Lettres philosophiques adressées à un Berlinois/10

LETTRES PHILOSOPHIQUES
ADRESSÉES
À UN BERLINOIS.

X.[1]
DE LA DÉMOCRATIE FRANÇAISE. — M. DE LAFAYETTE.


Paris, 5 novembre 1832.


Que vous connaissez bien l’antiquité, monsieur, et que vous appréciez avec sagacité les causes qui ont précipité la liberté romaine ! Je crois, comme vous, que jamais usurpation ne fut plus nécessaire que celle de César : il succéda à la république devenue désormais impossible, et prit une place légitime entre Brutus et Jésus-Christ. Ne nous étonnons pas, cependant, si les Romains eux-mêmes ne portèrent pas un jugement aussi calme sur la dictature du vainqueur de Pompée : il faut laisser à chaque âge du monde ses impressions et ses vues, et l’humanité ne serait-elle pas appauvrie, si nous ne trouvions pas, chez les vaincus, le glaive de Caton et le poème de Lucain ? J’aime ce jeune Espagnol, qui s’essaie à vingt-cinq ans, dans une ébauche gigantesque, à dégrader la grandeur liberticide de César, et qui, cependant, en dépit de son dessein, frappe avec Salluste, pour l’éternité, l’effigie du maître du monde. Mais, si l’on pouvait douter de l’irrévocable chute de la république, regardez Rome après l’immolation de César. Où va-t-elle ? que veut-elle ? César était mort, mais la liberté n’en était pas plus vivante : avaient-ils changé leur siècle par un coup de poignard, Brutus et Cassius ?

Si, après la mort de César, la liberté romaine ne peut se ranimer, après la chute de Napoléon, la liberté française reparaît plus vive que jamais. C’est qu’entre Pharsale et Waterloo dix-huit siècles ont coulé. La France reprit instinctivement l’œuvre et l’idée de sa révolution ; spontanément elle voulut être libre ; loin d’être allanguie par ce découragement qui cherche le repos dans la servitude, signe certain de la décrépitude des empires, à peine guérie de ses blessures, elle releva un front serein, et se tourna avec activité vers les occupations de l’industrie et de la pensée. Le libéralisme fut, pendant quinze années, l’expression politique de cette renaissance démocratique : Benjamin Constant en fut le tribun et le philosophe ; il soutint la liberté contre les violences et les erreurs d’un pouvoir qu’il vit tomber quelques mois avant sa mort, sous l’effort de la démocratie triomphante.

Qu’est-ce donc, monsieur, que cette démocratie française, où vient aboutir aujourd’hui notre civilisation ? Quelle en est la raison et quel en est le caractère ? « Vous n’êtes ni Romains ni Spartiates ; vous n’êtes pas même Athéniens, dit quelque part Rousseau aux Génevois. Laissez là ces grands noms qui ne vous vont point. Vous êtes des marchands, des artisans, des bourgeois, toujours occupés de leurs intérêts privés, de leur travail, de leur trafic, de leur gain ; des gens pour qui la liberté même n’est qu’un moyen d’acquérir sans obstacle, et de posséder en sûreté. » Les Français ne sont pas non plus, monsieur, une imitation classique des Romains et des Spartiates ; je ne crois pas que les Athéniens aient lieu de se plaindre, si parfois on nous a rapprochés d’eux : mais, enfin, nous sommes nous-mêmes ; nous laisserons à l’antiquité ses grands noms, parce que nous avons le nôtre. Napoléon, visitant le tombeau de Frédéric, ne voulut pas se parer de l’épée du Prussien ; il avait la sienne.

Entre toutes les sociétés de la république européenne, la France a toujours été la plus prompte à donner le gouvernement des choses humaines à la puissance de la pensée. Comparez, monsieur, les prétentions du protestantisme germanique à celles de la philosophie française au dernier siècle. Votre réforme religieuse s’est toujours tenue satisfaite de la liberté de conscience et de la franchise individuelle dans la spéculation métaphysique ; elle n’a jamais conclu ni prétendu à la direction sociale : sur ce point, elle s’est toujours montrée modeste et négative. Au contraire, à peine émancipée, la philosophie française déclare son ambition ; elle pense, donc elle doit agir ; elle conçoit, donc elle doit réaliser ; elle est intelligente, donc elle doit régner. Voilà, monsieur, le secret de notre démocratie, voilà son titre et sa charte ; après la révolution communale du douzième siècle, qui racheta du joug la race franco-gauloise, l’esprit de la nation française commença un travail persévérant ; on le voit humble à sa naissance, lent dans ses premiers progrès, inébranlable dans des résultats péniblement acquis, rapide dans la poursuite des conjonctures heureuses, employant tour à tour la patience qui lasse la fortune et le courage qui la force. De cette façon a été fournie la carrière qui sépare les insurrections des communes de Reims et de Vezelay de l’émancipation générale de 1789 ; l’intelligence et le travail en ont marqué les jalons : la philosophie et l’industrie se sont levées comme des puissances, et ont conduit le peuple comme des colonnes de feu. Tout a subi une gravitation irrésistible : tout la subit encore ; on n’élude pas plus les lois rationnelles du monde que les lois physiques ; seulement on les connaît moins, quelquefois même on les raille ; mais ces déesses immortelles continuent de présider à nos destinées, et sont indifférentes à cet athéisme qui supporte mal l’examen de la droite raison.

