la senteur des lilas, et mêlées au bêlement des moutons et à tous les bruits du jour qui s’éveille, que lui arrivaient, douces et solennelles, les notes argentines de ce chant un peu mélancolique, comme celui d’une âme qui aspire au repos. Le docteur était intérieurement charmé de l’entendre chanter, et quand elle s’arrêtait, il levait brusquement les yeux de dessus sa Bible, comme s’il lui manquait quelque chose. Qu’était-ce ? Il n’en savait rien, car il se doutait à peine que cette petite voix fût agréable à entendre ; il ne croyait pas l’avoir écoutée. Cependant il était sous le charme, il se sentait si plein d’aise et de gratitude, qu’il s’écriait avec ferveur : « Le livre s’est ouvert pour moi aux passages les plus agréables, et ma part d’héritage est bonne. »

« Ainsi allait le monde, plein de joie et de satisfaction pour lui, parce que la voix et la présence d’où dépendait cette vie intime qu’il ne se soupçonnait pas étaient invariablement près de lui, et formaient une part si régulière et si certaine de son existence journalière, qu’il n’avait pas même la peine d’exprimer un désir. »


Les progrès de cette innocente et naïve affection ne pouvaient échapper à l’œil pénétrant de mistress Scudder ; mais la matrone n’y voyait aucun sujet d’alarme. Aucun homme ne lui paraissait digne de l’ange qu’elle avait dans sa maison ; le docteur seul ne porterait point atteinte au nimbe de sainteté qui entourait Mary, seul il raffermirait dans les sentiers de la vertu et la conduirait sûrement au bonheur éternel. N’était-il pas le plus grand esprit, le plus noble cœur qu’elle connût ? Comme toutes les mères qui ont fait un mariage d’inclination, elle était fermement résolue à dicter le choix de sa fille. Le docteur était le gendre selon son cœur, et quand elle dérobait aux soins du ménage quelques minutes de rêverie, elle voyait déjà en esprit la maison où elle comptait installer le jeune couple, les rideaux dont elle garnirait leurs fenêtres, et le gigantesque gâteau de Savoie qu’elle ferait pour le repas de noce d’après une recette complètement inédite. Malheureusement pour les projets de l’excellente femme, elle avait compté sans cet être insupportable et malfaisant, la ressource des romanciers et le fléau de toutes les sages résolutions, un cousin. Mary a un cousin, le pire de tous les cousins. Quelle honte que ce James Marvyn pour une famille bien ordonnée et toute confite en dévotion !

« Tous les rejetons de la famille Marvyn avaient appartenu à cette classe de babies réguliers et d’humeur facile qui dorment jusqu’à ce qu’on juge convenable de les lever, qui, éveillés, tètent placidement leur pouce et fixent leurs grands yeux ronds sur le plafond, tant qu’il ne convient pas aux parens qu’ils fassent autre chose. Un peu plus grands, ils avaient été des enfans sages et bien appris, qu’on pouvait habiller dès le matin du dimanche et asseoir comme autant de poupées sur des chaises, où ils attendaient paisiblement que la cloche annonçât l’heure d’aller à l’église. Grâce à ces petits modèles de tranquillité, de régularité et de sagesse, mïstress Marvyn avait’ été proclamée une femme supérieure dans l’art d’élever les enfans.

« James était destiné à mettre en déroute l’expérience et tous les talens de sa mère. Il pleurait la nuit, il voulait être levé dès le matin ; il ne voulait sucer ni son pouce ni l’éponge imbibée de lait sucré avec laquelle les commères essayaient de l’apaiser. Il livrait des combats vigoureux avec ses jambes grassouillettes, renversait toutes les traditions en fait d’éducation, et régnait despotiquement sur la domesticité vaincue. Dès qu’il put marcher seul, on était certain d’apercevoir ses beaux yeux noirs et les grosses boucles de sa chevelure dans tous les endroits interdits, et de lui voir faire tout ce qui était défendu. Tantôt pendu à la robe de sa mère, il l’aidait à saler le beurre en ajoutant pour sa part un petit contingent de tabac ou de sucre ; tantôt, après un de ces intervalles de silence si gros de menaces pour qui a l’expérience des enfans, il apparaissait avec les débris de la boîte à l’indigo, le visage sillonné de plaques bleues et plus semblable à un gnome qu’au fils d’une respectable mère de famille. Il n’y avait point de cruche à la portée de ses petits pieds et de ses mains infatigables dont l’étourdi ne se renversât tout le contenu sur la tête, sans en devenir plus raisonnable. Aussi sa mère disait-elle qu’elle remerciait le ciel tous les soirs quand elle le mettait au lit tout endormi : James avait encore passé une journée sans se tuer et sans tuer personne !

« Devenu grand, il n’en valait guère mieux. Il n’avait point de goût pour l’étude, il bâillait sur les livres ; il sculptait des ancres quand il aurait dû apprendre ses conjugaisons. Personne ne pouvait deviner comment il avait appris à lire, car il semblait ne jamais rester en place assez longtemps pour apprendre quoi que ce soit. Cependant il savait lire, et il en profita pour dévorer toute sorte de récits de voyages par terre et par mer, et les vies des guerriers et des amiraux. En dépit de son père, de sa mère, de ses frères, il semblait avoir le talent le plus extraordinaire pour faire de mauvaises connaissances. Il était toujours le bienvenu près de tous les Tom, les Jack, les Jim, les Ben et les Dick, qui flânaient sur les quais de Newport. Il étonnait son père par sa connaissance minutieuse de tous les bricks, schooners et goélettes qui étaient dans le port, et ses notions biographiques sur les Tom, les Dick et les Harry qui en formaient l’équipage. Un jour il ne rentra point, et une lettre apportée par un mousse apprit qu’il s’était embarqué à bord de l’Ariel.

