Les Mœurs et la politique en Espagne

Les Mœurs et la politique en Espagne
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 6 (p. 308-325).

LES MOEURS


ET


LA POLITIQUE EN ESPAGNE.




I. Escenas Matritenses, por et Curioso partante. Madrid.

II. Escenas Andaluzas, Alardes de Toros, Basgos populares, Cuadrps de

Costumbres, etc., etc., por et Solitario. Madrid.




Le livre de politique le plus instructif, le plus vivant et le plus profond, n’est-ce point un livre de mœurs ? L’étude intelligente et sincère des mœurs d’un pays, dans leur variété, dans leur saveur originale, n’a point seulement pour l’esprit curieux ce poétique et saisissant attrait du pittoresque ; elle aide à éclaircir le mystère de ces phénomènes étranges, inexplicables parfois, qui éclatent à la surface de la vie sociale sous la forme de révolutions politiques. Elle fait mieux que vous introduire dans cette région inanimée de la métaphysique officielle et fixer votre regard sur le jeu artificiel d’institutions abstraites ; elle vous fait respirer ce parfum âpre et doux de l’originalité populaire, en ouvrant devant vous le domaine vivant de la réalité, — ce domaine des labeurs journaliers, des traditions domestiques, des coutumes naïves, des plaisirs familiers, des cultes héréditaires et des superstitions même où se révèlent les instincts de nationalité et de race. N’est-ce point assez de cette idéologie, flanquée au besoin de statistique, qui prétend reproduire le mouvement des sociétés, et qui, lorsqu’on la questionne sur l’état moral d’un pays, vous répond par des analyses philosophiques, des anatomies savantes, des théorèmes pompeux de mécanique constitutionnelle ou des supputations économiques ? Merveilleux moyen de surprendre le secret des sociétés que de s’attacher uniquement à ces mécanismes extérieurs, à ces fictions et à ces calculs ! En échappant à cette atmosphère où rien de vivant ne palpite, je comprends ce qu’on peut trouver d’intérêt et de véritable philosophie même dans l’observation simple des mœurs d’un peuple et des singularités qui s’y rencontrent, dans la description de ses habitudes lentement formées, de ses plaisirs qui portent aussi l’empreinte de son génie, de ses attachemens persistans, de ses aptitudes instinctives et de ces mille traits enfin dont l’ensemble compose ce qu’on peut appeler sa physionomie nationale. C’est du moins un peuple saisissable et réel qu’on a sous les yeux, au lieu d’un peuple chimérique et factice. Décrire ces choses légères, ces nuances qui se déploient, un type local qui survit, une coutume originale, la passion ardente de certaines jouissances, une fête ou un costume, ce n’est rien, pensez-vous ? Ce n’est rien, et c’est beaucoup pour celui qui interroge ces curieux témoignages et en recherche le sens intime. Cette fête populaire que vous couvrez d’un philosophique et inattentif dédain, savez-vous quelle parcelle du sentiment national s’est condensée un jour en elle et la fait vivre ? Cet usage, bizarre peut-être en apparence, savez-vous à quelle profondeur il est enraciné dans le sol ? Cet amour enthousiaste de certains plaisirs, savez-vous à quelles sources il s’enflamme ? Fêtes, usages, plaisirs, — ils tiennent à l’essence nationale elle-même dont ils sont la manifestation variée et pittoresque. Les mœurs, à vrai dire, montrent le génie national en action, à chaque heure de la vie, dans toutes les conditions, sous toutes les faces, et c’est ce qui attache un étrange intérêt à la reproduction qu’on en fait, — intérêt non-seulement littéraire, mais politique aussi, — politique, parce qu’elles sont la condensation vivante des sentimens, des passions, des instincts spontanés d’une race, parce qu’elles forment la portion la plus réelle de son existence, celle dont les transformations ne s’improvisent pas, que les révolutions parviennent le plus difficilement à vaincre, et qui, lorsqu’elle est, par malheur, atteinte à son tour, laisse un pays, sans cohésion et sans point d’appui, livré au péril des crises sociales. L’histoire des mœurs ne se trouve-t-elle point être ainsi la plus véridique et la plus saisissante des histoires ? La lutte enflammée des idées n’y a-t-elle point son reflet ? Le choc des intérêts n’y a-t-il point son écho ? Tout, jusqu’à la persistance ou l’affaiblissement de la plus simple tradition populaire, de la coutume la plus ingénue, n’a-t-il pas sa lumineuse signification ? Une telle étude n’est point faite pour diminuer d’intérêt dans nos jours d’impérieuses transformations et d’invincibles résistances, dans cette mêlée indescriptible où le sentiment peut-être le plus obscurci, c’est le sentiment de la réalité.

