Le Disciple de Pantagruel/1875/30

Attribué à
Texte établi par Paul LacroixLibrairie des bibliophiles (p. 72-76).

Come Panurge et sa compaigne navigerent encores plus oultre, tant qu’ilz arriverent en une isle où ilz virent choses merveilleuses, et dont ilz furent moult esbahiz, car les passages de ladicte isle estoient tant pleins de mesnage et aultres choses que l’on n’y povoit passer ; parquoy ilz firent venir les habitantz, et leur demanderent comme cela estoit advenu ; la response fut telle.

CHAPITRE XXX.


Puis peu de jours en çà nous avions esté tourmentez de la pluye quand cela commença à venir, et le vous compteray de verbo ad verbum.

 
Le premier jour ai n’est pas pire,
Il gresla febves nouvelles,
Et pleut ung jour tables et esçabelles,
Bancz, selles et chalilz,
Et neigea moutons et brebitz

Le second il pleut gelines,
Et gresla potz et chopines,
Mille yvrongnes cryans la fain,
Et pleut trois moys boteaulx de fain.

Le tiers jour fut aultrement.
Il pleut trois jours moulins à ventz.

Roues, rouelles et chariotz,
Et neigea huyt jours becasseaulx.

Le quart si fut bien doloreux,
Il pleut cinq jours vaches et bœufz
Toreaux pour prendre aux filetz,
Et grésilla des poys pillez.

Le.V, jour il pleut enclumes,
Barres de fer à grans escumes,
Beurre fraiz et harenc sallé,
Et pleut dix mille septiers de bled.

Le.VI. jour, est bien certain.
Il pleut poelles et potz d’arain,
Andouilles, saulcices et boudins.
Et neigea lièvres et connyns.

Le.VII. jour au matin
Il pleut tout le jour poinsons de vin,
Depuis le matin jusqu’à vespres,
Et vers le soir il pleut des prebstres,

Qui nous ont donné tant de peine,
La ville en estoit toute pleine ;
Ils boivent bien, quand il faictz trouble,
Le pot de vin pour ung double.

Le huytiesme jour, c’est chose vraye,
Il pleut belles robbes de soye,
De velours et satin cramoysy ;
Et puis neiga du laict boully,
Fourmaige mol et cresmes doulces ;
Et puis gresla couppeurs de bources,

De vous en garder ayez mémoire,
Tant au marché comme à la foire.

Le neufviesme jour il pleut aprés
Brigandines et blancz harnoys,
Voulges, picques et hommes d’armes,
Et neigea Jacobins et Carmes,
Merciers, pignes et esguillettes,
Et après il pleut tant de fillettes :
De cela je n’en doubte rien,
Car je croy que tout viendra bien.

Le dixième jour, pour abréger,
Il pleut des jouers de bouclier,
Fer à charue et corne de vache,
Et plus d’ung cent de sergeant à mace,
Baillifz, vicontes et lieuxtenantz,
Qui vindrent tous pour ung vent.
Toutes villes en sont fournies,

Jamais on ne vit telles pluy es.
Le unziesme jour furent adventures,
Il pleut abayes et masures,
Moynes noirs, nonnains celestins,
Chartreux, cordeliers, augustins,
Gens aspres assez je vous asseure :
C’est une bonne nourriture ;
Et puis après il grésilla
En latin. Ego flagella.

Le douziesme fut bien aultre ;
Il pleut des escus à la rose,
Des rydes et des ducat ;
Il pleut ung moys des advocatz,

Des notaires et des procureurs :
Jamais ne furent si heureux,
Ce fut au monde ung grand tresor ;
Et puis gresla lunettes d’or.

Le treizième jour n’est pas lect :
Il pleut des gens du mont Helet,
Chanoynes et coqueluches,
Cornars, marmotins et maries.
De cela fut chere ouverte,
Ce fut au pays une grand perte.
Que celluy qui lesfist porter
En doint le pays delivrer.

Le .XIIII. jour, sans doubtance,
Il pleut des loups telle habondance
Que, entre Lyon et Vallance,
On en eust bien compté soixante.
Et après il pleut des saulmons.
Et gresilla tant de chappons,
De faisans, de poulailles et de coqz,
Cartiers de lard à grand minotz.

Le .XV. jour et le dernier
Il pleut ung jour quartiers de pain,
Qu’oncq de l’estrene brybiers
Ne furent jamais aussi fiers,
Et ne faisoient que requérir
Quelqu’ung qui les peust maintenir
Tout le temps de leur vie,
Et de faire tousjours telle pluye.

Après il pleust jattes y corbeilles,
Vaisseaulx, barilz, pleines bouteilles,

Testons de Milan et gibecieres,
Et neigea bateaulx et rivières ;
Et quand vint aprés midy,
Il pleut du fromage rosty.
Aux oignons, poires et pommes.
Tant de femmes et aussi d’hommes,
Et aussi plusieurs gens de guerre,
Assez pour le pays conquerre.

Toutes les dessusdictes choses bien entendues par Panurge, il commanda à son truchement luy monstrer le tout par escript, affin qu’il le peust mettre à vous, mes treshonnorez lecteurs et auditeurs.