« Au bout d’un an, il revint à la maison, plus calme et plus homme, et si beau avec son teint brûlé par le soleil, avec ses yeux noirs si vifs et ses cheveux bouclés, que la moitié des fillettes du pays en perdirent leur cœur le premier dimanche qu’on le vit à l’église. Il était tendre comme une femme avec sa mère, et il la suivait des yeux comme un amant partout où elle allait. Il fit à son père les excuses convenables, tout en annonçant sa ferme résolution de s’en tenir à la profession qu’il avait choisie, et il distribua à tous les membres de la famille les présens qu’il avait rapportés pour eux des pays lointains. »


On devine de quel œil une mère pieuse, une femme régulière et méthodique comme mistress Scudder, voit cet étourdi, ce rebelle à l’autorité paternelle, ce caractère volontaire et indiscipliné. Aussi n’a-t-elle rien épargné pour prémunir sa fille contre les dangers d’une liaison inévitable, mais périlleuse. Hélas ! le remède n’est-il pas pire que le mal ? « Nous savons tous ce qui arrive quand on avertit constamment les jeunes filles de ne point penser à un homme. Mary, la plus consciencieuse et la plus obéissante petite personne qui fut au monde, résolut de bien veiller sur elle-même. Elle ne penserait jamais à James, excepté, bien entendu, dans ses prières ; mais comme elle priait constamment, il lui était malaisé de l’oublier. Tout ce qu’on lui répétait de l’insouciance de James, de sa légèreté, de son dédain des opinions orthodoxes, de ses façons hardies et singulières de s’exprimer, ne faisait que graver son nom plus profondément dans son cœur, car James n’était-il pas en danger de son âme ? Pouvait-elle voir cette loyale et joyeuse figure, entendre ce rire si franc, et penser qu’une chute du haut d’un mât ou une tempête pouvait… Ah ! de quelles images affreuses la foi remplissait sa pensée ! Pouvait-elle croire tout cela et oublier ce pauvre James ? » Peu à peu l’amour grandit dans ce jeune cœur, l’amour tel que le comprend et le définit Mme Stowe, l’amour qui n’est que la poursuite de l’idéal dans autrui. « Ce que Mary aimait si passionnément, ce qui venait se placer entre elle et Dieu dans chacune de ses prières, ce n’était pas le marin jeune, gai, entreprenant, prompt à la colère, imprudent en paroles, généreux de cœur, mais mondain dans ses projets et ses désirs : c’était l’idéal qu’elle se créait d’un homme noble et grand, tel qu’il pouvait être un jour, à ce qu’elle pensait. Il lui apparaissait glorifié, devenu un modèle de la force qui dompte la matière, de l’autorité qui commande aux hommes et aux circonstances, du courage qui dédaigne la crainte, de l’honneur qui ne saurait mentir, de la constance qui ne connaît aucune défaillance, de la tendresse qui protège le faible, de la loyauté religieuse qui dépose aux pieds de son souverain Seigneur et Rédempteur le trésor d’une virilité parfaite. Tel était l’homme qu’elle aimait ; c’est de ce royal manteau de toutes les perfections qu’elle revêtait l’individu nommé James Marvyn, et tout ce qu’elle voyait, tout ce qu’elle savait lui manquer, elle le demandait à Dieu pour lui avec la ferveur d’une femme croyante. »

Mistress Scudder n’a point encore lu dans le cœur de sa fille. Cependant l’instinct maternel l’avertit du danger. Elle élève chaque jour une barrière nouvelle entre Mary et le jeune étourdi. Écoutons James s’en plaindre. En vrai marin, il conquiert l’entrevue qu’on a voulu lui interdire : il pénètre dans la chambre de Mary par la fenêtre du jardin, prend un baiser comme à-compte, et exhale ensuite tout son ressentiment. La tante Katy l’a tenu à distance depuis qu’il est revenu, et qu’a-t-il fait pour cela ? Depuis qu’il est entré au port, n’a-t-il pas été à tous les offices, à toutes les explications, à tous les sermons, aussi régulièrement qu’un livre de psaumes ? Et pourtant jamais il n’a pu échanger un mot avec Mary : il n’a pas même eu la chance de lui donner le bras. C’en est trop ! Quel est le motif de cette persécution ? Que peut-on dire contre lui ? N’est-il pas toujours venu voir sa cousine depuis l’époque où elle était haute comme la main ? N’est-ce pas lui qui la conduisait à l’école dans son traîneau ? N’allait-il pas la chercher à la classe de chant ? N’avait-il pas toujours été libre d’aller et de venir dans la maison, comme s’il eût été le frère de Mary ? Et maintenant la tante Katy est là, raide et guindée, et elle ne bouge pas de la chambre une minute, tant qu’elle l’y voit, comme si elle redoutait de sa part un mauvais coup. « En vérité, s’écrie encore une fois le pauvre James, c’est par trop fort ! »

Mais James a tort de se plaindre : Mary le lui démontre pertinemment. Ne mérite-t-il pas toute la sévérité qu’on déploie à son égard ? N’est-ce pas très mal à lui d’aller à l’office uniquement pour la voir, et non pour entendre le docteur Hopkins, qui fait de si excellens sermons ? Encore si le méchant entêté voulait se convertir, et se convertir pour l’amour de Dieu, non pour l’amour d’elle, ce qui n’est qu’un péché de plus ! Bref, Mary le gronde, Mary le prêche, Maiyle prie, Mary lui donne sa Bible : la pauvre enfant lui donnerait son cœur, si la chose n’était déjà faite. Mistress Scudder apprend bientôt de la bouche même de sa fille la visite de James ; quelques questions adroitement faites lui révèlent que le mal qu’elle a voulu prévenir est accompli, que cet amour qu’elle voulait empêcher de naître consume à son insu l’enfant qu’elle croyait en avoir préservée. Elle ouvre les yeux à Mary, elle fait ressortir l’indignité de cette affection si mal placée ; elle recommande la prière et le travail, et elle croit avoir écarté le danger. La visite de James était une visite d’adieu ; il part pour trois années, et que de choses peuvent se passer en trois ans ! que de changemens s’accomplissent en moins de temps dans une tête de jeune fille ! Les absens ont tort, Mary oubliera, et les projets que James a failli faire échouer pourront encore s’accomplir. Erreur commune à bien des gens sages ! Quand un cœur bien épris a-t-il oublié, surtout dans un roman ?