La démocratie française a donc pour principes l’intelligence et le travail ; elle a pour loi l’égalité : tous reconnaissent notre passion pour l’égalité : les uns pour la louer, les autres pour nous refuser le goût de la liberté même, et nous imputer les faiblesses d’une insatiable vanité. Mais quelle est la cause de cette propriété incontestée du caractère national ? Elle est, monsieur, dans cette intelligence qui veut elle-même tout élever et tout niveler : le christianisme a proclamé l’ame humaine égale à l’ame humaine ; la philosophie moderne a proclamé en France l’esprit humain égal à l’esprit humain dans son principe ; les différences consistent dans la manifestation ; cette égalité n’est pas seulement pour nous une conception métaphysique, elle est une réalité que nous voulons appliquer, c’est une croyance qui a toujours subsisté dans la conscience nationale. Voilà pourquoi, monsieur, la France a été l’adversaire impitoyable de la féodalité : elle opposa à un ordre matériel, triomphe de la force, les victorieuses antipathies de la pensée ; voilà pourquoi encore elle ne peut supporter les accidens de la naissance érigés en aptitudes sociales ; elle accorde tout à l’homme, rien à la race ; tout à la science et au courage, rien à la peine de naître ; elle fera plier sous le poids des honneurs Cuvier et Masséna, mais elle refuse tout aux fils qui dégénèrent. Tandis que l’Anglais, héritier du sang et des traditions germaniques, s’enferme avec fierté dans son droit personnel, supporte et respecte toutes les inégalités héréditaires, consent à s’y plier, et se retranche dans sa condition comme dans une forteresse, le Français au contraire, faisant trop bon marché de ses libertés individuelles, poursuit les plaisirs et le charme d’une égalité sans laquelle il ne saurait vivre : il a besoin, pour respirer librement, d’une certaine familiarité avec ce qui le précède et ce qui le suit ; il est plus sociable que personnel.

Ayant pour principes l’intelligence et le travail, et pour loi l’égalité, la démocratie française, depuis quarante ans, cherche à résoudre le problème de l’association : la variété des constitutions politiques dont elle a fait l’essai n’a pas d’autre sens : notre société est en travail, elle multiplie les ébauches, elle brise les moules imparfaits, elle efface les mauvaises esquisses ; elle innove incessamment dans les formes plastiques de la sociabilité. Qu’est-ce à dire, monsieur ? tout cela est-il arbitraire, fortuit et vain ? Et les épreuves d’une nation n’ont-elles rien de plus raisonnable que les caprices et les jeux d’un enfant ?

Pour résoudre le problème de l’association, il faut à notre siècle et à notre démocratie une philosophie progressive et nouvelle, on y tend, on s’y emploie.

La philosophie du dix-neuvième siècle sera encyclopédique comme toutes les grandes philosophies ; mais, dans les premières phases de son développement, elle sera surtout une législation, une science sociale.

La législation aura pour corollaire l’économie politique qui se renouvelle de son côté ; l’école d’Adam Smith et de Say a porté tous ses fruits ; l’égoïsme de Malthus ne sera pas fécond ; les droits et les besoins tendent à se rapprocher : là comme ailleurs la solution sera dans l’unité. L’économie politique est à la législation ce que le corps est à l’esprit humain.

C’est donc, monsieur, le caractère original de la démocratie française, de s’appuyer sur l’intelligence ; elle n’est pas marchande, elle est agricole, industrielle, guerrière ; elle songe à ses intérêts, mais elle a besoin d’un peu de gloire, pour relever son travail et pour assaisonner le pain qu’elle gagne ; elle a l’imagination vive et l’ame grande.

La démocratie française n’est pas la démagogie, elle est peuple, et non pas populace ; comme elle se recrute et se soutient par le travail, elle n’estime pas plus l’oisiveté sous les haillons que dans les cours : elle tend à s’élever et non pas à descendre.

La démocratie française n’est pas uniquement la bourgeoisie : la révolution communale du xiie siècle constitua les bourgeois ; la révolution générale de 1789 a constitué le peuple. La bourgeoisie, cet état intermédiaire entre le gentilhomme et l’ouvrier, ne forme plus en France, depuis quarante ans, une classe isolée : elle s’est confondue à la fois avec l’aristocratie et les prolétaires ; cette fusion est excellente ; elle est la véritable route qui nous mènera à l’unité morale de la nation française.

La démocratie française n’est pas dans l’exécrable nécessité d’exterminer ce qui reste d’aristocratie. On peut s’entendre entre gentilhomme et plébéien ; il faut transformer la noblesse et non pas l’étouffer. Je ne désespère pas de voir la minorité aristocratique reconnaître un jour la majesté du peuple, parce que je crois à la puissance de la vérité.