Le siècle où nous vivons offre à l’observateur attentif le spectacle d’un double mouvement plein de singularités frappantes. D’un côté, l’esprit d’abstraction règne et gouverne, exerçant sur les intelligences une despotique fascination ; il enivre les ames vulgaires de fictions, de formules, d’idéalités métaphysiques, et les plonge dans une sorte d’hallucination ardente où elles perdent l’instinct des choses réelles. Un des traits distinctifs de cette fatale passion contemporaine, c’est le mépris de la réalité ; les croyances positives des peuples, les symboles qu’ils reconnaissent, les habitudes simples et vigoureuses où est passée l’essence de leur génie, elle les efface, les altère, les détruit, pour y substituer, — quoi ? une vie factice, un monde chimérique, où vous voyez des ombres se poursuivre et des rêves se faire la guerre, où prospère le commerce des recettes sociales impossibles, où on s’insurge pour faire triompher des mots qu’on inscrit soigneusement sur le papier ou sur la pierre, et qui sont à peine tracés que leur sens est obscurci, que d’autres mots viennent à leur tour éblouir et surprendre l’irrésolution publique. À la place des croyances réelles, vous avez des passions abstraites, la foi au chiffre comme régulateur social ; à la place des symboles qui répondent aux plus profonds instincts humains, des combinaisons scientifiques érigées en pactes constitutifs. Jamais on ne vit, je crois bien, une telle émulation à adorer l’abstraction sous toutes ses formes. Le résultat évident de cet étrange esprit, c’est qu’il dépouille les peuples du sentiment de leur identité, de leur personnalité, en affectant les élémens réels qui constituent leur vie propre ; c’est qu’il supprime les nuances nationales, en ayant en vue l’homme, ainsi que le disait un grand penseur, et non les hommes. L’abstraction a fait du chemin : elle était grave autrefois, solennelle, pompeuse ; elle s’écriait « Périsse un pays plutôt qu’un principe ! » Elle apparaît aujourd’hui sous la forme de rêves maladifs d’imaginations hystériques, et il faut lui rendre cette justice que, pour ces rêves, elle brûlerait encore le monde. — D’un autre côté, un vague et indicible instinct semble pousser certaines nationalités à se reconstituer, certaines races à revendiquer et à défendre leur originalité ; elles s’attachent aux côtés réels et caractéristiques de leur existence ; elles se bercent de leurs souvenirs, entretiennent le culte de leurs traditions, et cherchent à faire éclater la permanence de leur génie dans leurs tendances politiques, dans leur littérature, dans leurs mœurs et jusque dans les incidens les plus frivoles de leur vie. Vous voyez des peuples savourer l’orgueil de leur race, s’exalter dans le sentiment de leur destinée individuelle, s’enthousiasmer d’une coutume, d’un plaisir où se peint leur nature ; ils ont la conscience de ce qui les distingue comme peuples, et portent avec fierté ces signes indélébiles de leur nationalité. Cette fidélité instinctive du sentiment national, qui est l’opposé de l’esprit d’abstraction, et qu’on voit lutter avec lui parfois au sein d’un même pays, est aussi un des traits de notre problématique époque ; elle en révèle un des aspects. Analysez ces élémens divers, combinez l’action de ces courans mystérieux : peut-être aurez-vous le secret de ce qu’il y a de compliqué, de contradictoire et d’incohérent dans plus d’une de ces explosions qui se dégagent d’un sol embrasé. Et les traces de cet inexprimable travail, où pouvez-vous les mieux saisir que dans les mœurs ? Ce n’est point sur le théâtre qu’il faut observer et étudier un peuple, c’est dans la vie réelle où sa nature se dévoile sans couleurs factices, dans la vérité dramatique de ses luttes intérieures. Jetez les yeux sur l’Espagne : de remarquables écrits reproduisent le mouvement des idées politiques ; des talens distingués popularisent la science administrative ou économique, initient les esprits aux méthodes et aux systèmes. M. Alcala Galiano a fait, en se jouant, des cours de droit constitutionnel ; M. Posada Herrera a fait avec succès des leçons d’administration. Quoi encore ? l’Espagne a eu des clubs, elle a eu des chaires publiques ; elle a des tribunes et des journaux. Là n’est point toute la vie espagnole assurément, et une, des meilleures parts resterait encore à des peintures de mœurs qui sauraient avoir cette éloquence et cet intérêt propres à la vérité humaine habilement observée, à des œuvres issues de cette même inspiration sous laquelle sont nées les Scènes madrilègnes ou les Scènes andalouses, piquantes explorations de ce domaine intime que l’historien dédaigne souvent, que le politique n’entrevoit pas, que l’économiste met hors de cause dans ses calculs. La science qui se guinde n’a point ce pittoresque et vivant attrait qu’a la description d’une romeria de san Isidro ou de la feria de Mayrena. Ce solitaire, très libre chroniqueur des Scènes andalouses, réussit à vous intéresser à une physiologie de la cape, à une dissertation sur le boléro ou au récit d’une assemblée générale de ces messieurs et ces dames de Triana. Triana, — qui l’ignore ? — est un des faubourgs de Séville, particulièrement hanté par la race gitanesque.

On connaît peut-être le vrai nom de l’auteur des Scènes madrilègnes ; c’est un des spirituels Espagnols contemporains, M. Mesonero Romanos. Après avoir décrit, en quelque sorte géographiquement, Madrid dans un Manuel précieux de documens, l’auteur l’a animé dans les Scènes. L’Espagne réelle apparaît dans cette série de tableaux, ici enveloppée encore de ses couleurs originales, là dans son travail singulier de transformation, plus loin, à demi submergée déjà sous le flot des influences nouvelles qui se propagent. C’est un drame varié que vous avez sous les yeux, dont les scènes se succèdent sous des titres divers : La rue de Tolède, la Procession du saint sacrement, Grandesse et misère, la Politicomanie, l’Étranger dans sa patrie, le Retour de Paris, et de ces fictions légères se dégage une observation ingénieuse, peu profonde peut-être, mais fine, enjouée et correcte, aussi prompte à saisir les ridicules nouveaux que facilement indulgente pour les vieilles faiblesses de l’humeur nationale. Les observations de M. Mesonero Romanos sur le côté pittoresque de Madrid n’ont point été sans utilité et sans résultat dans les réformes matérielles dont la ville a été le théâtre. Elles ont fait mieux un jour : elles ont fait épargner la maison de Cervantes, près de tomber sous le marteau, victime d’une de ces manies de démolition qui, dans les périodes révolutionnaires, s’acharnent aux pierres comme aux idées. La verve pieuse du curioso parlante a sauvé cet obscur et illustre asile de la rue du Lion, d’où est sorti Don Quichotte, et sur lequel vous pouvez aller lire aujourd’hui ces simples paroles : « Ici vécut et mourut Michel de Cervantes Saavedra ! » La Casa de Cervantes est un chapitre d’une inspiration littéraire touchante jeté au milieu de tableaux d’un trait rapide et vif. Mettez à côté les Scènes andalouses : ces esquisses, d’une date récente, ont peut-être une saveur plus native, plus espagnole ; on y sent une observation familière avec ces spectacles populaires et charmans de l’Andalousie, que l’auteur décrit avec une vraie passion ; les lieux et les hommes y revivent ; les retours sur les choses actuelles s’y aiguisent en pointe acérée. Sous ce nom de solitaire, d’ailleurs, se cache un des esprits cultivés de la littérature nouvelle de l’Espagne, un érudit expert en vieille poésie et en documens arabes, M. Serafin Calderon ; et si l’ingénieux auteur raille parfois les constitutions, ce n’est point sans y avoir coopéré comme député, ce qui, me direz-vous peut-être, est un motif de plus pour en connaître le mensonge. Ce charmant solitaire vous conduira dans un monde étrange vraiment, dans un monde où on ne disserte ni sur la souveraineté, ni sur l’équilibre des pouvoirs, mais où on savoure le soleil, où le plaisir est une ivresse, où tout s’empreint d’une couleur originale et pittoresque, et où, à travers les éclats et les bizarreries d’imagination, s’aperçoit la trame d’une des natures populaires les plus viriles. Il vous fera assister aux mystères du Roque et du Bronquis, et ranimera les types les plus merveilleux, les rois des fêtes, les reines du plaisir. Êtes-vous allé aux Percheles de Malaga, au Mercadillo de Ronda, au Campillo de Grenade, à Santa-Marina de Cordoue, « partout où l’Espagne vit et règne sans mélange ni croisement étranger ?… » C’est là le domaine qu’explore le solitaire. Les Scènes andalouses sont un des fruits nouveaux et savoureux de cette vieille inspiration nationale qui a produit Rinconete et Cortadillo et l’iliade humoristique de la littérature picaresque. Ce monde original, décrit par M. Serafin Calderon, est-il près de se laisser absorber et de périr ? N’y a-t-il point, au contraire, dans les mœurs espagnoles quelque chose de profond et de vivace qui déjoue les calculs, brave l’action de certaines influences, se perpétue à travers les modifications accidentelles, et qu’il ne faut point juger seulement par ces bizarreries extérieures, qui sont, en quelque sorte, les fleurs de l’imagination populaire ? Voyez comme la description de quelques nuances de la vie andalouse ramène naturellement aux problèmes qui dominent notre époque et en font le théâtre de luttes immortelles !