« L’excellente enfant s’était souvenue des paroles sur lesquelles sa mère l’avait quittée : « Applique ton esprit à tes devoirs ! » Elle avait commencé la journée par une fervente prière pour que cette grâce lui fût accordée ; mais tout en parlant à Dieu, le fil doré de sa prière se mêlait et s’entrelaçait avec une autre suite d’idées, et sa vie passait dans une autre âme à mesure qu’elle demandait que la grâce divine s’étendît sur lui, le défendît de la tentation et le conduisît au ciel, et cette seconde prière prit tant d’avance sur l’autre qu’avant que Mary s’en doutât, la pauvre fille s’était complètement oubliée elle-même, et ne sentait, ne pensait, ne vivait plus que dans autrui.

« Quand elle jeta les yeux sur le verger, dont les suaves senteurs montaient vers sa fenêtre, et qu’elle prêta l’oreille aux premiers gazouillemens des oiseaux, elle fit une découverte qui a étonné bien des cœurs avant elle : c’est que tout ce qui faisait le charme de la vie pour elle s’était brusquement évanoui. Elle ne s’était pas aperçue que depuis un mois, c’est-à-dire depuis le retour de James, elle avait vécu dans un monde d’enchantemens, que Newport, ses rochers, sa plage, les plantes marines jetées par les flots sur le sable, les deux milles qui séparaient le chalet de la Maison-Blanche, les mûriers et les jujubiers de son jardin, — tout enfin avait eu un éclat et un charme soudainement disparus. Il n’y avait pas eu pendant les quatre dernières semaines une seule heure qui n’eût quelque intérêt mystérieux : il était à la Maison-Blanche ; peut-être allait-il passer, peut-être allait-il entrer. Même à l’église, quand elle se levait pour chanter et qu’elle croyait ne songer qu’à Dieu, n’avait-elle pas toujours eu conscience de cette voix de ténor qui vibrait derrière elle, et, tout en n’osant pas tourner la tête de ce côté, ne sentait-elle pas qu’il était là, qu’il entendait chaque parole du sermon et de la prière ? Le soin vigilant que sa mère avait pris d’empêcher tout entretien particulier n’avait servi qu’à augmenter sa préoccupation en jetant sur ses pensées le voile de la contrainte et du mystère. Des regards silencieux, des mouvemens involontaires, les choses qu’on indique et qu’on n’exprime pas, tel est l’aliment le plus séduisant et le plus dangereux de la pensée chez une nature délicate et prompte à l’émotion. Si les choses étaient dites tout haut, elles pourraient l’être inconsidérément, elles pourraient blesser par leur liberté ou troubler par leur imprudence ; mais ce qui n’est dit que par les yeux arrive à l’âme par le secours de l’imagination, qui revêt tout d’une idéale beauté. »


James a du reste des alliés bien résolus à ne pas le laisser oublier. C’est d’abord sa mère, Ellen Marvyn, qui ne tarit pas en éloges sur son fils, devenu si bon, si tendre, si attentif, si instruit, si laborieux. C’est la couturière miss Prissy, gazette ambulante du village, toujours prête à raconter les traits de générosité de James et la façon libérale dont il règle ses comptes. C’est surtout la négresse qui l’a élevé, la bonne Candace, dont l’infatigable indulgence couvrait d’un voile protecteur ses peccadilles enfantines, qui le bourrait de confitures et de gâteaux les jours où il était condamné au pain sec, et qui maintenant le défend à outrance contre tous. Quoique disciple du docteur Hopkins, Candace croit médiocrement au péché originel, parce que, si elle avait mordu à la pomme, elle s’en souviendrait comme de toutes ses autres fautes, et qu’elle n’a aucun souvenir de ce genre ; mais elle croit à massa Jimes, à sa beauté et à sa bonté, à ses vertus, à sa foi, à son mariage avec Mary et à sa rédemption, à son bonheur dans ce monde et dans l’autre. Pour lui, Candace sacrifierait tout, non-seulement le docteur qu’elle révère, mais même son mari Caton, ce petit être enrhumé dont elle ne peut se passer.


« Candace était une négresse, grande, vigoureuse, corpulente, lourde, qui s’avançait avec la majesté d’un navire entrant à pleines voiles dans le port. Le lustre brillant de sa peau noire et l’éclat de ses dents blanches indiquaient la plénitude d’une vigueur physique qui n’avait jamais connu un jour de maladie. Son turban de soie rouge et jaune rehaussait encore les nuances tropicales de son teint. Caton au contraire était un nègre petit et maigre, à la voix douce, affligé d’un petit rhume chronique, bon et fidèle serviteur, mais qui, aux côtés de sa moitié, ressemblait à un plant de pommes de terre ombragé par un pommier. Candace avait pour lui une tendresse véhémente et pleine de protection. Elle considérait un mari comme une chose dont il fallait prendre soin, un enfant gâté, privé de raison et quelquefois gênant, qu’il fallait tenir en belle humeur, soigner, nourrir, habiller et mettre dans son chemin ; un être qui était toujours en train de perdre ses boutons, de gagner des rhumes, de mettre tous les jours son plus bel habit et d’arborer subrepticement dans la semaine son chapeau des dimanches. Cependant elle daignait parfois exprimer l’opinion qu’après tout un mari était une bénédiction, et qu’elle ne saurait que faire sans Caton. À vrai dire, il satisfaisait pour elle ce qui est le plus grand besoin de la femme, il était l’occupation de sa vie. Elle blâmait très énergiquement la conduite d’une de ses amies, nommée Jenny, qui, après avoir obtenu sa liberté, avait travaillé plusieurs années pour acheter celle de son mari, mais qui était devenue si dégoûtée de son acquisition, qu’elle déclarait ne plus vouloir acheter de nègre. — Jenny ne sait pas ce qu’elle dit. Supposons qu’il tousse et la réveille la nuit, et qu’il en prenne quelquefois un peu plus qu’il n’en peut porter : cela ne vaut-il pas mieux que de n’avoir pas de mari ? On ne saurait pas pourquoi l’on est au monde, si l’on n’avait pas un vieil homme à soigner. Les hommes sont naturellement idiots sur bien des choses, mais ils valent encore mieux que rien.