Il faut y croire, monsieur, tout est là, et je veux aujourd’hui vous parler d’un homme dont toute la force consiste dans sa foi : M. de Lafayette. Si la France ne le comptait pas parmi ses citoyens, si M. de Lafayette était Anglais ou Américain, on ne manquerait pas de raisonnemens et de raisonneurs pour établir que jamais un caractère si persévérant et si droit n’aurait pu s’élever et grandir en France, pays de la mobilité, terre toujours remuée et toujours ébranlée. Malheureusement, le lieu commun se trouve ici déconcerté : M. de Lafayette est un gentilhomme français ; il eût été courtisan, s’il eût voulu prendre les grands airs de la tradition ; ce noble qui depuis l’âge de dix-neuf ans s’est fait peuple avec bonhomie et dignité, qui a commandé des armées, et cultive ses champs avec la simplicité d’un homme antique, constant sans peine, inébranlable avec douceur, naturellement républicain, a commencé sa vie par décliner les prévenances et les faveurs de Versailles. Il faudrait la plume de Plutarque, pour écrire dignement l’histoire de cet homme qui vieillit sans fatigue au milieu des révolutions et de sa renommée ; mais le peintre viendra plus tard : les célébrations de la postérité n’ont jamais manqué aux persévérances de la vertu. En attendant, cherchons à démêler ce qui distingue véritablement ce précieux caractère.

Je ne vois pas dans l’histoire de personnage qui ait mieux occupé sa jeunesse, que M. de Lafayette. Il eut le cœur libre de ces passions turbulentes qui détournent souvent de leur cours, comme des vents furieux, les commencemens des grandes ames. Dès dix-neuf ans, il réunissait, dans un naturel aimable, un bon sens tranquille à un dévouement chevaleresque pour les femmes et le malheur : il était ouvert à toutes les inclinations nobles et sereines, il était prêt pour toutes les actions grandes et simples, quand la nouvelle de l’insurrection de l’Amérique vint tomber en Europe. Il est des révélations du cœur qui décident de la vie. Le jeune époux de mademoiselle de Noailles a dans ses mains la déclaration des droits, manifeste de l’indépendance américaine ; il a lu, il est gagné à la cause de l’humanité. L’ame de Jefferson, à travers les mers, attire à elle par un aimant irrésistible l’ame de Lafayette. Il est converti, il est dévoué. Ni les défenses de Versailles, ni les piéges de l’Angleterre, ni les désastres de la liberté naissante dans les plaines de New-Jersey ne le détourneront ; il part, il se dérobe, il se glisse, il arrive. Jamais joie de conquérant ne fut aussi vive en saisissant sa proie, que celle de l’intrépide volontaire, en touchant le théâtre où il allait donner son sang à la liberté. Blessé à sa première bataille, à Brandiwine, vainqueur dans les Jerseys, commandant en chef dans le nord, il se soumet volontairement à l’autorité de Washington ; il se juge plus convenable et plus utile à la seconde place. Lieutenant du général américain, il acquiert une gloire honnête et solide. Entre ses campagnes, il jette un voyage rapide en France : il reparaît à Boston, défend la Virginie, attend Washington pour vaincre, enlève à la baïonnette les positions de lord Cornwallis, qui rend son épée à l’Amérique affranchie.

Les huit années qui s’écoulèrent entre la capitulation de Yorkstown, qui termina la guerre de l’indépendance, en octobre 1781, et la convocation des états-généraux de la France en 1789, furent utilement remplies par le jeune général. En 85, il vit le grand Frédéric dans les plaines de la Silésie, et fut comblé des bontés du monarque à ses magnifiques revues. Joseph ii, qui mettait alors tant d’empressement à devenir un grand homme, l’accueillit avec bienveillance. Les rois n’étaient pas choqués de trouver M. de Lafayette républicain ; c’était une singularité piquante qui troublait agréablement l’uniformité des cours. Notre héros, ainsi placé entre le dernier siècle et le nôtre ; entre Frédéric et Napoléon, ne put voir Voltaire ; il était en Amérique quand le philosophe revint à Paris, pour y mourir triomphalement. Il avait aussi quitté la France sans causer avec Rousseau, dont l’approche était difficile, ombrageuse, et pouvait embarrasser un jeune homme de dix-neuf ans. Mais il connut d’Alembert, et se lia de bonne heure avec Condorcet. En 1787, M. de Lafayette siégea à l’assemblée des notables ; seul il y demanda la convocation d’une assemblée nationale. Quoi, lui dit quelqu’un, vous faites la motion des états-généraux ! — Oui, répondit-il, et même mieux que cela. L’interlocuteur était Charles x.