L’Espagne, en effet, est un des pays où s’agitent, dans leur puissance, ces questions qui touchent à la nationalité même des peuples, à l’essence de leur caractère et aux lois secrètes de leurs transformations politiques. Les invasions, les émigrations, les révolutions, qui forment le tissu de son histoire contemporaine, ne devaient-elles pas nécessairement développer sur ce sol sans repos des goûts, des intérêts, des élémens tendant sans cesse à se naturaliser dans les mœurs et à transformer la physionomie de la vie sociale ? M. Mesonero Romanos laisse pressentir les progrès de cette altération dans une de ses esquisses où il rapproche deux dates, 1802 et les années où nous vivons. Durant ce laps de temps que de changemens ont pu s’opérer ! Celui qui aurait quitté la patrie il y a près d’un demi-siècle et qui la reverrait aujourd’hui, dit le curioso parlante, la trouverait « plus brillante et plus ornée ; il observerait plus d’activité dans notre industrie ; il admirerait le progrès des arts et le nombre des établissemens destinés à répandre les connaissances utiles ; il remarquerait le bon goût qui s’introduit dans les maisons, dans les costumes, dans les monumens publics… » Que de qualités traditionnelles, en même temps, dont l’altération sensible le frapperait ! que de signes caractéristiques lui sembleraient à demi effacés ! L’Espagne, elle aussi, dans la vie hasardeuse, a eu à lutter avec cet étrange ennemi que je signalais, — l’esprit d’abstraction. Elle a eu sa constitution de 1812, rêve innocent de candides idéologues qui promulguaient les principes de 1791 en style lyrique ; elle a marqué chacune de ses étapes par des chartes et des statuts mêlés d’aristocratie, de démocratie et surtout de logomachie ; elle a eu ses alchimistes de bonheur public, ses marchands de secrets merveilleux. Par une triste manie d’imitation, elle s’est inoculé parfois des passions qu’elle ne ressentait pas, et a allumé des incendies qu’elle voyait brûler avec regret. Ce que ce tourbillon a produit à la surface de tentatives factices, de nuances artificielles, d’amalgames et d’anomalies, demandez-le aux pages humoristiques de cet autre peintre de mœurs, Larra, qui promenait son bon sens lumineux dans ce royaume des ombres et flagellait de son sarcasme toutes les incohérences, toutes les crédulités chimériques, surtout cette adoration hébétée de la parole abstraite qui énerve le sens national et l’instinct de la réalité dans l’ame des peuples. La Péninsule a vu passer devant elle « ces lanternes magiques, »comme les appelle Larra ; elle a goûté à ces fruits sans saveur qui ont pu affadir sa nature. Voyez pourtant aujourd’hui le mouvement qui semble s’accomplir au-delà des Pyrénées ! on y distingue comme un travail de revendication nationale que rend plus sensible peut-être l’accélération du mouvement révolutionnaire dans d’autres pays. L’Espagne s’est arrêtée dans cette passion abstraite de l’unité politique absolue devant l’indépendance locale de trois petites provinces, — Guipuzcoa, Alava et Biscaye, — qui conservent encore leurs usages, leurs coutumes et leurs lois, et sont, dans ces conditions, un élément de force, tandis que de leur assimilation naîtrait un péril. Cette libre diversité qui tient compte des nécessités traditionnelles et des mœurs garantit la cohésion nationale, sert les provinces basques et l’Espagne elle-même. C’est le triomphe de la réalité politique sur l’esprit de système. Examinez un autre point : malgré la flamme des couvens de Madrid et de la Catalogne incendiés en 1836 par des passions factices, malgré ce sang de quelques moines égorgés par une sinistre émulation de nos fureurs, le sentiment religieux n’est pas moins vivace, et se révèle, en ce moment même, par des symptômes singuliers, par une sorte d’attrait nouveau qui semble s’attacher à la vie claustrale pour les imaginations ébranlées. C’est une tendance qui se fait remarquer aujourd’hui au-delà des Pyrénées et qu’on signalait récemment. Si vous vous arrêtez à des signes plus frivoles, si tous aimez mieux observer ce que deviennent les plaisirs populaires, l’auteur des Scènes andalouses vous apprendra que le nombre des taureaux qui courent et jouent, bien loin de diminuer, a triplé depuis vingt ans, et que des cirques se sont élevés de toutes parts. C’est ce qui me fait dire que l’originalité espagnole, au fond, n’est point morte. Que peut prouver ceci ? Serait-ce qu’il n’est point dans la nature des choses qu’un peuple se transforme par degrés ? Il y a des transformations nécessaires, et celles-là s’accomplissent invinciblement ; elles laissent leur empreinte sur les mœurs comme sur les idées ; mais, qu’on le remarque, ce qu’il y a en elles de nécessaire se limite au point au-delà duquel elles dénatureraient le caractère d’une nation, elles atteindraient non-seulement ce qui est superficiel et transitoire dans ses habitudes, mais ce qui est fondamental, ce qui tient à l’essence même de son génie. Là finit ce qu’il y a en elles de nécessaire ; là s’arrête aussi leur efficacité ; là vient fastueusement et misérablement échouer l’orgueil de l’abstraction révolutionnaire. Nous avons vu, il y a un demi-siècle, de grands reconstructeurs de l’humanité contraints de faire l’aveu de leur impuissance devant le plus simple détail de mœurs ; ils s’étonnaient, eux « qui avaient renversé la Bastille et le trône,… qui avaient vaincu l’Europe, » de ne pouvoir même créer une fête publique ou un costume. Ils dépêchaient des circulaires contre de pauvres feux de la Saint Jean, qu’ils traitaient de « torches de superstition, » de « flambeaux de réaction, » et ces feux s’allument encore chaque année sur nos collines comme des signes naïfs et visibles de ce qu’il y a de durable dans la plus simple tradition. Il a survécu en Espagne plus qu’ailleurs un sentiment dans lequel ce fanatisme radical est fait pour rencontrer un invincible obstacle, c’est le sentiment vigoureux des choses du passé, — cet amour du passé qu’on taxait légèrement d’infatuation puérile, et qui s’est trouvé être une vertu, qui tend sans cesse du moins à ramener à une mesure juste et nationale le travail d’innovation auquel la vie espagnole est en proie.

