Le Pays des fourrures/Partie 2/Chapitre 1

Hetzel (p. 204-213).

DEUXIÈME PARTIE.


CHAPITRE PREMIER.

un fort flottant.


Le fort Espérance, fondé par le lieutenant Jasper Hobson sur les limites de la mer polaire, avait dérivé ! Le courageux agent de la Compagnie méritait-il un reproche quelconque ? Non. Tout autre y eût été trompé comme lui. Aucune prévision humaine ne pouvait le mettre en garde contre une telle éventualité. Il avait cru bâtir sur le roc et n’avait pas même bâti sur le sable ! Cette portion de territoire, formant la presqu’île Victoria, que les cartes les plus exactes de l’Amérique anglaise rattachaient au continent américain, s’en était brusquement séparée. Cette presqu’île n’était, par le fait, qu’un immense glaçon d’une superficie de cent cinquante milles carrés, dont les alluvions successives avaient fait en apparence un terrain solide, auquel ne manquaient ni la végétation, ni l’humus. Liée au littoral depuis des milliers de siècles, sans doute le tremblement de terre du 8 janvier avait rompu ses liens, et la presqu’île s’était faite île, mais île errante et vagabonde que, depuis trois mois, les courants entraînaient sur l’océan Arctique !

Oui ! ce n’était qu’un glaçon qui emportait ainsi le fort Espérance et ses habitants ! Jasper Hobson avait immédiatement compris qu’on ne pouvait expliquer autrement ce déplacement de la latitude observée. L’isthme, c’est-à-dire la langue de terre qui réunissait la presqu’île Victoria au continent, s’était évidemment brisé sous l’effort d’une convulsion souterraine, provoquée par l’éruption volcanique, quelques mois auparavant. Tant que dura l’hiver boréal, tant que la mer demeura solidifiée sous le froid intense, cette rupture n’amena aucun changement dans la position géographique de la presqu’île. Mais, la débâcle venue, quand les glaçons se fondirent sous les rayons solaires, lorsque la banquise, repoussée au large, eut reculé derrière les limites de l’horizon, quand la mer fut libre enfin, ce territoire, reposant sur sa base glacée, s’en alla en dérive avec ses bois, ses falaises, son promontoire, son lagon intérieur, son littoral, sous l’influence de quelque courant inconnu. Depuis plusieurs mois, il était ainsi entraîné, sans que les hiverneurs, qui, pendant leurs chasses, ne s’étaient point éloignés du fort Espérance, eussent pu s’en apercevoir. Aucun point de repère, des brumes épaisses arrêtant le regard à quelques milles, une immobilité apparente du sol, rien ne pouvait indiquer ni au lieutenant Hobson, ni à ses compagnons, que de continentaux ils fussent devenus insulaires. Il était même remarquable que l’orientation de la presqu’île n’eût pas changé, malgré son déplacement, ce qui tenait sans doute à son étendue et à la direction rectiligne du courant qu’elle suivait. En effet, si les points cardinaux se fussent modifiés par rapport au cap Bathurst, si l’île eût tourné sur elle-même, si le soleil et la lune se fussent levés ou couchés sur un horizon nouveau, Jasper Hobson, Thomas Black, Mrs. Paulina Barnett ou tout autre eussent compris ce qui s’était passé. Mais, par une raison quelconque, le déplacement s’était accompli jusqu’alors suivant un des parallèles du globe, et, quoiqu’il fût rapide, on ne le sentait pas.

Jasper Hobson, bien qu’il ne doutât pas du courage, du sang-froid, de l’énergie morale de ses compagnons, ne voulut cependant pas leur faire connaître la vérité. Il serait toujours temps de leur exposer la nouvelle situation qui leur était faite, quand on l’aurait étudiée avec soin. Très heureusement, ces braves gens, soldats ou ouvriers, s’entendaient peu aux observations astronomiques, ni aux questions de longitude ou de latitude, et du changement accompli depuis quelques mois dans les coordonnées de la presqu’île, ils ne pouvaient tirer les conséquences qui préoccupaient si justement Jasper Hobson.