« Et Candace, après cette remarque obligeante, prenait d’une main et portait comme une plume un immense cuvier dans lequel le pauvre Caton se serait noyé. »


Le meilleur avocat de James, c’est encore le cœur de Mary : ce cœur résiste à tout, aux belles et grandes qualités du docteur, à son dévouement, même aux persécutions dont le saint homme est devenu l’objet.


« Ah ! si l’on pouvait supprimer cette influence mystérieuse et infatigable qui fait de ce marin étourdi, errant et peu dévot, une partie intime de son être ; si le fil de sa vie n’était point enlacé à sa propre existence, et sans cette vieille habitude de sentir pour lui, de penser pour lui, de prier pour lui, d’espérer et de craindre pour lui, qui est, hélas ! le fléau de notre sexe, sans ce fatal quelque chose que ni le jugement, ni la volonté, ni la raison, ni le sens commun ne réussissent à étouffer, peut-être Mary aurait-elle fini par aimer le docteur. »


Le docteur ne gagne point de terrain, et mistress Scudder, cette mère clairvoyante, se fait à ce sujet d’étranges illusions.


« Quelquefois mistress Scudder songeait avec un serrement de cœur aux regards et à l’accent de Mary le soir où elles avaient parlé de James ; elle avait un sinistre pressentiment qu’il y avait au fond de ce jeune cœur un sentiment que rien ne pourrait en arracher, et pourtant Mary paraissait d’une humeur si égale et si calme, son corps délicat se développait et s’arrondissait avec tant de charme, elle chantait si gaiement en travaillant, et par-dessus tout elle était si complètement muette sur le compte de James, que sa mère espérait.

« Ah ! ce silence ! N’écoutez pas les éloges que distribue une femme pour savoir où est son cœur, ne demandez pas de qui elle parle avec enthousiasme ; mais s’il est un homme qu’elle ait bien connu et dont le nom ne sorte jamais de ses lèvres, si elle semble éviter instinctivement toute occasion de le prononcer, si, quand on en parle, elle arrête tout à coup et change la conversation, prenez garde, il y a quelque chose dans son cœur. De même, quand vous traversez un épais gazon, si un oiseau fuit avec ostentation devant vous, soyez sûr que son nid n’est pas là, qu’il l’a laissé bien loin, sous quelque touffe de fougère, et qu’il s’est glissé silencieusement à travers l’herbe pour jouer devant vous sa naïve comédie.

« Le petit nid de la pauvre Mary était le long de la plage, où la mer jetait ses plantes aux mille couleurs comme des lambeaux de la parure des néréides. L’Océan était devenu pour elle comme un ami avec son invariable monotonie. Elle allait souvent s’asseoir sur quelque roche contre laquelle se brisaient les flots ; elle écoutait leurs mugissemens, elle suivait de l’œil les colonnes d’écume que rougissaient les derniers rayons du jour, et par-dessus la plaine azurée elle découvrait une voile à peine grande comme les ailes d’une mouette. Il lui semblait parfois qu’une porte s’ouvrait devant elle, par laquelle elle pénétrait dans l’éternité, dans quelque abîme si large et si profond que la pensée ne pouvait le sonder. Elle cessait alors d’être une jeune fille dans un corps mortel : c’était un esprit infini prosterné aux pieds de la beauté et de l’amour infinis. »


Tout concourt donc à alimenter cet amour qui tient trop de place dans le cœur de Mary pour pouvoir en être banni. Les moindres détails de la vie domestique viennent à chaque instant raviver ce souvenir que mistress Scudder voudrait écarter. Cette passion est si pure et si désintéressée, qu’elle se confond aisément avec les aspirations mystiques qui remplissent l’âme de la jeune fille, et quand Mary croit s’occuper de Dieu seul, elle est tout entière à son amour. Cependant les événemens se déclarent en faveur du docteur. Un jour, miss Prissy vient chercher mistress Scudder et l’emmène en toute hâte à la Maison-Blanche, où Ellen Marvyn est en proie au désespoir. Mary devine la triste vérité : James est mort. En effet, un matelot vient d’arriver à Newport ; il faisait partie de l’équipage de la Mousson ; le navire a été brisé par la tempête, lui seul a été sauvé par un miracle qu’il ne s’explique pas. Cette nouvelle est un coup de foudre pour toute la famille ; Ellen Marvyn en fait une longue maladie ; Mary en est anéantie. La pauvre enfant cherche un refuge dans la prière, puis peu à peu un calme apparent se rétablit dans son cœur. Elle redouble d’attentions et de petits soins pour sa mère, pour le docteur, pour tous ceux qui l’entourent ; elle multiplie les actes de charité ; elle devient de plus en plus une sainte sur la terre. Pourtant cette égalité d’âme est quelquefois troublée. Tantôt, en ouvrant un livre, elle y trouve une marque mise par James ou quelques lignes de lui ; tantôt un des petits présens qu’il lui a faits s’offre inopinément à sa vue au fond d’un tiroir. La blessure saigne immédiatement, et pour retrouver le repos il faut à la pauvre fille un acte de dévouement ou un sacrifice à accomplir. Ceux qui reçoivent ses bienfaits et qui la voient calme et souriante, avec une larme pourtant dans les yeux, ne se doutent guère des sanglots qu’elle vient d’étouffer.