C’est surtout le côté des transformations qui apparaît dans les Scènes madrilègnes. Les mille nuances, les affectations, les contradictions, les ridicules, les manies de ce monde espagnol en ébullition, M. Mesonero Romanos les analyse avec une vivacité d’ironie subtile ; tout ce tourbillon révolutionnaire qui se réfléchit aussi dans les mœurs et en fait un théâtre « à ombres chinoises, » il le dépeint sans confusion, et ces types imprévus, artificiels, le plus souvent sans durée, développés dans la vie sociale sous la pression de toutes les influences nouvelles qui se succèdent, se mêlent ou se combattent, il les reproduit d’un trait spirituel et fin. N’apercevez-vous pas quelque éclair de vérité dans ces paroles ironiques de la Politicomanie : « Écoutez, dit le héros de l’auteur des Scènes madrilègnes, écoutez la conversation des hommes et des femmes, des enfans et des vieillards, des grands et des petits ; écoutez leurs réflexions, leurs discussions et leurs conclusions, et vous vous convaincrez que la politique est une science naturelle qui pousse spontanément dans l’esprit sans semence ni préparation, que le goût dominant du siècle, en étendant cette faculté naturelle, fait de chacun un improvisateur de lois capable de lutter avec Solon l’Athénien lui-même. » Notre curioso parlante se fait l’exécuteur testamentaire du politicomane, et dans le glorieux inventaire de ce modèle des successions humanitaires que trouve-t-il ? « Une longue liste de créanciers et un système complet d’amortissement de la dette publique, deux ou trois mémoires sur la paix intérieure et un projet de séparation avec sa femme, trois ou quatre livres de philosophie et un pistolet qui devait lui servir, disait-il, quand il serait las de vivre, un traité général d’éducation publique et quatre enfans qui ne savaient pas lire… » Précieux, spirituel et trop exact inventaire, qui a son intérêt pour nous assurément et que vous connaissez, je n’en doute pas ! A un point de vue plus purement espagnol, ne sentez-vous pas aussi ce qu’il a pu y avoir de vrai dans des types tels que celui de l’étranger dans sa patrie ? Cet étranger, c’est celui qui a fait son éducation en France, qui a séjourné à Paris ou à Londres, qui est venu, en un mot, assister au spectacle de nos civilisations plus apparentes que réelles, plus extérieures que profondes, et qui revient dans son pays dégoûté et mécontent, l’inquiétude dans l’esprit, le dédain sur les lèvres, parlant de chemins de fer, de stratégie parlementaire, de physiologie politique ou de littérature humanitaire, et trouvant les courses de taureaux un plaisir barbare. L’étranger dans sa patrie était peut-être autrefois modéré et doctrinaire, il est démocrate aujourd’hui certainement. L’auteur poursuit ainsi son ingénieux voyage à travers les mille fluctuations des mœurs, les variations des goûts, les fantaisies et les entraînemens de la vie espagnole.

Pénétrez plus avant pourtant dans l’essence de ces mœurs dont l’auteur des Scènes madrilègnes décrit la surface agitée, écartez un moment ces mille traits extérieurs, variables et confus, d’une société au-dessus de laquelle vingt révolutions ont passé, et qui ne s’appliquent au surplus qu’à un monde restreint : vous vous retrouverez en présence du fond intime, original, permanent de la nature espagnole. — Nulle part peut-être l’homme, pris dans son individualité nationale et morale, n’est moins abaissé qu’au-delà des Pyrénées. Les civilisations complexes, raffinées, savantes, qui tendent à prévaloir, ont de ces faiblesses, de ces nausées terribles, qu’on me passe le terme, dont nous sommes les témoins, parce qu’elles ne vivent que par l’esprit, ne développent que l’intelligence, ne surexcitent que l’imagination ; elles n’entretiennent point le caractère, elles le dissolvent au contraire. Ce qui frappe en Espagne, c’est la permanence du caractère, c’est ce vigoureux sentiment intérieur qui maintient le niveau moral d’une race et lui donne un air viril même dans ses malheurs, c’est cette valeur propre d’une nature pleine de vie et de ressort qui a un mot singulier de défi pour tous les obstacles : no importa ! Analysez ce caractère à travers cette mystérieuse élaboration des mœurs contemporaines, son originalité se relèvera à vos yeux ; vous le retrouverez empreint d’idéalité et de réalité à la fois, libre et soumis, enthousiaste et sensé, familier et fier, résigné et héroïque, sérieux et brillant. L’Espagnol n’est point obséquieux ; il n’a point de ces passions faméliques qui dégradent l’être humain ; la pauvreté ne l’abaisse point. L’instinct d’indépendance, si vivant au-delà des Pyrénées et qui est comme l’élément national primitif, relève l’homme et lui communique cette aisance et cette dignité sans emprunt qu’on voit gravées souvent sur une figure populaire qui passe. Il y a dans l’ensemble de la vie privée, si différente de la vie publique en Espagne, une saveur de liberté pratique qui fait le charme des relations et des mœurs. La vivacité des inclinations ne s’y déguise point sous les hypocrisies calculées ; le caractère national y conserve son ingénuité virile ou gracieuse ; les rapports y sont sans contrainte ; la familiarité a dans les habitudes et dans le langage mille nuances, mille délicatesses de liberté, de dignité facile, d’abandon aisé, qui forment cet esprit original et inimitable de sociabilité que nos voisins appellent le trato. Au fond, cette nature espagnole, observée dans ses crises les plus extrêmes comme dans sa familière intimité, dans tous les contrastes de ses penchans et de ses goûts, laisse pressentir quelque chose de simple et de vierge encore qui en fait une nature spontanée, entière dans ses entraînemens, dans ses passions, dans ses plaisirs, dans ses fanatismes, et lente à subir les influences. Il est des raffinemens subtils qui ne trouvent point accès en elle ; il est des combinaisons et des spectacles politiques auxquels elle assiste comme à la représentation d’un drame où elle n’a point de rôle ; il est des théories qui flottent, dépaysées et errantes, dans son atmosphère, sans la pénétrer. Les journaux eux-mêmes, — cette merveille des civilisations décrépites et bavardes, — ont moins d’action, sont moins un besoin en Espagne qu’ailleurs, et ce solitaire, peut-être libéral quand il vote au congrès, ne parle point sans une sorte de regret indéfinissable du temps où on ne recevait que cinq exemplaires de la Gazette à Séville, et où les galions revenaient d’Amérique. Bien des systèmes qui envoient leurs commis-voyageurs au-delà des Pyrénées, et qu’on croit florissans, y obtiennent le succès d’une curiosité de Nuremberg. Je questionnais, à Madrid, un jeune officier qui se piquait de fouriérisme et qui se vantait, je crois : « Nous sommes trois en Espagne, me disait-il, qui comprenons peut-être Fourier. » Heureuse, spirituelle et profonde Espagne !

