(alias Georges Moinaux)
Editions Littéraires de France (p. 56-61).

IV


Le lundi est arrivé, et, juste, Frédéric Hamiet, qui n’a mis le pied hors de chez soi depuis son retour à Paris, est sorti dès le thé du matin, ce jour-là. — Ouf ! fait Marthe.

Anxieuse, à demi couchée sur le garde-fou de la fenêtre, elle l’a regardé s’enfoncer, décroître, disparaître enfin dans l’agitation de la rue.

— Louise !

La femme de chambre apparaît.

— Mon toquet de paille d’Italie, Louise, et ma jupe de serge bleue.

— Madame sort ?

— Je sors, oui, une heure.

— Le déjeuner comme d’habitude ?

— Comme d’habitude, certainement. Si par hasard monsieur était de retour avant moi, je serai ici à midi.

Ainsi parle Marthe Hamiet les dents serrées sur l’épingle de son chapeau, et qui, les mains activées à nouer derrière sa nuque les bouts flottants de sa voilette, mire ses coudes dans le cadre haut de l’armoire à glace.

— Eh bien, je me sauve.

— Madame ne prend pas son ombrelle ? Il fait un temps magnifique.

Mais Madame n’a pas entendu ; Madame déjà est loin ; Madame court chez son ami. Comme, depuis tantôt dix jours, elle ne l’a pas embrassé, elle se réjouit de l’embrasser enfin, et elle rit d’aise, à l’avance, derrière le tissu de sa voilette. Celle-ci, de tulle blanc, où s’espacent des mouches, lui colle étroitement aux joues, la défigure à la fois et la fait jolie à ravir, les yeux allongés en Chinoise, et le bout du nez troussé un peu.

Paris, le matin, au soleil, a de délicieuses allégresses, avec ses milliers de fenêtres ouvertes sur le demi-jour des appartements où vont et viennent, le tablier ceint aux reins, les alertes femmes de chambre.

Un instant, la jeune femme hésite.

— Un fiacre ?

Bah ! il fait bon marcher, et la douceur de la promenade est comme une invitation aux douceurs de tout à l’heure. Puis Montmartre a cela de bon qu’il est toujours à deux pas. Dix minutes à peine et le voici ; Marthe le pressent, elle le devine, rien qu’à voir les lourds autobus souffler comme de gros poussifs par la montée à pic des rues. Dans un instant, à un coude de maison, se démasqueront brusquement les ailes pour rire du Moulin-Rouge, puis celles du Moulin-de-la-Galette, qui ne tourneront – never more !… – jamais plus !

C’est l’heure charmante où les tramways transportent sur leurs plates-formes les blanches flottilles des journaux déployés où les modèles que virent naître les campagnes napolitaines illuminent la place Pigalle des gaietés bariolées de leurs loques. Déjà reviennent du marché les ménagères matinales, et Marthe Hamiet, avec une admiration amusée, apprécie leur art merveilleux à tenir, dans une seule main, des mondes : la boîte au lait, le filet aux provisions, la bourse, la clé, le journal, le chènevis du serin et le mou du minet ; – car encore convient-il de se réserver une patte pour rafler la monnaie d’un louis, donner deux sous à un aveugle, ou calmer d’une bonne bourrade l’enthousiasme de ces malotrus qui ne craignent pas de s’émanciper jusqu’à pincer le derrière aux dames, sous prétexte de leur rendre hommage.

Mais c’est le temps d’un sourire, rien de plus.

— Trotte, ma fille !… Allons, allons !

Et Marthe, qui se hâte et s’essouffle, se rend soi-même cette justice qu’il faut vraiment aimer les gens pour payer d’une telle gymnastique le plaisir de les embrasser à la volée, un baiser ci, un baiser là, « Bonjour ; bonsoir ; je t’aime ; je me sauve », et de s’en retourner dare-dare, crainte que le mari rentré trop tôt ne demande, étonné, à Louise : « Où donc Madame est-elle allée ? »

— Ouf ! fait-elle.

Hein, c’est haut, la Butte ? Elle est un peu dure, la côte ?

Qu’importe ! Une douce espérance encourage cette amoureuse ; l’idée de le surprendre au lit, lui, flagrant délit de lâche paresse ; de baiser son profond sommeil, et de jeter ensuite, gaîment, à sa confusion ébouriffée, le rire qui se moque et qui adore. La bonne surprise ! et quelle joie de jouer aux êtres chéris des tours à ce point abominables ! Toute au plaisir qu’elle se promet, Marthe, sans même s’en être aperçue, a gravi de hauts escaliers aux marches vermoulues et disjointes ; alors, stupéfaite :

— Déjà !

Sans doute.

À présent, devant elle, c’est la Villa Bon-Abri qui embaume comme un bouquet et dont gardent l’entrée, sentinelles paisibles, un Némorin de plâtre, manchot, et une Estelle aux yeux de limande énamourée, l’un le coude au manche de la bêche, l’autre les doigts à la jupe, en dame qui découvre ses chevilles avant de danser le menuet.

Marthe pénètre.

L’allée commune de la Villa s’allonge sous ses pieds et fuit.

À droite, à gauche, derrière l’aubépine des haies enguirlandées de volubilis, ce sont de petits jardinets d’une nia iserie attendrissante, où le râteau a laissé des sillons comme en laisse le peigne du coiffeur aux cheveux luisants d’un collégien le jour de sa première communion ; mais vers les splendeurs de l’azur montent les arbres aux cimes touffues, peuplées de fauvettes et de merles qui chantent la gloire du beau temps.

Marthe, enfin, est rendue.

C’est là.

Elle repousse la frêle barrière du jardin de Robert Cozal, dont elle évite – avec quel soin !… – de faire tinter la clochette. Elle se hâte. Un souffle de brise incline et courbe vers ses jupes les hautes têtes des glaïeuls familiers qui, vraiment, semblent la reconnaître et lui dire : « Bonjour, Madame. » C’est au point qu’elle ne peut s’empêcher de sourire et qu’elle doit se retenir à quatre pour ne pas céder au plaisir de répondre : « Bonjour, glaïeuls ! » avec le besoin d’expansion d’un cœur qui déborde d’ivresse.

Voici la chère petite maison, simple comme une âme d’enfant, qui lui fut si hospitalière !… que tant de fois, pour lui faire accueil, la pauvreté du bien-aimé emplit de roses coupées aux rosiers du jardin ! Voici le rideau de clématites tendu si épais devant les vitres, qu’elle put cent fois livrer ses lèvres sans que les oiseaux du dehors en aient jamais rien soupçonné. Et voici aussi les platanes dont elle entendit si souvent les douces mains, les mains délicates, glisser en frôlements d’ailes sur le zinc du toit, à ces minutes extasiées où les amants échangent le baiser silencieux qui confond, en une seule, deux âmes !…

Deux pas, encore.

Plus qu’un…

C’est fait…

La plainte d’une porte qu’on pousse, le cri de la femme que frappe au cœur le coup de couteau de la trahison, et Marthe se sauve, éperdue, folle, tandis que, dans le pavillon, Cozal crie : « Ne t’en va pas !… Je vais t’expliquer ! » et qu’Anita la blanchisseuse, pour n’y avoir vu que du feu, demande : « Quoi qu’c’est qui vous prend ? C’est-y que vous êtes maboul ? »