Le lieutenant, résolu à se taire tant qu’il le pourrait et à cacher une situation à laquelle il n’y avait présentement aucun remède, rappela toute son énergie. Par un suprême effort de volonté, qui n’échappa point à Mrs. Paulina Barnett, il redevint maître de lui-même, et il s’employa à consoler de son mieux l’infortuné Thomas Black, qui, lui, se lamentait et s’arrachait les cheveux.

Car l’astronome ne se doutait en aucune façon du phénomène dont il était victime. N’ayant pas, comme le lieutenant, observé les étrangetés de ce territoire, il ne pouvait rien comprendre, rien imaginer en dehors de ce fait si malencontreux, à savoir : que, ce jour-là, à l’heure indiquée, la lune n’avait point occulté entièrement le soleil. Mais que devait-il naturellement penser ? Que, à la honte des observatoires, les éphémérides étaient fausses, et que cette éclipse tant désirée, son éclipse à lui, Thomas Black, qu’il était venu chercher si loin et au prix de tant de fatigues, n’avait jamais dû être « totale » pour cette zone du sphéroïde terrestre, comprise sur le soixante-dixième parallèle ! Non ! jamais il n’eût admis cela ! Jamais ! Aussi son désappointement était-il grand, et il devait l’être. Mais Thomas Black allait bientôt apprendre la vérité.

Cependant, Jasper Hobson, laissant croire à ses compagnons que l’incident de l’éclipse manquée ne pouvait intéresser que l’astronome et ne les concernait en rien, les avait engagés à reprendre leurs travaux, ce qu’ils allaient faire. Mais, au moment où ils se préparaient à quitter le sommet du cap Bathurst, afin de rentrer dans la factorerie, le caporal Joliffe, s’arrêtant soudain :

« Mon lieutenant, dit-il en s’approchant, la main au bonnet, pourrais-je vous faire une simple question ?

— Sans doute, caporal, répondit Jasper Hobson, qui ne savait trop où son subordonné voulait en venir. Voyons, parlez ! »

Mais le caporal ne parlait pas. Il hésitait. Sa petite femme le poussa du coude.

« Eh bien, mon lieutenant, reprit le caporal, c’est à propos de ce soixante-dixième degré de latitude. Si j’ai bien compris, nous ne sommes pas où vous croyiez être… »

Le lieutenant fronça le sourcil.

« En effet, répondit-il évasivement… nous nous étions trompés dans nos calculs… notre première observation a été fausse. Mais pourquoi… en quoi cela peut-il vous préoccuper ?

— C’est à cause de la paie, mon lieutenant, répondit le caporal, qui prit un air très malin. Vous savez bien, la double paie promise par la Compagnie… »

Jasper Hobson respira. En effet, ses hommes, on s’en souvient, avaient droit à une solde plus élevée, s’ils parvenaient à s’établir sur le soixante-dixième parallèle ou au-dessus. Le caporal Joliffe, toujours intéressé, n’avait vu en tout cela qu’une question d’argent, et il pouvait craindre que la prime ne fût point encore acquise.

« Rassurez-vous, caporal, répondit Jasper Hobson en souriant, et rassurez aussi vos braves camarades. Notre erreur, qui est vraiment inexplicable, ne vous portera heureusement aucun préjudice. Nous ne sommes pas au-dessous, mais au-dessus du soixante-dixième parallèle, et, par conséquent, vous serez payés double.

— Merci, mon lieutenant, dit le caporal, dont le visage rayonna, merci. Ce n’est pas que l’on tienne à l’argent, mais c’est ce maudit argent qui vous tient. »

Sur cette réflexion, le caporal Joliffe et ses compagnons se retirèrent sans soupçonner en aucune façon la terrible et étrange modification qui s’était accomplie dans la nature et la situation de ce territoire.