Nous parlons souvent de démocratie en France : c’est un caprice de notre esprit, une conception de notre intelligence. Nous nous créons un petit monde idéal, peuplé de quelques fétiches en honneur, entre lesquels l’abstraction démocratique figure glorieusement. La démocratie est dans les idées en France ; elle n’est point dans les mœurs, où règne une émulation universelle de primauté et de domination, où les antagonismes sont invétérés, où l’instinct supérieur de l’égalité morale ne comble point les intervalles créés par l’inégalité des rangs et des fortunes, et où toutes les ambitions évincées, toutes les cupidités déçues, toutes les misères aigries se traduisent en haines, en divisions, en scissions sociales. Dans cette lutte entre les idées et les mœurs, la société française s’use, s’épuise, réunissant les vices des aristocraties et des démocraties sans avoir leurs bienfaits. Il n’en est pas de même en Espagne. La démocratie n’est point dans les idées et ne s’y condense point en théories enflammées ; elle est dans les mœurs et dans les traditions. Cette juste et large définition du peuple, qu’on proclame aujourd’hui en disant qu’il se compose de l’universalité des citoyens, qu’on invoque presque comme une nouveauté et qui a tant de peine à devenir autre chose qu’un mot, elle est vieille comme l’histoire en Espagne, et réelle comme un fait. Elle a été écrite par Alphonse XI dans les Partidas : « le peuple, dit-il, ce n’est point la gent menue, comme laboureurs et nécessiteux… : . c’est la réunion de tous les hommes… » La démocratie a un caractère de réalité familière au-delà des Pyrénées ; elle est dans ce sentiment d’égalité morale qui circule dans l’atmosphère, relie les hommes et les classes en s’harmonisant avec la hiérarchie sociale, élève le niveau commun et est comme la force secrète et conservatrice de cette mystérieuse vie espagnole. Le pays où le goût des distinctions et des hiérarchies a reçu le moins d’atteintes peut-être est aussi le pays où les hommes se sentent le plus naturellement égaux. Allez dans les provinces basques, vous trouverez la démocratie la plus effective, la plus réelle et la plus élevée aussi, puisqu’elle résulte d’une noblesse commune, attachée en quelque sorte au sol natal ; allez dans l’Andalousie, vous trouverez cette démocratie pratique dont parle le solitaire, et qui fait qu’Espagnols de tout rang, de toute classe, se mêlent et se confondent sous l’impulsion de certains goûts nationaux, de certaines ardeurs, dans la jouissance de certains plaisirs. Le trait le plus saillant peut-être en Espagne, c’est cette absence d’hostilité entre les classes rapprochées par tous les instincts de leur nature, par leurs qualités et par leurs vices mêmes, séparées seulement par les hasards secondaires de position et de fortune. L’Espagnol ne hait point la noblesse ; il en a toutes les fiertés, au contraire. Il sent gronder en lui bien des passions de guerres civiles, non ces besoins de vengeance qui sont comme le levain aigri des démocraties, et qui se traduisent en immolations révolutionnaires ou en guerres sociales. Il peut se retrouver dans cette nature de ces naïvetés de barbarie comme il s’en dégage parfois des natures restées primitives à beaucoup d’égards ; de toutes les corruptions, celle qui peut le moins y trouver place et s’y enraciner, c’est la corruption démagogique, parce que dans son essence, qui est la haine de tout ce qui est élevé, elle viole le tempérament espagnol lui-même ; elle le viole dans ses instincts traditionnels, dans ses tendances et jusque dans ses goûts invincibles de poétiques et aristocratiques jouissances.

Les esquisses de M. Serafin Calderon seraient sans intérêt, si elles ne reflétaient quelque chose de cette nature espagnole, si elles ne la reproduisaient, non sans doute dans ce qu’elle a de plus puissant et de plus sérieux, mais dans son mouvement intime, dans ses nuances familières, dans quelques-uns de ces détails de mœurs qui font penser souvent et à la lumière desquels, en quelque sorte, on aperçoit le type des races. L’auteur des Scènes madrilègnes a un sentiment très vif, je le disais, des ridicules de cette société partagée entre ses besoins de transformation et l’amour de sa propre originalité ; le solitaire a plutôt le sentiment du pittoresque national, qu’il va ressaisir dans cette brûlante, poétique et libre Andalousie d’un relief si vivant, et où une nature physique pétrie à tous les feux du midi sert de cadre à un des caractères populaires les plus curieux, les plus expressifs, les plus animés. L’Andalousie est un pays original, même à côté du reste de l’Espagne, — original par son ciel, par son esprit, par ses mœurs, par ses costumes et tous ces types bizarres qui se groupent étrangement sous vos yeux. L’auteur des Scènes andalouses a des prédilections pour ce monde de héros populaires nés entre Ecija, Cordoue, Cadix et Séville, « de beaux chanteurs, de joueurs de guitare, de relanceurs de taureaux, » de majos au chapeau calañez, à la veste de velours brodée. Il affectionne singulièrement dans ses peintures cette vie d’indépendance universelle et pratique où règne l’abandon, l’émulation du plaisir, où la foule se répand à certains jours dans une feria, laissant éclater ses passions et ses goûts, et où on s’oublie dans une sorte d’ivresse orientale en suivant les mouvemens d’une danse entraînante, au chant de quelque romance d’une indicible mélancolie ou d’une saveur picaresque. Ces tableaux pittoresques, — la Feria de Mayrena, la Rifa Andaluza, Un Baile en Triana,-que sont-ils autre chose que la poésie des mœurs populaires de l’Andalousie ? Il y a bien dans cette fougueuse organisation méridionale un autre trait de caractère glorieux et rare, et que le véridique solitaire ne petit oublier. « L’Andalou, dit-il dans son esquisse sur Manolito Gasquez le Sévillan, l’Andalou est le roi de l’inventif, du multiplicatif, de l’augmentatif Quand il raconte, il faut couper, rogner, rabattre, soustraire et extraire encore la racine cubique de ce qui reste… » Mais cette faculté merveilleuse d’invention, aux yeux de l’auteur, ne tient point à un instinct pervers de dissimulation et de mensonge ; elle a sa source dans la vivacité de l’imagination, dans la puissance irrésistible de la fantaisie. « L’Andalou, ajoute le solitaire, voit, imagine et pense d’une certaine manière, et son langage reproduit le mouvement de ses impressions. » Joignez à ceci, d’ailleurs, que l’Andalousie, au fond, n’en est pas moins une des provinces les plus réellement fécondes, les plus productives de l’Espagne, et que de son sein sortent encore les premiers hommes d’état, les premiers généraux contemporains.