Une année et demie s’écoule : une pâleur persistante et un lent amaigrissement sont les seules traces que la douleur ait laissées chez Mary. Mistress Scudder, qui a suivi attentivement toutes les luttes de ce cœur blessé, s’est reposée sur l’action du temps et de la foi chrétienne pour fermer la plaie. Quand elle croit sa fille complètement résignée, elle commence à lui parler de la nécessité de s’assurer un appui dans ce monde. Mary se révolte d’abord à l’idée d’un mariage, mais mistress Scudder insiste sur les avantages d’une union qui sera une sécurité pour sa vieillesse, qui ajoutera à son bonheur, et qui récompensera le dévouement du plus fidèle ami, du meilleur des hommes. Mary n’hésite plus : puisque ce mariage doit rendre heureux les deux êtres qu’elle affectionne et qu’elle vénère le plus au monde, qu’il s’accomplisse. Ce consentement obtenu, mistress Scudder presse les apprêts du mariage. Les voisins sont instruits de la grande nouvelle ; le docteur est si bon, il jouit d’une telle estime, que tout le monde applaudit à son bonheur. Candace elle-même, en essuyant une larme, reconnaît que c’est maintenant le seul époux digne de Mary.

Les jeunes filles du pays sont venues, suivant l’usage, décorer le couvre-pied de la mariée ; miss Prissy a terminé la robe de noce, et le mariage a lieu dans trois jours. Mais, si de toute éternité les astres décrivent incessamment le même cours, une loi plus immuable encore que celle qui régit les corps célestes veut qu’un amant aimé soit incombustible, invulnérable et insubmersible. James reparaît donc tout à coup. Pourquoi n’a-t-il point donné de ses nouvelles ? Pourquoi est-il allé en Chine au lieu de revenir en Amérique ? Pourquoi du moins n’a-t-il pas écrit ? Demandez-le à l’auteur. Enfin le voici de retour, et il revendique hautement ses droits. Une discussion en règle s’engage alors entre tous les personnages, les argumens pour et contre s’échangent de part et d’autre comme dans un débat théologique. Les argumens de pur sentiment sont les premiers mis hors de cause ; le devoir seul doit décider. — Si vous épousez le docteur, dit-on à Mary, la présence de James serait un danger pour vous et pour lui. Il faut donc qu’il s’expatrie à jamais. Avez-vous le droit d’imposer au pauvre garçon et à sa famille un pareil sacrifice ? — Mary est ébranlée, mais elle a une réponse victorieuse : — Si James était revenu huit jours plus tard, il aurait trouvé le mariage accompli. J’ai donné ma parole, je suis engagée irrévocablement, et je dois me considérer comme déjà mariée. — Elle fait donc le sacrifice complet ; elle déclare à sa mère ravie qu’elle tiendra sa promesse. Elle ne veut même pas que la question soit soumise au docteur, de peur que celui-ci, par générosité, ne renonce à des droits dont elle-même reconnaît l’inviolabilité. Le pauvre James est-il irrévocablement condamné ?

Un romancier n’aurait pas manqué de sceller son arrêt. Si Mary épouse le docteur, le triomphe du devoir sur l’amour, de l’élément religieux sur l’élément romanesque, est complet. Et quelle bonne fortune pour un écrivain que d’avoir à montrer Mary rassemblant ses forces pour aller, calme et tranquille, à l’autel, accomplissant jusqu’au bout la tâche qu’elle s’est imposée, puis, quand elle n’est plus soutenue par l’exaltation du sacrifice, s’affaissant peu à peu ! Elle aurait renoncé à lutter contre une plaie inguérissable ; le dépérissement l’aurait prise, et nous l’aurions vue s’acheminer lentement vers la tombe, martyre du devoir et de la piété filiale. Que de larmes un pareil dévouement aurait arrachées aux âmes sensibles ! Une femme ne pouvait avoir le courage de sacrifier délibérément une si charmante héroïne. Avez-vous pu croire d’ailleurs que Candace laisserait consommer le malheur de James ? Elle s’empare de la couturière, elle l’exalte par ses reproches et ses exhortations ; miss Prissy prend son courage à deux mains, entre dans la chambre du docteur, et, à mots entrecoupés, le met au courant de ce qui arrive. Le docteur passe la nuit en prières, et le lendemain matin il convoque mistress Scudder, Mary et James dans son cabinet.


« Le docteur était assis à sa table, et sa grande Bible favorite était ouverte devant lui. Il se leva, et leur fit à tous un accueil à la fois affectueux et grave. Il y eut une pause de quelques minutes, pendant laquelle il tint sa tête entre ses mains. — Vous savez tous, dit-il en se tournant vers Mary, qui était assise tout à côté de lui, le lien cher et étroit que j’ai songé à contracter avec cette amie. Je n’aurais pas été digne de serrer ces nœuds, si je n’avais senti dans mon cœur le véritable amour d’un époux tel que nous le montre le Nouveau-Testament, d’un époux « qui aime sa femme comme le Christ a aimé son église, lui qui a donné sa vie pour elle. » En cas de danger pour cette chère âme, je me savais prêt à me sacrifier pour elle ; autrement je n’aurais jamais été digne de l’honneur qu’elle m’a fait. Je tiens que, quand il y a une croix ou un fardeau à porter par l’un des époux, l’homme, qui est fait à l’image de Dieu quant à la force et au pouvoir de souffrir, doit le placer sur ses épaules et non sur les épaules de celle qui est plus faible que lui, car s’il est fort, ce n’est pas pour tyranniser celle qui est faible, mais au contraire pour porter son fardeau comme le Christ a fait pour son église. J’ai découvert, ajouta-t-il en jetant un regard plein de bonté sur Mary, qu’il y a une croix et un fardeau pénible qui doivent peser sur cette chère enfant ou sur moi, sans qu’il y ait eu faute de notre part, mais par la sainte volonté de Dieu : que ce fardeau tombe sur moi ! Mary, ma chère enfant, reprit-il, je serai pour toi comme un père ; mais je ne contraindrai point ton cœur.

« À ce moment, Mary, par un mouvement soudain et irrésistible, lui jeta ses bras autour du cou, l’embrassa, et, s’appuyant en sanglotant sur son épaule : — Non, non, dit-elle, je vous épouserai comme je l’ai promis.