Le sergent Long se disposait aussi à redescendre vers la factorerie, quand Jasper Hobson, l’arrêtant, lui dit :

« Restez, sergent Long. »

Le sous-officier fit demi-tour sur ses talons et attendit que le lieutenant lui adressât la parole.

Les seules personnes qui occupaient alors le sommet du promontoire étaient Mrs. Paulina Barnett, Madge, Thomas Black, le lieutenant et le sergent.

Depuis l’incident de l’éclipse, la voyageuse n’avait pas prononcé une parole. Elle interrogeait du regard Jasper Hobson, qui semblait l’éviter. Le visage de la courageuse femme montrait plus de surprise que d’inquiétude. Avait-elle compris ? L’éclaircissement s’était-il brusquement fait à ses yeux comme aux yeux du lieutenant Hobson ? Connaissait-elle la situation, et son esprit pratique en avait-il déduit les conséquences ? Quoi qu’il en fût, elle se taisait et demeurait appuyée sur Madge, dont le bras entourait sa taille.

Quant à l’astronome, il allait et venait. Il ne pouvait tenir en place. Ses cheveux étaient hérissés. Il gesticulait. Il frappait dans ses mains et les laissait retomber. Des interjections de désespoir s’échappaient de ses lèvres. Il montrait le poing au soleil ! Il le regardait en face, au risque de se brûler les yeux !

Enfin, après quelques minutes, son agitation intérieure se calma. Il sentit qu’il pourrait parler, et, les bras croisés, l’œil enflammé, la face colère, le front menaçant, il vint se planter carrément devant le lieutenant Hobson.

« À nous deux ! s’écria-t-il, à nous deux, monsieur l’agent de la Compagnie de la baie d’Hudson ! »

Cette appellation, ce ton, cette pose ressemblaient singulièrement à une provocation. Jasper Hobson ne voulut point s’y arrêter, et il se contenta de regarder le pauvre homme, dont il comprenait bien le désappointement immense.

« Monsieur Hobson, dit Thomas Black avec l’accent d’une irritation mal contenue, m’apprendrez-vous ce que cela signifie, s’il vous plaît ? Est-ce une mystification provenant de votre fait ? Dans ce cas, monsieur, elle frapperait plus haut que moi, entendez-vous, et vous pourriez avoir à vous en repentir !

— Que voulez-vous dire, monsieur Black ? demanda tranquillement Jasper Hobson.

Rassurez-vous, caporal !

— Je veux dire, monsieur, reprit l’astronome, que vous vous étiez engagé à conduire votre détachement sur la limite du soixante-dixième degré de latitude…

— Ou au-delà, répondit Jasper Hobson.

— Au-delà, monsieur, s’écria Thomas Black. Eh ! qu’avais-je à faire au-delà ? Pour observer cette éclipse totale de soleil, je ne devais pas m’écarter de la ligne d’ombre circulaire que délimitait, en cette partie de l’Amérique anglaise, le soixante-dixième parallèle, et nous voilà à trois degrés au-dessus !

— Eh bien, monsieur Black, répondit Jasper Hobson du ton le plus tranquille, nous nous sommes trompés, voilà tout.

— Voilà tout ! s’écria l’astronome, que le calme du lieutenant exaspérait.

— Je vous ferai d’ailleurs observer, reprit Jasper Hobson, que si je me suis trompé, vous avez partagé mon erreur, vous, monsieur Black, car, à notre arrivée au cap Bathurst, c’est ensemble, vous avec vos instruments, moi avec les miens, que nous avons relevé sa situation en latitude. Vous ne pouvez donc me rendre responsable d’une erreur d’observation que vous avez commise pour votre part ! »

Il montrait le poing au soleil.

À cette réponse, Thomas Black fut aplati, et, malgré sa profonde irritation, ne sut que répliquer. Pas d’excuse admissible ! S’il y avait eu faute, il était coupable, lui aussi. Et, dans l’Europe savante, à l’observatoire de Greenwich, que penserait-on d’un astronome assez maladroit pour se tromper dans une observation de latitude ? Un Thomas Black commettre une erreur de trois degrés en prenant la hauteur du soleil, et en quelles circonstances ? Quand la détermination exacte d’un parallèle devait le mettre à même d’observer une éclipse totale, dans des conditions qui ne devaient plus se reproduire avant longtemps ! Thomas Black était un savant déshonoré !