La vie extérieure, on le sent, a une grande place en Andalousie ; c’est ce qui explique cette originale animation de certaines fêtes populaires, de certaines réunions. Voyez cet immense et pittoresque concours de monde attiré par la foire de Mayrena, qui a lieu au mois d’avril : on s’y rend de tous les points du royaume méridional, depuis le Xenil jusqu’aux frontières de Portugal, depuis la sierra Morena jusqu’à Tarifa et à Malaga ; ce ne sont point seulement les marchands qui accourent, ce sont surtout les curieux, « ceux qui vont vivre pendant trois jours de plaisir et de vapeur dans ce centre de sensations neuves et variées. » L’auteur des Scènes andalouses décrit ce mouvement avec une verve poétique qui reproduit aussi l’aspect naturel des lieux. « Ah ! Mayrena, dit-il, Mayrena de l’Alcor ! je me souviens du jour où j’arrivai de Séville à ta riche et populeuse feria. Un soleil clair et doux donnait la vie au beau paysage d’Alcala de Guadaira… d’un côté et de l’autre s’étendaient les symétriques bois d’oliviers qui se perdent à la vue comme l’horizon sur la mer, et, devant moi, comme fermant le tableau, apparaissaient couronnés de nuages rosés les coteaux sur lesquels repose l’antique Carmona… Autour et au loin se succédaient les collines ou s’ouvraient les vallées, théâtre des exploits des descendans ou des rivaux de Francisco Esteban, de Nebron, des sept enfans d’Ecija, de José Maria, Caballero et cent autres, rois des monts et des chemins de l’Andalousie ; enfin, entre les arbres, et vaguement éclairés d’une lumière de pourpre et d’or, se laissaient voir les créneaux moresques de ton château… » Mayrena est ce que le solitaire appelle une sorte d’université populaire de l’Andalousie, où se maintiennent les saines traditions, où se retrouvent dans leur pureté et sans aucun mélange d’influence étrangère les usages et les costumes ; elle renferme ce jour-là, elle résume l’Andalousie « dans son être, sa vie, son esprit, son essence. » Rien même n’y rappelle un autre monde et nul ne s’y hasarde, Espagnol ou étranger, qui n’ait revêtu l’habit andalou. Là, les raffinemens de la civilisation n’exercent point leur tyrannie ; la liberté règne ; c’est une fête universelle où les plaisirs sont à la portée de tous. À côté des fruits laborieusement préparés et surchargés de parfums, se rencontrent l’orange et les sucreries de tradition arabe et ces beignets que vendent les gitanas chamarrées de fleurs dans leurs campemens bizarres. Voyez. Au milieu de la foule, passer dans sa bonne grace andalouse cette jeune fille, Basilisa, montée avec son amant sur un cheval paré, lui aussi, de tous les ajustemens nationaux, un de ces chevaux, fils de l’air et du feu, qui conservent dans leur veine la pureté du sang oriental ! Basilisa est la reine d’un jour de Mayrena. Le bien-être est le signe dominant de la feria andalouse ; une sorte d’égalité charmante s’y montre dans l’animation de la vie et ajoute à l’intérêt qu’y trouve l’observateur. Chaque avril rayonnant voit se renouveler ces assises populaires et renaître cette fête de la démocratie pratique. Dans les pages que le solitaire consacre à la feria de Mayrena la réalité des mœurs prend le caractère d’une vive et poétique légende.

L’auteur des Scènes andalouses vous fait passer ainsi à travers bien des incidens curieux où se révèle l’originalité de l’Espagne méridionale. Je ne reproduirai point le récit d’une course de taureaux, assez souvent renouvelé. Le solitaire vous expliquera seulement ce que ce spectacle a de profondément national et de nullement barbare. Mais prenez quelques autres Scènes de M. Serafin Calderon, la Danse antique, le Bolero, un Bal à Triana. Ces esquisses touchent à une passion non moins vivace dans cette ardente Andalousie. La danse, on le sait, est une poésie en Espagne, une poésie en action qui enivre le regard, émeut les sens, entraîne l’imagination. Le solitaire a écrit sur cette poésie quelques pages où la dissertation sérieuse côtoie la description enflammée, et où une sorte de science, si l’on peut ainsi parler de ces choses légères, se fait sentir sous l’éclat des peintures. Ces danses en effet, qui sont une des originalités de la vie en Andalousie, dont Séville conserve ou rajeunit les traditions, ont une histoire, une filiation où se retrouve comme un reflet des grandes vicissitudes nationales ; elles se divisent en plusieurs familles, et leur caractère varie suivant leur origine purement espagnole, américaine ou arabe. Les danses d’origine espagnole se font reconnaître à une mesure vive et précipitée qui les fait ressembler à la jota d’Aragon ou de Navarre : celles qui sont venues d’Amérique ont une certaine grace molle et libre, indice des passions d’un peuple chez lequel la pudeur est sans empire ; mais de toutes les danses de l’Andalousie les plus curieuses, les plus caractéristiques, ce sont celles qui ont gardé l’empreinte arabe et mauresque, et qui se distinguent par une combinaison étrange de langueurs et de vifs mouvemens alternés. Des chants accompagnent ces danses : ce sont les oles, les tiranas, les polos, issus d’un tronc primitif arabe, la caña. La musique en est simple et triste, mélancolique et profonde ; elle commence par un soupir qui se prolonge, continue sur un ton plus rapide et plus animé pour retrouver bientôt son premier accent, et il arrive parfois que le chanteur lui-même s’abandonne à son propre enivrement, oublie tout ce qui l’entoure, se laisse enlever comme en un rêve magique, tandis que la danseuse, entraînée, semble reproduire dans ses mouvemens cette même ivresse intérieure, cette même poésie. Laissez-vous conduire dans le patio odorant d’une maison de Triana, qui rappelle par sa structure l’époque de la conquête de Séville par saint Ferdinand, et dont les alentours, couverts de chèvrefeuilles, d’orangers et de citronniers, sont baignés par le Guadalquivir. L’attente du plaisir est sur tous les visages. Le Xerexano jette son chapeau aux pieds de la Perla en signe de provocation, et tous deux s’élancent en même temps. Une sorte d’influence étrange semble soulever du sol la Perla frémissante et prêter à tout son être une animation inconnue. Sa tête élégante et fière se penche ou se redresse, et chaque ondulation respire la volupté. Sa taille se plie ou se cambre, et apparaît dans sa souplesse ou dans l’éclat de ses proportions. Elle balance ses bras, les laisse retomber avec langueur, les agite, les élève ou les abaisse alternativement en décrivant mille évolutions ardentes, tandis que son danseur la suit moins comme un rival en agilité que comme un mortel qui suit une déesse. Autour d’eux, chanteurs et chanteuses laissent éclater leurs couplets populaires d’une originalité singulière. « Prends, jeune fille, cette orange, — je l’ai cueillie dans mon jardin ; — ne la partage pas surtout avec un couteau, — car mon cœur est dedans. »