« — Le pourrez-vous, si je ne le veux pas, chère enfant ? répondit-il avec un bon sourire. Approche, jeune homme, dit-il à James d’un ton d’autorité. Je te donne cette jeune fille pour femme. Et détachant de son épaule la main de Mary, il poussa doucement la jeune fille dans les bras de James, qui, accablé d’émotion, la serra silencieusement contre son sein.

« — Allons, mes enfans, reprit le docteur, voilà qui est fait. Que Dieu vous bénisse ! Jeune homme, emmène-la, elle sera plus calme tout à l’heure.

« Avant de sortir, James saisit la main du docteur en lui disant : — Voilà qui parle plus haut à mon cœur que tous les sermons ; je ne l’oublierai jamais. Que Dieu vous bénisse !

« Le docteur les regarda quitter lentement l’appartement, et les conduisit jusqu’à la porte qu’il referma, et ainsi finirent les fiançailles du docteur. »


Le docteur a le beau rôle, et cependant tout le monde est satisfait. Le roman aurait dû en rester là. Le docteur était sacrifié, mais il était trop juste qu’il eût sa part de souffrance, comme Mary avait eu la sienne : on se serait représenté l’homme de Dieu luttant longtemps contre son propre cœur avant de retrouver le calme et la sérénité du passé ; s’il disparaissait de la scène, c’était avec la palme du martyre. Mme Stowe, avec un raffinement de cruauté féminine, a voulu dépouiller le bon docteur de son auréole : dans deux chapitres supplémentaires, qui sont un excès de barbarie et qui sont une faute de goût, puisqu’ils détruisent l’équilibre moral entre les personnages, elle nous montre le docteur officiant lui-même aux noces de son rival avec la plus parfaite tranquillité, puis bientôt marié à son tour, et enfin père d’une nombreuse lignée. Le moyen de le plaindre maintenant, de s’intéresser à lui et de croire à la réalité de son sacrifice ? Quelle femme aura désormais un mot à dire en sa faveur ? Un homme qui perd ce qu’il aime, et qui se console, et qui se marie ! Il n’y a qu’un théologien capable de cette inconvenance. Haro sur le docteur !

On retrouve à chaque page du nouveau livre de Mme Stowe ce talent d’observation fine et délicate qui avait frappé dans l’Oncle Tom ; il y a des chapitres qui sont des chefs-d’œuvre d’analyse psychologique. Tout le roman découle du reste d’une théorie nouvelle sur l’amour. Suivant Mme Stowe, la source de l’amour, c’est le besoin d’idéal qui est en nous. C’est cet idéal que nous poursuivons dans autrui ; il attire la partie romanesque, c’est-à-dire élevée, de notre âme, comme l’aimant attire le fer (la comparaison est de l’auteur), et si nous aimons, c’est parce que nous croyons le trouver dans l’objet de notre amour. C’est ainsi que mistress Scudder a aimé son mari, que sa fille aime James, que le docteur aime Mary, qu’enfin Virginie de Frontignac aime Aron Burr. Ce dernier personnage, que nous n’avons point encore eu l’occasion de nommer, est purement épisodique. Quand nous l’avons vu apparaître, nous avons cru que l’auteur voulait établir un contraste entre l’amour pur et l’amour profane, entre l’exaltation mystique qui élève si fort au-dessus de la terre ses principaux personnages et une passion toute charnelle. Il n’en était rien. Virginie, l’épouse sur le point de manquer à ses devoirs, aime exactement de la même façon que Mary. Écoutez plutôt ses confidences :


« Je ne sais comment cela s’est fait, mais il avait pris toute ma vie avant que je m’en doutasse. Il se disait mon ami, mon frère ; il m’offrit de m’apprendre l’anglais, il lut avec moi, et peu à peu il régla toute mon existence. Moi si hautaine et si fière, moi qui m’enorgueillissais de mon indépendance, j’étais entièrement sous sa loi, tout en essayant de le cacher. Je ne savais plus où j’étais, car il n’était jamais question que de notre amitié ; il parlait des natures sympathiques qui sont faites les unes pour les autres, et je trouvais cela très beau ; il me semblait vivre dans un monde nouveau. Je m’imaginais voir en lui un Byron, un Sully, un Montmorency, tout ce qui est grand, et noble, et bon. Cet amour était une religion. Je serais morte pour lui ; je songeais quelquefois combien je serais heureuse de donner ma vie pour la sienne. Je ne me reconnaissais plus ; je m’étonnais de sentir et de penser ainsi, et je ne pouvais m’imaginer que cela pût être mal. Comment l’aurais-je cru, puisque cela me rendait plus religieuse, et que tout dans le monde me semblait devenir sacré ?

« Tout cela s’est évanoui comme un grand et beau rêve. Mary, cet homme ne m’a jamais aimée, il ne peut aimer, il ne sait pas ce que c’est que l’amour, il ne peut même se l’imaginer, puisqu’il n’a jamais rien senti de pareil. Ces hommes-là ne peuvent nous comprendre, nous autres femmes ; nous sommes aussi au-dessus d’eux que le ciel est au-dessus de la terre. Il est vrai que mon cœur était complètement en son pouvoir ; mais pourquoi ? Parce que je l’adorais comme un être divin, incapable d’une action déshonorante, incapable d’égoïsme, incapable même d’une pensée qui n’eût pas été parfaitement noble et héroïque. S’il avait été réellement ce que je le croyais, j’eusse été fière d’être une pauvre petite fleur destinée à perdre tout son parfum pour lui donner une heure de plaisir. J’aurais offert toute ma vie à Dieu pour cette âme glorieuse… Et pendant ce temps qu’étais-je pour lui ? Un jouet, un passe-temps, un instrument pour ses projets ambitieux. Oh ! il ne me connaît pas ; un noble sang coule dans mes veines, nous sommes d’une grande race, nous pouvons tout donner, mais il faut que ce soit pour un Dieu l »


Nous ne voulons pas juger la théorie de Mme Stowe : pour notre part, nous n’inclinons à raffiner sur rien, pas plus sur l’amour que sur la religion. Mme de Sévigné demandait aux mystiques de son temps de lui épaissir un peu la religion, de peur qu’elle ne s’envolât toute : nous demanderions volontiers à Mme Stowe de nous matérialiser un peu l’amour, au moins pour notre sexe. Il est sans doute très flatteur d’être le représentant de l’idéal, mais c’est un rôle que personne ne peut prétendre à jouer longtemps. Quelle toiture pour un pauvre homme que la continuelle appréhension de voir son indignité éclater et les yeux de sa belle s’ouvrir sur ses imperfections ! Qui sait d’ailleurs quelles formes l’idéal pourrait revêtir dans une imagination moins bien réglée que celle de Mary Scudder ?