« Mais comment, s’écria-t-il en s’arrachant encore une fois les cheveux, comment ai-je pu me tromper ainsi ? Mais je ne sais donc plus manier un sextant ! Je ne sais donc plus calculer un angle ! Je suis donc aveugle ! S’il en est ainsi, je n’ai plus qu’à me précipiter du haut de ce promontoire, la tête la première !…

— Monsieur Black, dit alors Jasper Hobson d’une voix grave, ne vous accusez pas, vous n’avez commis aucune erreur d’observation, vous n’avez aucun reproche à vous faire !

— Alors, vous seul…

— Je ne suis pas plus coupable que vous, monsieur Black. Veuillez m’écouter, je vous en prie, vous aussi, madame, ajouta-t-il en se retournant vers Mrs. Paulina Barnett ; vous aussi, Madge, vous aussi, sergent Long. Je ne vous demande qu’une chose, le secret le plus absolu sur ce que je vais vous apprendre. Il est inutile d’effrayer, de désespérer peut-être nos compagnons d’hivernage. »

Mrs. Paulina Barnett, sa compagne, le sergent, Thomas Black, s’étaient rapprochés du lieutenant. Ils ne répondirent pas, mais il y eut comme un consentement tacite à garder le secret sur la révélation qui allait leur être faite.

« Mes amis, dit Jasper Hobson, quand, il y a un an, arrivés en ce point de l’Amérique anglaise, nous avons relevé la position du cap Bathurst, ce cap se trouvait situé exactement sur le soixante-dixième parallèle, et si maintenant il se trouve au-delà du soixante-douzième degré de latitude, c’est-à-dire à trois degrés plus au nord, c’est qu’il a dérivé.

— Dérivé ! s’écria Thomas Black. À d’autres, monsieur ! Depuis quand un cap dérive-t-il ?

— Cela est pourtant ainsi, monsieur Black ; répondit gravement le lieutenant Hobson. Toute cette presqu’île Victoria n’est plus qu’une île de glace. Le tremblement de terre l’a détachée du littoral américain, et maintenant un des grands courants arctiques l’entraîne !…

— Où ? demanda le sergent Long.

— Où il plaira à Dieu ! » répondit Jasper Hobson.

Les compagnons du lieutenant demeurèrent silencieux. Leurs regards se portèrent involontairement vers le sud, au-delà des vastes plaines, du côté de l’isthme rompu, mais de la place qu’ils occupaient, sauf vers le nord, ils ne pouvaient apercevoir l’horizon de mer qui maintenant les entourait de toutes parts. Si le cap Bathurst eût mesuré quelques centaines de pieds de plus au-dessus du niveau de l’Océan, le périmètre de leur domaine serait nettement apparu à leurs yeux, et ils auraient vu qu’il s’était changé en île.

Une vive émotion leur serra le cœur, à la vue du fort Espérance et de ses habitants, entraînés au large de toute terre, et devenus avec lui le jouet des vents et des flots.

« Ainsi, monsieur Hobson, dit alors Mrs. Paulina Barnett, ainsi s’expliquent toutes les singularités inexplicables que vous aviez observées sur ce territoire ?