Toma, niña, esa naranja,
Que la cogi de mi huerto :

No la partas con cuchillo
Que và mi corazon dentro.

Ou bien encore : « Belle déesse, ne pleure pas, — de mon amour n’aie point de ; souci : — c’est le propre des abeilles — de piquer là où elles trouvent des fleurs. » Peu à peu la fête s’anime et touche au délire ; chacun y prend part, chacun applaudit à un mouvement brûlant, à une attitude nouvelle, jusqu’à ce qu’enfin les danseurs s’arrêtent exténués et retombent du haut de leur rêve enflammé.

Ce n’est point seulement le polo ou la tirana dont le chant se mêle à ces plaisirs enivrans. La tradition orale a conservé, en Andalousie, un assez grand nombre de romances populaires d’une naïve saveur, qui trouvent aussi leur place entre deux danses. Et ici pourrait s’élever plus d’une de ces questions délicates propres à exercer les esprits amoureux de ces sortes de mystères d’histoire et de littérature. Comment ces romances n’ont-ils point été recueillis dans les collections successives qui ont vu le jour ? Comment se sont-ils conservés en Andalousie plutôt que dans la Castille ou les autres provinces de l’Espagne ? Comment se fait-il, en un mot, que l’Andalousie ait gardé plus de traces vivantes des traditions et des mœurs anciennes ? Ces questions, le solitaire les éclaircirait mieux qu’un autre peut-être ; il se contente de reproduire quelques-uns de ces romances, que des chanteurs exercés entremêlent aux danses andalouses. Ne sent-on pas dans une légende telle que celle du comte del Sol comme un parfum de simplicité et de naïveté primitives qui reporte à des temps éloignés ? Et quel est l’instinct de ce peuple qui ne cesse point de goûter une telle poésie ?


« De grandes guerres se publient, — dit le romance ; — entre l’Espagne et le Portugal ; — et c’est le comte del Sol qu’on nomme — pour capitaine général.

« La comtesse, qui est toute jeune, — déjà est en larmes. « Dis-moi, comte, combien d’années — dois-tu rester loin d’ici ? — Si dans six ans je ne suis pas revenu, — vous pourrez vous marier, mon enfant. »

« Les six années passent, et les huit, — et les dix passent encore, — et la comtesse, toujours en larmes — passe ainsi son veuvage.

« Étant un jour dans sa maison, — son père vient la visiter. — « Qu’as-tu, fille de mon ame, — que tu ne cesses de pleurer ?

« Mon père, père de ma vie, — par le saint Graal, — donnez-moi votre permission, pour que j’aille chercher le comte. — Tu as ma permission, ma fille, — que ta volonté s’accomplisse. »

« Et la comtesse, le jour suivant, — triste, s’en va en pèlerinage ; elle parcourt la France et l’Italie, — et toujours des terres sans cesser.

« Déjà, désespérant de tout, — elle s’en revenait vers ici, — quand elle rencontra un grand troupeau dans un immense bois de pins.

« Berger, berger, — par la sainte Trinité, — ne me fais point de mensonges, — et dis-moi la vérité : de qui est ce troupeau, — avec cette marque qu’il porte ?

« — Il est au comte del Sol, madame, — qui va se marier aujourd’hui. — Bon berger, bon berger, — puisses-tu voir prospérer ton troupeau ! — Tu vas prendre mes riches soies, — et tu vas me donner ton habit de laine ;

« Et, me prenant par la main, — tu me conduiras jusqu’à la porte, — afin que je lui demande l’aumône, — au nom de Dieu, s’il veut me la faire. »

« En arrivant tout près du seuil : — « Voyez-vous le comte qui est là, — tout entouré de seigneurs qui vont assister à sa noce ?

« Donnez-moi, comte, l’aumône. » — Mais le comte s’est pâmé. — « De quel pays êtes-vous, madame ? — Je suis née en Espagne.

« Êtes-vous une apparition, étrangère, — qui venez pour me troubler ? — « Je ne suis pas une apparition, comte, — je suis ta loyale épouse. »

« Le comte monte aussitôt à cheval, — la comtesse est en croupe avec lui, — et ils revinrent à leur château, — sains et saufs et pleins de joie… »


La musique de ces romances, toute de souvenir mauresque, s’est conservée traditionnellement dans quelques villages des montagnes de Monda, des terres de Médina et de Xérès, où les influences nouvelles pénètrent avec lenteur et où vivent encore des familles de pure descendance arabe. Observez dans leur ensemble ces chants et ces danses ; combinez ces élémens, — fanatisme du plaisir, ivresse de l’imagination, sel andalou semé à pleines mains et éperdument, — vous aurez un de ces spectacles uniques qu’on ne peut décrire. Ce qui frappe dans la danse, en Espagne, c’est ce naturel, cette spontanéité d’inspiration qui la relève à la hauteur de la poésie, c’est ce caractère d’inexprimable passion qui la montre si intimement mêlée à la vie nationale et gardant son invincible attrait même dans les heures solennelles, même dans l’essor des sentimens héroïques et des patriotiques douleurs. « Tandis que le comte-duc, dit un vieux fragment, perd l’Espagne du roi, perle des danseuses, danse et console-moi ; ton pied fin, qui se détache du sol et peint dans les airs, arrachera de mon ame les pensées tristes, l’amertume et les angoisses ; ta charmante parure, ta gentillesse et ta grace m’éblouiront… » C’est le fond du romance plus moderne de Brianda. « Au moment où une main traîtresse livre l’Espagne à l’avidité française, où vient un autre Roncevaux et se lève un autre Bernard, danse, Brianda, etc., etc. » Cette simultanéité de sentimens, ces contrastes, si l’on veut, sont fréquens dans le caractère espagnol, qui se sent à l’aise dans cette atmosphère d’inspirations viriles et de poétiques ivresses, et ce n’est point sans raison que le solitaire voit dans ces choses légères « des documens pour les esprits intelligens, » des indices propres à éclairer sur les tendances, les instincts et les aptitudes d’un peuple. N’aperçoit-on pas, notamment, combien dans une vie de ce genre doivent occuper peu de place ces questions faméliques de boire et de manger transformées en questions de civilisation ?