Les amours de Virginie de Frontignac et d’Aron Burr ont failli nous gâter le livre de Mme Stowe. On ne saurait imaginer d’épisode plus malencontreux ni d’échec plus complet. En mettant en scène le Lovelace américain, Mme Stowe s’est crue dispensée de tous frais d’invention. Il ne suffit pas de baptiser un personnage d’un nom historique pour le rendre, séduisant et lui donner la vie. Ici le conquérant irrésistible n’est qu’un pédant et un niais, qui se laisse éconduire comme un sot par une fille de dix-huit ans. Quant à la marquise : qu’il veut perdre, cet échantillon du faubourg Saint-Germain a les grâces, l’esprit et le langage d’une chambrière.

Nous donnerions une idée très incomplète de la Fiancée du Ministre si nous n’ajoutions quelques mots de la thèse de théologie, que l’auteur a mêlée à toute la fable de son livre. Ceux qui ont lu attentivement les ouvrages précédens de Mme Stowe ont pu voir que les principes que l’écrivain invoque en faveur des nègres, et d’après lesquels il fait agir ses personnages de prédilection, peuvent se ramener à ceux-ci : l’égalité absolue de tous les hommes quant à leurs droits et à leur destinée future, le devoir de la bienveillance universelle, enfin la réconciliation future de tous les êtres créés. Ces principes sont ceux de la secte des universalistes, dont le dogme fondamental est que Dieu pourra bien infliger une expiation aux pécheurs, mais que cette expiation ne saurait être éternelle et infinie, et que tous les hommes finiront par être sauvés. C’est cette doctrine que Mme Stowe a entrepris de développer, et qu’elle oppose à la croyance puritaine sur la prédestination et le petit nombre des élus. Elle s’élève contre les rigueurs de la théorie calviniste dans quelques pages d’une éloquence émue, qui semblent un écho de Channing, et elle a formulé ses objections dans une scène d’une singulière hardiesse, si l’on songe au public pour lequel l’auteur écrit. La nouvelle de la mort de James est arrivée à la Maison-Blanche, et la conviction que James est un réprouvé ajoute à la douleur de la famille. Personne n’a de doute à ce sujet, ni le vieux Marvyn, ni mistress Scudder, ni Mary, ni le docteur. Seule, Ellen Marvyn reste muette : plusieurs jours se sont passés depuis la fatale nouvelle, et cette mère si tendre n’a pas prononcé une parole, n’a pas versé une larme. Mary vient enfin voir sa tante, et le cœur d’Ellen Marvyn déborde.


Mistress Marvyn entraîna Mary dans sa chambre. Elle semblait prise de frénésie, elle ferma et verrouilla la porte, attira Marc aux pieds de son lit, et, lui jetant les bras autour du cou, elle appuya sur son épaule un front brûlant. Elle pressa sa petite main sur ses yeux, puis tout à coup, écartant sa nièce, elle la regarda en face comme quelqu’un résolu à dire un secret longtemps étouffé. Ses yeux si doux lançaient des éclairs de désespoir et d’égarement comme ceux d’un cerf aux abois qui, avant de mourir, se retourne contre la meute.

« — Mary, dit-elle, je ne puis me retenir ; ne faites pas attention à ce que je dis ; mais il faut que je parle ou que je meure ! Mary, je ne peux pas, je ne veux pas me résigner, cela est trop dur, trop injuste, trop cruel, je le dirai jusqu’à mon dernier jour. Pour moi, il n’y a ni bonté, ni justice, ni merci en quoi que ce soit ; la vie me semble la malédiction la plus affreuse qu’on puisse infliger à un être sans défense. Qu’avons-nous donc fait pour qu’on nous l’impose ? Pourquoi nous a-t-on appris à aimer et à espérer ? pourquoi nos cœurs sont-ils si pleins de tendresse, si toutes les lois de la nature concourent à nous écraser et ne suspendent jamais notre agonie ? pourquoi souffrons-nous tant dans cette vie, qu’il vaudrait mieux pour nous n’être point nés ?

« Songez donc, Mary, à la brièveté de la vie. Songez à l’effrayante durée de l’éternité ; songez que toute la puissance et toute la science de Dieu s’emploient à faire souffrir ceux qui ne sont pas élus, que tout le genre humain, sauf une imperceptible fraction, a été soumis à cette loi et la subit encore. Le nombre des élus est si faible, que nous pouvons presque les compter pour rien. Que de nobles esprits, que de cœurs chauds et généreux, que de belles natures font naufrage et sont rejetées par milliers, par dizaines de milliers ! Comme nous nous aimons les uns les autres, comme nos cœurs se confondent, comme nous serions plus qu’heureux de mourir les uns pour les autres. Et tout cela finit… Oh ! Dieu, comment cela finit-il ? Mary, ce n’est pas ma douleur à moi seule. Quel droit ai-je de me plaindre ? Mon fils vaut-il plus que celui d’une autre mère ? Des milliers de milliers que leurs mères aimaient comme j’ai aimé le mien ont aussi été perdus. O funeste journée de mes noces, pourquoi se réjouissait-on autour de moi ? Les fiancées devraient prendre des habits de deuil, et les cloches ne devraient sonner que des glas. Toute famille nouvelle repose sur cet abîme de douleur, et à peine une âme échappe-t-elle sur mille !

