Les Morts pour la Patrie


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LES SOLDATS DE 1914, Les Morts pour la Patrie,
par la Comtesse de Noailles, with English Translation by Mrs. Margaret L. Woods


Les morts pour la Patrie ont la gloire plénière.
Ce long halètement des cœurs vers la lumière,
Où le génie humain épuise son effort,
Ceux-là n’en ont pas eu besoin : ils sont bien morts :
D’un coup ils ont rejoint l’éternité des siècles ;
Artisans du futur, ils ont près d’eux les aigles
Et la colombe avec l’olivier en son bec.
Ils dorment sous la vaste épitaphe des Grecs
Dont le monde à jamais s’ennoblit et s’étonne :
« Passant, regarde, et va dire à Lacédémone… »
Ces mots-là sont plus beaux qu’avoir vingt ans encor.
Nul ne mourra jamais aussi bien qu’ils sont morts.
L’ode, la symphonie et les nobles musées
Ne peuvent égaler ces âmes amusées
À jeter, comme un blé débordant le semeur,
Les astres qu’un héros lance aux cieux quand il meurt.
Ils ont rendu la nue épique et surhumaine,
L’espace, imprégné d’eux, perpétue et ramène
Leurs souffles, leurs regards et leurs fiers mouvements.
Ils ne sont plus des corps, ils sont des éléments.


Ils nous laissent la mort restreinte et solitaire,
L’angoisse de descendre, amoindris, sous la terre.
C’est par la solitude et son manque d’amour
Qu’il est dur de quitter la lumière du jour.
Nous, dans notre agonie anxieuse et chétive,
Nous saurons qu’il est vain que l’on meure ou qu’on vive
Puisque pendant des jours et des nuits les combats
Volaient de jeunes corps qui ne murmuraient pas.
Mais eux, foule héroïque éparse dans la brise,
Cavalcade emportée, escadrons, pelotons,
Ils ont cerclé l’azur d’une immortelle frise
Et fait à l’univers un sublime fronton !

Les mondes périront avant qu’ils ne périssent.

Mourants, nous envierons leur turbulent destin,
Nous dirons, en songeant à leur grand sacrifice :
L’azur brillait, c’était quelquefois le matin
Quand il fallait partir au feu ; le frais feuillage
Se mouvait comme l’eau drainant ses coquillages.
On voyait s’éveiller le doux monde animal.
L’odeur de la fumée et du chaume automnal
Répandait son secret et pénétrant bien-être ;
Les volets dans le vent battaient sur les fenêtres ;
Le village était gai, sentant qu’il serait fier,
On respirait l’odeur de la gloire, dans l’air ;
Parfois, on entendait tomber les glands des chênes,
Jetés par l’écureuil ; la pierreuse fontaine
De son jet mesuré, distrait et persistant
Lavait, désaltérait ces visages contents,

Qui laissaient sans regret une dernière alcôve.
Les femmes apportaient les glaïeuls et les mauves
Du verger. Les enfants se faisaient signe entre eux
Que ces aînés partaient pour d’ineffables jeux.
On s’empressait, nouant à la hâte, aux armures,
Les fleurs, prêtes déjà pour des tombes futures.
Les soldats se mettaient en marche. Leur maintien
Semblait prendre congé du joug quotidien
Dont nulle âme ici-bas, si Dieu l’a faite altière,
N’a supporté sans pleurs le pain et la litière.
Ils partaient, ils étaient hardis, chacun voulant
Étonner son ami par un plus noble élan,
Leurs âmes, en montant, se bousculaient sans doute
Sur la céleste voie où les héros font route.
Ils riaient. En riant, ils savaient que l’on meurt
Quand on accepte avec cette royale humeur
De courir à l’assaut comme à la promenade.
Ils mettaient leurs gants blancs devant la canonnade
Et tendaient cette main de fiancé joyeux
À la vierge d’airain qui leur broyait les yeux
Jusqu’à ce que le jour sombrât sous leurs paupières…

— Ô morts, assistez-nous à notre heure dernière !
Prenez pitié de nous, sachez combien vraiment
Nous vous avons aimés fièrement, humblement !
Dites-nous, pour qu’un peu de force nous soutienne :
« J’eus la mort des élus, sache endurer la tienne
Avec ce qu’elle a d’âpre, et de pauvre et d’amer.
Oui, j’ai goûté le feu, j’ai marché sur la mer,

J’ai crié : Lève-toi ! à des têtes penchées,
Et ma voix réveillait les morts dans les tranchées.
J’ai noué sur mon cœur frémissant et muet
Une chaîne d’acier que le soupir rompait.
J’ai tenu dans ma main une moisson de lances
Et manié un fer plus dur : la patience.
J’ai bu mon sang. J’ai pris, il le fallait aussi,
De l’ennemi blessé un fraternel souci.
Oui, j’ai fait les travaux d’Alexandre et d’Hercule.
Le soir, quand le coteau bleuit au crépuscule,
Je me suis souvenu des doux mots que disait
Jésus parmi les lys, car il parle aux Français.
Ô toi, qui n’as pas pu mourir dans cette gloire,
Apaise-toi. Je suis un ange dans l’Histoire,
L’Histoire, que tout être implore les doigts joints,
Mais je commande encor, chère âme, et je t’enjoins
De poser doucement ton front dans ma blessure.
Je n’étais pas cruel quand je tuais. Mesure,
Dans ce cœur entr’ouvert d’où s’épanche le sang,
Combien la haine est faible et l’amour est puissant.
Nous fûmes les soldats de l’amour, ceux qui disent :
“Nous faisons l’avenir, et nos terres promises, —
La liberté, l’espoir, l’orgueil loyal et droit, —
Nous ne permettrons pas, barbares, que vos rois
En fassent un désert où de serviles hordes
Enchaîneraient la Paix et la Miséricorde !
Nous gravissons les monts. Honte à celui qui met
Un obstacle à l’attrait sublime des sommets
D’où le cœur s’apparente à la nue infinie…” »

Si vous parlez ainsi près de mon agonie,

Soldat de dix-neuf cent quatorze, cher humain,
Je laisserai s’ouvrir docilement ma main
Qui fermait sur le monde une étreinte acharnée ;
Et, simple comme au jour d’automne où je suis née,
Je verrai sans regret mon esprit s’engloutir
Dans votre éternité joyeuse de Martyr !


La Comtesse de Noailles.