Désormais, monsieur, je ne vous conterai pas des événemens que vous savez ; je veux uniquement arrêter vos regards sur l’homme dont je vous entretiens, et vous en communiquer l’intelligence historique. Dès le 11 juillet 1789, à quoi songe Lafayette ? à une déclaration des droits. Mirabeau mène la politique de la révolution ; Lafayette en pose les principes : il n’a d’autre personnalité que la cause même de l’humanité, d’autre ambition que le triomphe de sa religion républicaine. Il est revenu d’Amérique dans la pensée de révolutionner la France et avec le temps l’Europe, voilà tout. Il consomme la ruine des priviléges aristocratiques, il fait de chaque citoyen un soldat et un juré ; il proclame la légitimité de l’insurrection, il établit comme un dogme la liberté de la pensée, il pose comme fondement de la société, la souveraineté de la nation ; enfin, il inaugure le règne de la démocratie française avec les trois couleurs. Mais pourquoi ce républicain ne précipite-t-il pas aussi la chute du trône ? Ici, monsieur, comprenez : Lafayette, à une foi que rien ne décourage, à une nature toujours espérante, suivant son expression, il joint un sens droit qui n’a jamais fléchi. Il estimait, en 1789, qu’une révolution était mûre et nécessaire dans toutes les institutions, sauf dans l’hérédité même du pouvoir monarchique. Ce novateur si téméraire appréciait, avec une sagacité calme, la situation historique de son pays ; il savait qu’une nation ne dépouille pas en un jour des habitudes intimes, et que même dans la célérité fatale d’une rénovation universelle, il y a des conditions de temps, de répit et de halte qu’on ne viole pas impunément. Sans être royaliste, il protégeait le roi ; sans avoir pour Louis xvi ni affection ni estime, il lui offrit un asile dans son camp, et vint, pour le défendre, braver les apostrophes de la Gironde, qu’allaient bientôt faire taire les foudres de la Montagne. Voilà pourquoi M. de Lafayette ne provoqua pas la république avec Condorcet, et ne voulut pas la servir avec Robespierre.

En quittant la France et son armée, ce proscrit n’a qu’une crainte, c’est de ressembler à un émigré ; la justice des rois le débarrassa bientôt de ce souci en le plongeant dans les cachots d’Olmütz : c’était dans les fers que la fortune, soigneuse de sa gloire, lui donnait un Coblentz ; elle lui donna plus encore, car elle fit éclater pour lui le dévouement angélique de la plus vénérable des femmes. Madame de Lafayette vint, avec ses filles, s’enfermer auprès de son mari, dans l’horreur d’une captivité mortelle ; elle y trouva le germe d’une fin prochaine. Cependant le parlement britannique retentit du scandale de cette vengeance monarchique ; la généreuse motion du général Fitz Patrick eut l’appui de Fox. Jamais le rival de Pitt ne fut plus irrésistible et plus grand ; il mit sous ses pieds les sophismes du ministère et les basses passions de Windham. Enfin, le général Bonaparte ne voulut signer la paix en 1797 avec l’Autriche, qu’en joignant à ses conquêtes la délivrance de Lafayette. Certes, les cinq années de cet emprisonnement inique furent lourdes et cruelles ; mais peut-être aujourd’hui le temps a-t-il adouci l’amertume des souvenirs du noble vieillard, quand, dans sa retraite de Lagrange, vient se retracer à sa pensée une infortune où il fut secouru par l’héroïsme immortel d’une épouse, l’éloquence de Fox, et les victoires de la France.

Rien de plus simple et de plus droit que la conduite de M. de Lafayette sous le consulat et l’empire. Le dix-huit brumaire eut son approbation ; la constitution déjà violée appelait un changement nécessaire dans l’état, et le consulat du général Bonaparte parut une dictature réparatrice[2] au citoyen qu’on n’a jamais pu soupçonner d’aucun penchant pour l’anarchie ; mais aussi l’occasion lui semblait merveilleuse pour relever la liberté, la faire fleurir et régner. Il pressa vivement le triomphateur populaire de ne pas détourner la révolution de son cours au moment où elle aboutissait au bonheur de la France : mais le soldat lui répondit en se mettant sur la tête la couronne impériale, et l’ami de Jefferson alla cultiver ses champs. M. de Lafayette a toujours tout sacrifié à son pays, tout, hormis ses croyances. Quand il voit la France, soit ivre de gloire, soit fatiguée, soit déçue, oublier passagèrement la liberté, il se retire, il attend ; et la France, quand elle en a besoin, retrouve son vieux serviteur toujours patient, toujours dévoué.

La vertu peut être malheureuse, mais les revers sont interdits à l’égoïsme du génie. Napoléon vaincu se trouva face à face avec la liberté, avec le représentant de 1789, qui lui demandait compte des destinées de la France comme lui-même l’avait demandé au directoire. En 1815, Napoléon et Lafayette furent en présence ; c’étaient la dictature et la révolution, la gloire et la liberté ; des deux côtés c’était la France, mais, hélas ! la France déchirée comme son drapeau, blessée comme son aigle. Nous avons payé cher cette scission de la cause nationale en deux intérêts qui semblaient également sacrés : voilà qui nous a perdus plus que l’échec d’une bataille. Les plus zélés patriotes entendaient diversement leurs devoirs : les uns voulaient sauver la France avec l’empereur, les autres sans lui ; cependant l’empereur et la France succombèrent. Pour moi, je l’avouerai, quand je relis l’histoire de ces jours désastreux, je ne puis séparer la fortune de la France de celle de Napoléon ; son épée me semble encore l’arme la plus sûre dont aurait dû se servir la liberté révolutionnaire ; en face de l’ennemi, il faut des grenadiers et non pas des avocats.