« Pâle, éperdue, glacée de terreur, Mary demeurait muette comme un voyageur qui au milieu des ténèbres et de la tempête voit à la soudaine lueur d’un éclair un abîme s’ouvrir sous ses pas. Elle était confondue d’étonnement et d’angoisse. Les paroles redoutables de sa tante glaçaient son âme : il lui semblait qu’un coin de fer s’introduisait entre sa vie et la vie de sa vie, entre elle et son Dieu ; elle appuyait instinctivement les mains sur sa poitrine comme pour y retenir une image chérie, et elle s’écriait d’une voix suppliante : Mon Dieu ! mon Dieu ! où êtes-vous ?

« Mistress Marvyn allait et venait dans la chambre les joues empourprées, les yeux pleins d’un feu étrange et se parlant à elle-même sans regarder sa nièce, absorbée dans ses pensées de flamme.

« Le docteur Hopkins dit que tout est pour le mieux et ne saurait être autrement, que Dieu l’a voulu en vue du plus grand bien final, que non-seulement il l’a voulu, mais qu’il a pris toutes les mesures pour que cela fût inévitable ; qu’il crée les vases de colère et les prépare pour la destruction, et qu’il a une connaissance infinie qui lui permet de le faire sans porter atteinte à la liberté de ses créatures. Tant pis… Quel usage d’une science infinie ! Que dirait-on si les hommes en agissaient ainsi, si un père prenait tous les moyens d’assurer la perte de son pauvre petit enfant sans violer sa liberté ? Tant pis, je le répète. On dit : Dieu le fait pour montrer dans toute l’éternité par ces exemples terribles la nature mauvaise du péché et ses conséquences ! C’est à cela qu’a servi jusqu’ici la plus grande partie du genre humain, et cela est bien, parce qu’il en peut sortir un surcroît de bonheur infini. Non, cela n’est pas juste. Il n’est pas de félicité pour la majorité des hommes qui justifie la dépravation calculée de quelques-uns. Le bonheur et la misère ne sauraient être répartis ainsi. Je ne croirai jamais que cela soit juste, non, jamais. On dit que la condition de notre salut, c’est d’aimer Dieu, de l’aimer plus que nous-mêmes, plus que nos plus chères affections. Cela est impossible, cela est contraire aux lois de mon être. Je ne puis aimer Dieu, je ne puis le louer ; je suis perdue, perdue, perdue, et le comble de mon malheur, c’est de ne pouvoir racheter mes proches. Je souffrirais volontiers et pour toujours si du moins je pouvais le sauver, lui. Mais, ô éternité, malédiction inexorable, point de fin, point de rivage, point d’espérance ! »


Cette scène a fait scandale aux États-Unis. Aussi Mme Stowe, dans sa préface, met-elle son livre sous la protection du public anglais, qui a été si bienveillant pour elle. Nous avons laissé aux dames le soin de juger la théorie de Mme Stowe sur l’amour ; nous renverrons aux théologiens sa théorie sur la destinée future. Nous nous en tiendrons à l’avis de Gandace, quand elle a pris sa maîtresse sur ses genoux, et que, la berçant comme un enfant, elle lui dit qu’il ne faut pas se rompre la tête à creuser certaines questions, qu’il est des choses auxquelles nous n’entendons guère, et qu’il faut croire que Dieu, qui est bon, n’a point mis à notre existence des conditions qui en feraient un fléau au lieu d’un bienfait.

Ce personnage d’Ellen Marvyn est bien moderne, si moderne même, qu’il a éveillé dans notre esprit un invincible soupçon. Cette femme, sortie d’une famille lettrée et presque sacerdotale, dont le père, dont le mari, dont les enfans s’occupent de science ou de théologie ; qui elle-même est possédée du désir insatiable de s’instruire, qui, du fond d’un village, aspire à contempler tous les chefs-d’œuvre de l’art européen qu’elle ne connaît que par les livres, et se demande sans cesse ce que peuvent être un miserere de Mozart, un tableau de Léonard de Vinci, une œuvre de Bramante ou de Michel-Ange, cette femme n’a-t-elle pas quelque ressemblance avec Mme Stowe elle-même, fille, femme et sœur de professeurs et de docteurs en théologie ? Ce qui fait l’agrément des Souvenirs que Mme Stowe a publiés à son retour d’Europe, n’est-ce pas précisément le ravissement naïf, la joie presque enfantine, qu’elle a éprouvés à la vue des merveilles de l’art du vieux monde ? Quoi qu’il en soit de ces conjectures, le voyage de l’auteur de l’Oncle Tomi a été profitable à son talent ; l’influence de l’Europe, qui apparaît visiblement à plus d’une page de son livre, a détendu la raideur dialectique de son style et adouci l’âpreté un peu tranchante de ses opinions. Faut-il rapporter à la même cause la bienveillance dont l’auteur fait preuve envers le catholicisme, et qui se trahit par quelques railleries à l’adresse du fanatisme et de l’intolérance des puritains ?

Publiée par chapitres dans un recueil hebdomadaire des États-Unis, la Fiancée du Ministre a tous les défauts que ce mode de composition entraîne d’ordinaire. En face d’un chapitre isolé, un auteur perd aisément de vue l’ensemble de son œuvre ; il se laisse entraîner à grossir démesurément des détails secondaires, à exagérer la part des personnages accessoires, et il détruit souvent lui-même les proportions de son livre. Si le roman de Mme Stowe doit être traduit en français, l’écrivain qui entreprendra cette tâche ne devra pas craindre d’émonder bien des épisodes inutiles, bien des discussions oiseuses, dussent les thèses de l’auteur en souffrir. Quelques vigoureux coups de serpe dégageraient de ces broussailles théologiques une des plus pures, une des plus charmantes histoires d’amour qu’on puisse lire.


CUCHEVAL-CLARIGNY.

  1. Voyez sur l’Oncle Tom et sur Dred la Revue du 1er octobre 1852 et du 1er novembre 1856.
  2. Jonathan Edwards, théologien célèbre de la Nouvelle-Angleterre, auteur de deux traités sur la volonté et sur les affections.