— Oui, madame, répondit le lieutenant, tout s’explique. Cette presqu’île Victoria, île maintenant, que nous croyions, que nous devions croire inébranlablement fixée sur sa base, n’était qu’un vaste glaçon, soudé depuis des siècles au continent américain. Peu à peu, le vent y a jeté la terre, le sable, et semé ces germes qui ont produit les bois et les mousses. Les nuages lui ont versé l’eau douce du lagon et de la petite rivière. La végétation l’a transformée ! Mais sous ce lac, sous cette terre, sous ce sable, sous nos pieds enfin, il existe un sol de glace qui flotte sur la mer, en raison de sa légèreté spécifique. Oui ! c’est un glaçon qui nous porte et qui nous emporte, et voilà pourquoi, depuis que nous l’habitons, nous n’avons trouvé ni un caillou, ni une pierre à sa surface ! Voilà pourquoi ses rivages étaient coupés à pic, pourquoi, lorsque nous avons creusé le piège à rennes, la glace est apparue à dix pieds au-dessous du sol, pourquoi, enfin, la marée était insensible sur ce littoral, puisque le flux et le reflux soulevaient et abaissaient toute la presqu’île avec eux !

— Tout s’explique, en effet, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett, et vos pressentiments ne vous ont pas trompé. Je vous demanderai, cependant, à propos de ces marées, pourquoi, nulles maintenant, elles étaient encore légèrement sensibles à notre arrivée au cap Bathurst ?

— Précisément, madame, répondit le lieutenant Hobson, parce que, à notre arrivée, la presqu’île tenait encore par son isthme flexible au continent américain. Elle opposait ainsi une certaine résistance au flux, et, sur son littoral du nord, la surface des eaux se déplaçait de deux pieds environ, au lieu des vingt pieds qu’elle aurait dû marquer au-dessus de l’étiage. Aussi, du moment que la rupture a été produite par le tremblement de terre, du moment que la presqu’île, libre tout entière, a pu monter et descendre avec le flot et le jusant, la marée est devenue absolument nulle, et c’est ce que nous avons constaté ensemble, il y a quelques jours, au moment de la nouvelle lune ! »

Thomas Black, malgré son désespoir bien naturel, avait écouté avec un extrême intérêt les explications de Jasper Hobson. Les conséquences émises par le lieutenant durent lui paraître absolument justes ; mais, furieux qu’un pareil phénomène, si rare, si inattendu, si « absurde », — ainsi disait-il, — se fût précisément produit pour lui faire manquer l’observation de son éclipse, il ne dit pas un mot, et demeura sombre et, pour ainsi dire, tout honteux.

« Pauvre monsieur Black ! dit alors Mrs. Paulina Barnett, il faut convenir que jamais astronome, depuis que le monde existe, ne s’est vu exposé à pareille mésaventure !

— En tout cas, madame, répondit Jasper Hobson, il n’y a aucunement de notre faute ! On ne pourra rien reprocher, ni à vous, ni à moi. La nature a tout fait, et elle est la seule coupable ! Le tremblement de terre a brisé le lien qui rattachait la presqu’île au continent, et nous sommes bien réellement emportés sur une île flottante. Et cela explique encore pourquoi les animaux à fourrures et autres, emprisonnés comme nous sur ce territoire, sont si nombreux aux environs du fort !

— Et pourquoi, dit Madge, nous n’avons pas eu, depuis la belle saison, la visite de ces concurrents dont vous redoutiez la présence, monsieur Hobson !

— Et pourquoi, ajouta le sergent, le détachement envoyé par le capitaine Craventy n’a pu arriver jusqu’au cap Bathurst !

— Et pourquoi, enfin, dit Mrs. Paulina Barnett, en regardant le lieutenant, je dois renoncer à tout espoir, pour cette année du moins, de retourner en Europe ! »

La voyageuse avait fait cette dernière réflexion d’un ton qui prouvait qu’elle se résignait à son sort beaucoup plus philosophiquement qu’on ne l’aurait supposé. Elle semblait avoir pris soudain son parti de cette étrange situation, qui lui réservait, sans doute, une série d’observations intéressantes. D’ailleurs, quand elle se fût désespérée, quand tous ses compagnons se seraient plaints, quand ils auraient récriminé, pouvaient-ils empêcher ce qui était ? pouvaient-ils enrayer la course de l’île errante ? pouvaient-ils, par une manœuvre quelconque, la rattacher à un continent ? Non. Dieu seul disposait de l’avenir du fort Espérance. Il fallait donc se soumettre à sa volonté.