La restauration vit d’abord M. de Lafayette résigné ; les suffrages de ses concitoyens lui rouvrirent en 1818 la carrière publique ; député, il représenta devant la vieille légitimité les principes de la révolution française ; toujours il les défendit, soit de l’oubli, soit de l’injure. Calme, confiant dans l’avenir, simple en ses discours, énergique avec convenance, il savait, à la tribune, contraindre au respect ses ennemis qu’il désespérait par sa constance, et qui ne purent jamais lui arracher un détour, une alarme, un sacrifice. Quand la charte eut été traîtreusement violée dans son esprit, des lignes et des complots se formèrent contre la maison de Bourbon : sans conspirer lui-même, M. de Lafayette se mit à la disposition des conspirateurs ; il est dans son humeur de suivre partout la cause de la liberté, à l’échafaud comme à l’Hôtel-de-Ville. La restauration n’osa pas lui faire son procès : elle désirait bien sa tête, mais elle ne se trouva pas l’audace de l’entreprise. En 1824, M. de Lafayette fut écarté de la chambre par les artifices de M. de Villèle ; il profita de ses loisirs pour se rendre à l’invitation de l’Amérique, qui le sollicitait depuis long-temps de venir recevoir chez elle les témoignages de son affection et de sa gratitude. C’est une belle destinée que celle de M. de Lafayette : à soixante-sept ans, il traverse les mers pour devenir l’hôte d’une grande république dont, à dix-neuf ans, il fut le soldat. Accompagné de son fils, il parcourt en onze mois la moitié du Nouveau-Monde, les vingt-quatre états de l’Union, aussi étendus que l’Europe ; à peine deux ou trois Américains ont fait le même voyage. Partout il est reçu avec une allégresse pieuse ; c’est mieux qu’un triomphateur, c’est un ami de l’humanité, c’est un citoyen du monde ; l’Amérique le bénit et le récompense ; l’Europe regarde et s’instruit. La France, en revoyant son représentant, l’entoure d’une vénération plus vive ; Lyon répand autour de lui les flots, de son industrieuse et vaillante population ; la belliqueuse et patriotique Grenoble le fête avec enthousiasme ; le lieutenant de Washington est le bien-venu dans cette patrie de Bayard, qui avait accueilli Napoléon avec ivresse. Lafayette est heureux ; il sent battre le cœur du peuple ; il espère, il est tranquille, il attend une révolution.

Quand vous suivez la vie d’un homme historique, votre esprit n’est satisfait qu’au moment où un grand événement vient jeter la lumière sur le caractère que vous examinez. Il est des positions qui mettent l’homme à découvert ; saisissez-le d’un coup, il est à nu. Sans la révolution de 1830, je crois que les jeunes gens de notre âge auraient compris moins clairement le rôle de M. de Lafayette dans notre rénovation sociale. Mais sa conduite récente nous explique son passé et le complète parfaitement. Le peuple, au milieu du combat, appelle Lafayette : Lafayette arrive, la victoire est remportée ; Lafayette la préside ; les Bourbons envoient lui redemander la couronne qu’ils ont laissé cheoir : Il est trop tard, répond Lafayette. Ce n’est pas l’homme d’un parti, c’est un juge qui prononce la sentence de la France. Lafayette restaure les trois couleurs, donne des armes à tous les citoyens, relève la souveraineté nationale, laisse faire un roi, abat de nouveau le privilége aristocratique, couvre de sa popularité une chambre suspecte, des ministres coupables, se démet de son commandement et rentre dans son repos. Entendez-vous maintenant où cet homme a placé sa gloire ? Ne lui proposez pas la dictature, il n’en a ni le goût, ni l’instinct : n’attendez pas de lui davantage l’érection subite de la république ; ce républicain ne veut pas surprendre son pays, et tricher au jeu des révolutions ; ce qu’il considère comme la vérité sociale ne doit pas être un accident fugitif, mais la conquête réfléchie et définitive d’une nation convertie. M. de Lafayette met sa gloire à suivre la France et non pas à la devancer.

Que j’aime ces roués politiques qui jugent avec une suffisance ironique un des plus solides et plus purs caractères de l’histoire moderne ! Ils raillent la candeur du vieillard qu’ils ont éconduit et qu’ils courtisaient naguère. Mais le cultivateur de Lagrange n’est pas dupe. Il a fait ce qu’il voulait faire ; après quarante ans d’attente, il a banni la race de Louis xvi, il a inauguré les destinées nouvelles de la France. M. de Lafayette est en dehors de l’ordre commun ; il n’est sujet de personne ; il ressemble à ces législateurs de l’antiquité qui ne sortaient de leur retraite et de leur silence que pour accomplir une mission divine et des actes extraordinaires.