Il y a sans doute dans une telle nature, sévèrement analysée, bien des vices secrets, bien des puérilités fastueuses, des levains aigris, des goûts pernicieux, des passions rebelles. S’il fallait les montrer dans leur déchaînement, dans leur éclat excessif, je vous transporterais dans l’Amérique du Sud, où ces élémens de l’anarchie espagnole, en changeant d’hémisphère, ont trouvé un champ sans limites ; mais qu’on réfléchisse un instant : ces vices caractéristiques se retrouvent à côté de qualités profondément nationales aussi et restées singulièrement vivantes. Quel correctif efficace pourra agir sur eux dans ces conditions ? Sera-ce quelqu’un de ces spécifiques abstraits qui s’appliquent indifféremment à un peuple ou à un autre peuple, parce qu’ils ne s’appliquent à aucun, ou qui, en atteignant peut-être les vices, atteignent plus sûrement encore les qualités elles-mêmes et corrompent l’essence d’une nationalité ? C’est à ce point de vue que l’observation des mœurs, la connaissance de la vie réelle d’un pays a un intérêt supérieur, non-seulement pour l’écrivain qui y cherche un pur attrait d’imagination, mais pour l’homme d’état lui-même. La vraie et féconde politique, en effet, n’est-elle point celle qui résume fidèlement les instincts traditionnels d’un peuple, laisse intacte son originalité, s’harmonise avec ses tendances propres même dans les innovations nécessaires, et s’élance en quelque sorte vivante et armée du sein de la réalité nationale ? Un jour, dans le congrès de Madrid, un orateur éloquent s’inspirait, avec une rare puissance, de cette réalité, et puisait dans l’observation du caractère espagnol le conseil d’une politique propre à ramener avec éclat la péninsule sur la scène de la civilisation générale. Il démontrait la difficulté immense, sinon l’impossibilité, de la civilisation de l’Afrique par la France, en raison des différences radicales qui existent entre les races et empêchent que l’une ne puisse agir efficacement sur l’autre, — et il faisait éclater en même temps l’utilité, la nécessité de la coopération à cette œuvre de l’Espagne, comme étant l’intermédiaire naturel entre les deux mondes. « Entre la civilisation française, disait-il, et la civilisation africaine, il n’y a aucun point de contact et il y a toutes les solutions de continuité possibles : il y a la solution de continuité géographique, parce qu’entre la France et l’Afrique est l’Espagne ; il y a la solution physique, parce que le soleil espagnol tient le milieu entre le soleil français et le soleil africain ; il y a celle du caractère moral, parce qu’entre les mœurs raffinées et cultivées de la France et les mœurs barbares et primitives de l’Afrique il y a les mœurs espagnoles, à la fois primitives et cultivées ; il y a la solution de continuité militaire, parce qu’entre le général français et le chef arabe se trouve cette autre espèce de chef qui sert de transition de l’un à l’autre, le guerillero ; il y a. enfin la solution de continuité religieuse, parce qu’entre le mahométisme fataliste africain et le catholicisme philosophique français est le catholicisme espagnol avec ses tendances fatalistes et ses reflets orientaux. » — Et, de fait, l’Espagne n’a-t-elle point déjà un pied en Afrique, et ne voyez-vous pas s’essayer, se nouer, se dénouer pour se renouer encore mille questions, mille litiges incertains avec le Maroc, qui pourraient amener une immixtion plus réelle, plus active de la Péninsule en Afrique, sinon la réalisation du beau rêve de l’orateur madrilègne ? Ainsi, sous ce rapport comme sous bien d’autres encore, dans le plan des choses contemporaines, pourrait naître pour l’Espagne un rôle nouveau, d’accord avec son génie, dicté par le sentiment rajeuni de ses traditions et de son originalité morale.

L’Espagne, aujourd’hui, sous l’impression des conflagrations européennes, a réussi à se créer une sécurité et une paix relatives qui ne la mettent point, sans doute, à l’abri de tous les malheurs. Lorsque, dans un coin du monde, quelques susceptibilités jalouses de princes ou de nations s’agitent et se choquent, un peuple désintéressé dans ces antagonismes peut se dire qu’il ne se laissera point atteindre. Quand un prosélytisme ardent d’idées politiques tend à rendre la lutte générale en engageant ce qu’on nomme les guerres de principes, la défense est plus difficile déjà et n’est point impossible encore pourtant. Quand c’est la crise douloureuse d’une civilisation tout entière qui éclate, quel peuple peut se promettre que ce poison qui voyage dans l’air ne va pas tout-à-l’heure descendre dans sa veine et brûler son sang ? Mais ce qui n’est point douteux pour tout esprit attentif, c’est que l’Espagne possède encore de singuliers élémens de permanence et de préservation dans les conditions morales et matérielles même de son existence. Le mal contemporain n’a point, pour se propager au-delà des Pyrénées, ce réseau de foyers industriels où s’engendre et se développe l’affreux cancer du paupérisme moderne ; il n’a point, pour favoriser son action dissolvante, les haines des classes ; il se trouve en présence de cette virilité intacte du caractère national que je signalais. Les élémens préservateurs pour l’Espagne, au fond, ce sont ses mœurs si décriées et si singulièrement peintes parfois, — ce sont ses mœurs, non sans doute par ce qu’elles ont de vicieux, d’incohérent et de facile à critiquer, mais par ce quelque chose de vierge, de spontané et de sincère qui s’y fait sentir et se révèle dans les inspirations supérieures du courage comme dans l’originalité ardente du plaisir. C’est aussi cet amour du passé qui fait partie du sentiment national et est une des formes idéales du patriotisme. Un peuple qui aime son passé est digne d’avoir un avenir. Cette force secrète des mœurs, cet amour du passé, c’est-à-dire ce sentiment de la vie traditionnelle et réelle, dont un peuple ne se dessaisit pas et qu’il retrouve en lui à l’issue des révolutions, est comme l’ancre invincible sur laquelle il s’appuie pour réparer ses désastres avant de reprendre le cours mystérieux de ses destinées.


CH. DE MAZADE.