Les Entretiens d’Épictète/III/2

CHAPITRE II




Des choses auxquelles il faut exercer l’élève; et de notre négligence de ce qu’il y a de plus important.

Il est trois choses qu’il faut apprendre par l’exercice à celui qui doit devenir un sage: d’abord à désirer et à redouter, pour qu’il ne manque jamais ce qu’il désire, et ne tombe jamais dans ce qu’il redoute; en second lieu, à vouloir les choses et à les repousser, ou, plus simplement, à faire ce qu’il doit, pour qu’il agisse toujours suivant l’ordre et la raison, et sans négligence; en troisième lieu, à ne jamais se tromper, à ne jamais juger au hasard, en un mot à bien donner son assentiment. Le point principal, celui qui presse le plus, est celui qui touche aux troubles de l’àme; car ces troubles ne se produisent jamais, que parce qu’on a été frustré dans ses désirs, ou parce qu’on est tombé dans ce qu’on redoutait. Voilà ce qui engendre en nous les perturbations, les désordres, l’idée que nous sommes malheureux et misérables, les plaintes, les gémissements, la haine; voilà ce qui fait les haineux et les jaloux; voilà ce qui nous empêche d’écouter les bonnes raisons. En seconde ligne est le point relatif au devoir. Car nous n’avons pas à être insensibles comme les statues, mais à remplir nos obligations naturelles et adventices, soit au nom de la piété, soit comme fils, comme frère, comme père, comme citoyen.

Le troisième point ne regarde que ceux qui sont déjà bien avancés: il a pour objet de les rendre infaillibles, en empêchant qu’aucune idée se glisse en eux à leur insu et sans être examinée, même dans le sommeil, même dans l’ivresse, même dans les moments d’humeur noire. Ce point-là est au-dessus de nous[1]. Mais les philosophes de nos jours laissent de côté le premier et le second point, pour s’occuper uniquement de ce troisième; et ils sont tout entiers aux arguments captieux, interrogatifs, hypothétiques, mensongers. Il est vrai, en effet, qu’on doit en pareille matière aussi, quand elle se rencontre, savoir se préserver de l’erreur; mais qui doit cela? Le Sage. Toi donc, n’y a-t-il que cela qui te manque? Es-tu parfait dans tout le reste? Ne faiblis-tu jamais en face d’un écu? Si tu aperçois une belle fille, sais-tu résister à sa vue? Si ton voisin fait un héritage, n’en éprouves-tu aucune peine? Rien ne te manque-t-il aujourd’hui, que d’être inébranlable dans tes opinions? Malheureux que tu es! C’est en tremblant que tu apprends toutes ces belles choses, en mourant de peur d’être méprisé, et en t’informant si on ne parle pas de toi. Si quelqu’un vient te dire: « Comme on demandait quel était le plus grand philosophe, une personne présente a dit: le seul philosop’he, c’est un tel! » ta petite âme, qui était de la taille d’un doigt, grandit de deux coudées. Mais, si quelqu’un de ceux qui étaient là a répondu: « Tu parles en l’air; un tel ne vaut pas la peine qu’on l’entende! Que sait-il, en effet? Il en est aux premiers éléments, et rien de plus! » te voici hors de toi, sans couleur, et tu t’écries aussitôt: « Je lui montrerai qui je suis, et que je suis un grand philosophe! » Cela se voit rien que par là. Quelle autre démonstration veux-tu en donner? Diogène (ne le sais-tu pas?) montrait un jour un sophiste, en étendant le doigt du milieu. Celui-ci s’en fâcha. « Voilà ce qu’est un tel! » dit le philosophe; « Je vous l’ai montré. » C’est, qu’en effet, ce n’est pas avec le doigt que se montre un homme, comme une pierre ou un morceau de bois; mais montrez ses opinions, et alors en lui vous aurez montré l’homme.

Voyons tes opinions à toi aussi. N’est-il pas évident que tu comptes pour rien ta faculté de juger et de vouloir, que tes yeux se tournent hors de toi sur ce qui ne dépend pas de toi, sur ce que dira un tel, sur ce qu’il pensera de toi? Te trouve-t-il savant? Croit-il que tu as lu Chrysippe et Antipater? Car s’il va jusqu’à Archédémus, te voilà au comble du bonheur! Pourquoi meurs-tu encore de peur de ne pas nous montrer ce que tu es? Veux-tu que je te dise ce que tu nous montres. Tu nous montres devant nous un homme sans cœur et qui se plaint toujours, un homme toujours en colère, un lâche, qui blâme tout, qui accuse tout le monde, qui n’est jamais tranquille, un homme qui n’a rien de solide en lui. Voilà ce que tu nous as montré. Va-t-en donc lire Archédémus; puis, si un rat tombe chez toi et fait du bruit, te voilà mort! Ce qui t’attend, c’est une mort semblable à celle de..... quel est-il?..... à celle de Crinis. Lui aussi était fier, parce qu’il savait tout Archédémus. Malheureux! ne veux-tu pas renoncer à toutes ces connaissances, qui ne sont pas faites pour toi? Elles conviennent à ceux qui peuvent les acquérir, étant déjà au-dessus de tous les troubles de l’âme; à ceux qui peuvent dire: « Je n’ai ni colère, ni chagrin, ni haine; il n’y a pour moi, ni entraves, ni contrainte. Que me reste-t-il à faire? J’ai du loisir, et je suis en repos. Voyons comment on doit se tirer de la conversion des syllogismes; comment, après avoir posé une hypothèse, on évitera de tomber dans l’absurde. » Voilà ceux auxquels ces études conviennent. Quand on a une navigation heureuse, on a le droit d’allumer du feu, de dîner, et même, à l’occasion, de chanter et de danser; mais toi, c’est quand le navire est en danger de sombrer, que tu viens déployer tes plus hautes voiles.

  1. J’ai passé dans cet endroit deux φησι, qui ne peuvent se rapporter qu’à Epictète, d’après l’ensemble du chapitre, et qui partant ne sont que des pléonasmes de rédaction, qui ne servent qu’à embrouiller les idées.