Les représentans divers de la démocratie française ont tous disparu ; Mirabeau n’a parlé que deux ans ; Robespierre n’a soutenu que dix-huit mois l’horreur problématique de son personnage ; Napoléon s’est fait un siècle en vingt ans ; seul, M. de Lafayette survit ; il a duré. Dès l’origine, acteur dans la révolution, il en est le contemporain assidu, le symbole perpétuel, la tradition vivante. Savez-vous à qui, monsieur, je ne puis m’empêcher de le comparer ? ne vous étonnez pas trop, à Louis xiv. Le fils d’Anne d’Autriche, dans sa longue carrière, n’a vécu que pour être, aux yeux de la France, le type vivant de la monarchie, roi, rien que roi ; il est l’état, il est la France, naturellement, avec une majesté simple ; Louis n’a pas l’originalité d’un Frédéric ou d’un Charles-Quint ; il n’a que la grandeur de son rôle, mais il l’a toute entière, mais si bien mêlée à sa médiocrité personnelle, que la postérité, je lui donne vingt siècles, ne cassera jamais le jugement de la France qui l’a nommé le grand roi. M. de Lafayette est peuple ; il ne s’appartient pas à lui-même, il appartient au peuple, il lui sourit, il l’aime ; sa vie est un rôle, mais sincèrement adopté, mais joué avec naturel, et qui sera soutenu jusqu’au bout, sans effort. Comme il n’avait la vocation ni d’un Pitt, ni d’un Napoléon, il est resté le serviteur des principes ; il ne ressemble à personne ; il est nouveau, parce qu’il est toujours le même ; au milieu des révolutions il n’enfle ni sa voix, ni son caractère ; il y porte la même sérénité qu’au milieu de sa famille ; qu’on l’approche à Lagrange ou à l’Hôtel-de-Ville, on le trouvera simple, spirituel et doux ; on chérit sa bonté, on vénère sa vertu ; on aimerait à lui trouver du génie, mais on est tranquille sur son immortalité, on est sûr que les petits enfans de nos enfans confirmeront dans l’avenir le nom de grand citoyen.

Que l’histoire est belle dans son économie ! Depuis la fin du quinzième siècle jusqu’à celle du dix-huitième, l’Europe a voulu façonner le monde nouveau qu’elle a découvert ; l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre ont jeté l’ancre de leurs vaisseaux dans des parages jusqu’alors inconnus ; la France n’est venue que plus tard, non pour porter en Amérique le génie de l’Europe, mais pour rapporter en Europe les leçons et les maximes de l’Amérique. Éternelle médiatrice du monde, cette Gaule, qui s’est entremise entre l’antiquité et le moyen âge, vient s’interposer entre un nouvel univers et l’Europe. Français, vous êtes partout où il y a, pour l’humanité, un pas à faire, une conquête à tenter.

La guerre de l’indépendance américaine, grâce à l’épée que la France a jeté dans la balance, a été capitale dans les destinées du monde. L’émancipation philosophique du dix-huitième siècle avait été la véritable école où s’étaient formés les Franklin et les Jefferson : ils traduisirent nos théories par des résolutions généreuses, et surent élever une liberté simple et pratique. Quand nos compatriotes revinrent en France après la guerre de l’indépendance, ils nous contèrent le spectacle dont ils avaient été témoins ; ils avaient vu des républicains fort honnêtes, bien élevés, pas déclamateurs, hommes de sens. C’était une république sans toge romaine et sans licteurs ; pas la moindre réminiscence de Lacédémone ; on y vivait fort bien ; même ces républicains n’étaient pas parfaits : ils avaient leurs travers, leurs défauts et leurs vices ; mais la raison et l’opinion générale prévalaient contre les infirmités individuelles.

Ce n’est pas sans motif, monsieur, que la France s’est la première liée avec l’Amérique : d’abord son inimitié envers l’Angleterre l’y sollicitait ; mais une autre cause plus humaine et plus profonde explique notre alliance avec les vingt-quatre états. La France s’est abouchée avec l’Amérique, parce que, de toutes les nations de l’Europe, elle est elle-même la plus démocratique : elle s’est instruite au spectacle d’un gouvernement sans mensonge et sans traditions surannées, d’un peuple se gouvernant lui-même, et promenant sur toutes les têtes la loi de l’élection et de la capacité. Voilà, monsieur, le véritable sens de ce qu’on appelle chez nous l’école américaine. Nous n’avons pas la moindre envie de nous modeler sur le patron des marchands de New-Yorck, notre amour-propre s’accommode assez bien des qualités nationales ; nous travaillons à les exalter, à les perfectionner, et non pas à les abolir. Mais quand un grand peuple, dans un autre hémisphère, jouit au sein de ses foyers d’une liberté facile et pratique, la France, toujours ardente à apprendre quelque chose, ne peut se refuser à regarder ce peuple, à moins d’être devenue stupide.

D’ailleurs, notre développement démocratique est une conséquence naturelle de notre histoire. Où sont nos croyances monarchiques ? dans la bière insultée de Louis xiv. Qu’avez-vous fait, messeigneurs, de votre autorité féodale sur les vilains, ou même de votre supériorité nobiliaire sur les bourgeois ? Vos priviléges sont tombés sous les coups de Richelieu et de Molière, de Rousseau et de Lafayette. Quel parti reste-t-il donc à prendre au peuple français, si ce n’est de se contenter de lui-même ? Il faut qu’il se résigne à l’indépendance ; Dieu n’a plus à lui donner que la liberté.

Elle sera longue, peut-être, la période historique où nous nous débrouillerons pour nous établir : comment ? par quels moyens ? par quelles institutions sociales ? Dieu le sait. Dieu qui, dans son invisible grandeur, regarde les hommes se mouvoir à ses pieds, tient en réserve, sous la garde du temps, les destinées des nations ; et quand les nations ont trouvé grâce devant lui par leur courage, il leur envoie les institutions qu’elles méritent, comme des armes divines. Alors, l’instant venu, l’homme animé du souffle de Dieu, artiste inspiré, crée une forme sociale, comme Phidias a créé Minerve. Mais les faveurs célestes ne se prostituent pas à l’indifférence des peuples, et l’athlète dont le courage s’émousserait, verrait tomber sur sa tête, avec le glaive du vainqueur, le mépris du monde et de Dieu.

Ainsi le devoir d’une nation est de marcher devant elle et de se mettre en harmonie avec les opportunités de la fortune, qui n’est pas aveugle. Laissons de côté pour aujourd’hui le souci des formes sociales qui encadreront l’avenir ; constatons bien le fonds, connaissons-nous nous-mêmes, acquérons la conscience de notre caractère, de sa valeur et de sa portée.

Or la France est le résumé vivant de quelques grands peuples qui ont passé sur la terre, et de plus, elle est elle-même. Ces deux termes, je veux dire ce dont elle a hérité et ce qui lui appartient en propre, sont vis-à-vis l’un de l’autre dans un rapport parfait et s’expriment dans une harmonieuse, aimable et brillante unité : et plus la France s’engagera dans le cours de sa direction et du siècle, plus on verra reluire les propriétés de son caractère ; elle pourra en contracter d’autres, mais sans perdre les anciennes.

Ainsi, monsieur, quand la démocratie française se dessinera par des linéamens plus précis, vous verrez reparaître avec plus de relief encore tout ce que nous avons d’athénien dans notre humeur : notre presse est aussi mordante, aussi acérée que les comédies des fêtes de Bacchus, notre tribune a la vivacité de l’Agora. Heureusement pour tempérer la frivolité attique, voici Rome qui nous a légué une partie de ses lois, plusieurs qualités de sa littérature et de sa langue, le goût de la guerre, un sens droit, et des aptitudes politiques. Pourquoi la démocratie française n’aurait-elle pas, comme Florence, l’amour et le génie des arts ? Les temps de Léon x et de Louis xiv sont passés, et si l’artiste veut élever de grandes choses, qu’il en demande au peuple les moyens, la puissance, l’inspiration. Cependant le bon sens de l’Amérique ne nous restera pas étranger ; quelques-unes de ses expériences nous profiteront. Enfin l’esprit français lui-même, vivifiant toutes ces analogies en les marquant de son type personnel, original sans être étroit, profond par son étendue, d’une verve éblouissante, brillera comme une flamme pure sur l’autel de la liberté pour éclairer l’Europe.

Il importe beaucoup, monsieur, que l’Europe nous connaisse, et qu’elle apprécie la maturité de notre développement démocratique ; qu’elle n’ait pour nous ni effroi ni mépris : nous méritons son estime.

Que l’Europe veuille bien considérer que la société française, pour être démocratique, n’est pas prête à se dissoudre : jamais nation n’eut plus le sentiment et le besoin de l’unité que la démocratie française. Aussi un pouvoir débile lui répugne ; elle aimera toujours à voir exercer puissamment l’autorité qu’elle confie ; et, dans son esprit, elle n’a jamais séparé du dévouement qu’elle exige la grandeur personnelle de ses représentans : c’est se traîner sur des réminiscences classiques, pour tomber dans un contre-sens historique, que d’appeler néant et poussière, la démocratie moderne, surtout en ce qui concerne la France. Qui donc a toujours chez nous entravé le pouvoir, et n’a jamais su s’en servir, si ce n’est l’aristocratie ? C’était le tiers-état qui tirait de ses rangs les conseillers de la monarchie et menait les affaires. L’unité forte du pouvoir exécutif est indispensable à la France, et vous accorderez à un peuple assez de raison pour qu’il puisse sentir ce dont il a besoin. Il ne faudrait pas non plus que les cours de l’Europe nous prissent en dédain, parce que nous sommes des plébéiens. L’orgueil aristocratique trouvera au moins son égal dans la fierté des hommes qui représenteront le peuple ; la révolution française peut consentir à traiter avec tout le monde, mais en reine : nous ne sommes pas, en Europe, des parvenus ; vieux et novateurs, nous sommes les fils aînés de la civilisation.

Comprenez-vous maintenant, monsieur, tout ce qu’il y a de républicanisme inévitable dans la tournure de nos idées et de quelques-unes de nos institutions ? Qu’est-ce que la liberté de la presse, que notre constitution déclare inviolable, si ce n’est le plus vrai symptôme de la liberté républicaine ? qu’est-ce que l’institution du jury ? qu’est-ce que l’égalité devant la loi ? qu’est-ce qu’une partie de la population sous les armes ? qu’est-ce que la tribune législative ? Et, dans nos habitudes, qu’est-ce que la fierté du tiers-état vis-à-vis des restes de l’antique noblesse ? Qu’est-ce que l’indépendance du prolétaire dans ses rapports avec la bourgeoisie ? Le républicanisme ne s’est-il pas fait jour jusque dans la doctrine des partisans de la vieille légitimité ? Ne leur avez-vous pas entendu parler, soit des états-généraux, soit des assemblées primaires, tant l’ascendant de la vérité est irrésistible ! L’Europe peut nous regarder comme des républicains, par la même raison qu’au dix-huitième siècle, elle considérait, avec Montesquieu, l’Angleterre comme un état libre, comme une république originale et moderne.

Étudiez sincèrement la civilisation française, vous la trouverez, sur plusieurs points, sincèrement républicaine. Le dix-neuvième siècle est un siècle puissant et fort ; le jeune géant grandit ; on peut croire à certains instans qu’il sommeille, mais le voilà qui fait un pas, et le monde est ébranlé ; quelquefois il semble irrégulier dans sa marche, mais il est persévérant : il se sert à merci des hommes et des générations ; il brise les destinées les plus hautes dont l’orgueil semblait le défier ; il prodigue, au succès de ses desseins, les renversemens des rois antiques ; il érige soudainement des fortunes inouies ; partout il cherche des instrumens, dût-il après en faire des victimes ; irrésistible, impitoyable, infini, il répète avec Dieu : Ego sum qui sum. Devant ce dominateur terrible, courbez la tête, obéissez ! Mais au lieu de le servir en tremblant, pourquoi ne pas le suivre avec amour ? Pourquoi ne pas aimer notre siècle, cette face de Dieu dans un point de l’éternité ? Passagers d’un jour, nous ne saurions refuser le pain qui nous a été jeté d’en haut : nous n’en aurons pas d’autre. Eh bien ! si, au lieu de le tremper de larmes stériles, nous l’arrosions des sueurs de notre travail ! si, au lieu de maudire la cause suprême qui nous fait mouvoir, nous nous prenions à la bénir ! si, au lieu du désespoir, l’enthousiasme ! si, au lieu de la crainte qui se retire, le dévouement qui se donne ! Oui, pourquoi les jeunes générations, formant un chœur immense sous l’œil de celui qui est, ne s’écrieraient-elles pas : Nous voilà, lévites nouveaux ; nous voilà, ministres dévoués des volontés progressives d’un Dieu qui ne change pas !

Au surplus, en France, monsieur, le temps de l’esprit critique semble passé ; ce juge raisonneur a été jugé lui-même ; après l’avoir suffisamment entendu, nous l’avons mis hors de cour. Nous avons assez de ces préfaces qui dissertent sans conclure, qui se gonflent sans accoucher ; il a pu être utile, il y a quelques années, de chercher une raison et une justification à tout ce qui était, de confondre dans une impartialité sceptique le passé et le présent, le bien et le mal : cette indifférence a pu servir contre les vieilles choses à les dissoudre ; mais aujourd’hui elle est une denrée trop légère pour alimenter des générations affamées de découvrir une vérité substantielle et solide.

Ces lettres, monsieur, que je vous adresse, je me suis décidé à les publier dans l’unique dessein de déblayer le sol ; elles sont critiques elles-mêmes, mais pour ensevelir l’esprit critique et négatif, mais pour discerner le faux d’avec le vrai, le suranné de ce qui est vif et réel, mais pour accélérer le règne de croyances nouvelles. Encore un coup, il importe que nous nous connaissions nous-mêmes, et que l’Europe nous connaisse. Voilà pourquoi, monsieur, j’ai trouvé quelque utilité dans la publicité de ces lettres familières ; je la suspendrai bientôt, car mon but est à peu près rempli ; il ne me reste plus qu’à constater, par un dernier coup-d’œil, la situation de la France, qu’à apprécier le point où elle est arrivée à travers les constitutions politiques qui se sont succédées depuis 1789. Je vous parlerai aussi des rapports de notre pays avec l’Allemagne. Ce sera l’objet de la dernière lettre que je rendrai publique ; désormais je reprendrai l’intimité secrète de notre correspondance, non sans plaisir, je l’avoue : il y a tant de charme dans cet échange confidentiel de pensées où l’esprit se repose en s’exerçant encore.


Lerminier.
  1. Voyez les précédentes lettres dans les livraisons antérieures.
  2. Expression de M. de Lafayette.