Théâtre complet de George SandMichel Lévy frères2 (p. 198-264).


LE DÉMON DU FOYER


COMÉDIE EN DEUX ACTES


Gymnase-Dramatique. — 1er septembre 1832


DISTRIBUTION
LE MARQUIS 
 MM. Lafontaine.
LE PRINCE 
 Dupuis.
LE MAESTRO 
 Geoffroy.
CAMILLE CORSARI 
 Mmes Rose-Chéri.
FLORA CORSARI 
 Luther.
NINA CORSARI 
 Chéri-Lesdeor.
BEPPO, domestique des demoiselles Corsari. 
 MM. Ant. Blondel.
Un Maître d’hôtel 
 Antonin.
Un Garçon d’hôtel, un Chirurgien, deux Laquais. 

Aux environs de Milan, au premier acte ; à Gênes, au second.





ACTE PREMIER


Dans une villetta aux environs de Milan. Un petit salon de campagne, goût italien, fort modeste. Porte au fond et fenêtres ouvertes, d’où l’un voit un jardin. Porte à droite et à gauche.




Scène PREMIÈRE


LE MAESTRO, LE MARQUIS, ils entrent.


LE MAESTRO.

C’est ici, reposez-vous.

LE MARQUIS.

Eh bien ?

LE MAESTRO.

Eh bien ?

LE MARQUIS.

Eh bien, cher maestro, me direz-vous enfin pourquoi nous avons quitté Milan, et à qui nous venons rendre visite dans cette petite maison des champs ?

LE MAESTRO.

Patience donc, signor marchese ! Je vous annonce une surprise, et vous ne vous y prêtez pas du tout ! Asseyez-vous. Vous êtes ici comme qui dirait dans ma famille.

LE MARQUIS.

À la bonne heure. Je vous ai donné ma journée ; faites de moi ce que vous voudrez. Est-ce que nous sommes chez une femme ? Oui, voici un vêtement de femme.

LE MAESTRO.

Vous êtes chez des femmes.

LE MARQUIS.

Tant mieux, si par hasard elles sont jeunes et belles.

LE MAESTRO, avec une intention comique.

Pas du tout. Elles sont vieilles et laides, (s’asseyant.) Mais que vous êtes curieux ! changeons de propos pour vous faire enrager ! Vous avez donc été content hier à la Scala ?

LE MARQUIS.

Dites ravi, transporté ! Votre opéra est un chef-d’œuvre.

LE MAESTRO.

Oh ! des chefs-d’œuvre !… on n’en fait plus.

LE MARQUIS.

On a dit ça de tout temps, et on en a toujours fait.

LE MAESTRO.

Que je suis fâché de n’avoir pas su que vous étiez là ! La représentation m’eût intéressé davantage si j’avais senti dans la salle un dilettante tel que vous.

LE MARQUIS, lui prenant la main.

Dites mieux, un ami dévoué.

LE MAESTRO.

Ah ! les amis sont si indulgents !

LE MARQUIS.

Pas toujours !

LE MAESTRO.

Je parle des amis qui nous aiment, et non pas de ceux qui nous détestent : nous avons beaucoup de ces derniers dans les arts !

LE MARQUIS.

Mais, moi, j’espère que…

LE MAESTRO.

Oh ! vous, je crois que vous m’aimez ; car je sais que je vous aime ! Ah çà ! vous n’avez donc encore vu personne à Milan, mon Vénitien ?

LE MARQUIS.

Ma foi, non ! Arrivé à six heures, je n’ai pas même pris le temps de m’habiller pour aller au théâtre. J’avais faim et soif de bonne musique, et j’avais là aussi un intérêt de cœur.

LE MAESTRO.

Ah ! oui-da !

LE MARQUIS.

Quoi ! puis-je, en savourant votre œuvre, ne pas m’enorgueillir de votre succès ? puis-je oublier que je suis votre compatriote et que j’ai eu l’honneur d’avoir pour professeur de musique, dans mes jeunes ans, un pauvre artiste, bien longtemps méconnu, qui a été enfin proclamé un des premiers compositeurs de l’Italie ? Et tenez, Santorelli, je me rappellerai toujours que si vous n’avez pas fait de moi un élève digne de vous… hélas ! les enfants des riches ne sentent pas toujours le prix des bienfaits qu’on leur prodigue !… du moins, vous avez ouvert mon âme au sentiment du grand et du beau. Vous me versiez votre enthousiasme, et je crois que, si je suis devenu un homme de cœur, c’est beaucoup à vous que je le dois.

LE MAESTRO, ému.

Cher enfant !… (se reprenant.) Cher marquis !…

LE MARQUIS, lui donnant la main.

Ah ! ne vous reprenez pas ! Dites comme autrefois.

LE MAESTRO.

Eh bien, oui, mon cher enfant, mon cher Paolino ! Tenez ça me fait toujours du bien de vous revoir, ça me rajeunit ! Pourquoi n’êtes-vous pas venu me trouver après le spectacle ?

LE MARQUIS.

J’étais en habit de voyage, et, d’ailleurs, je ne voulais pas mêler mon compliment aux compliments de tout le monde. Mais, ce matin, ma première pensée, ma première visite ont été pour vous ! Que je vous remercie de m’avoir pris pour compagnon de votre promenade ! Je craignais de vous trouver si occupé…

LE MAESTRO.

Oh ! il n’y a pas d’occupation qui tienne ! Je viens ici tous les jours. C’est si près de la ville, d’ailleurs ! (Un temps bien marqué.) Vous me disiez donc que vous avez été content aussi de la débutante ?

LE MARQUIS, avec une certaine exaltation.

La Corsari ? Ah ! mon ami, j’en suis charmé, trop charmé, peut-être !

LE MAESTRO.

Ah bah ?

LE MARQUIS.

Vous savez bien que j’ai la tête vive : vous me l’avez souvent reproché. Eh bien, cette fois, me blâmez-vous de trouver que le talent et la voix de la Corsari sont les plus pénétrants, les plus sympathiques qu’il y ait au monde ? Suis-je fou de n’avoir pas dormi de la nuit ?

LE MAESTRO.

Ma foi, non. Je suis fier d’elle. C’est mon élève.

LE MARQUIS.

On me l’a dit à Venise.

LE MAESTRO.

Parle-t-on déjà un peu d’elle à Venise ? Il n’y a pas plus d’un mois qu’elle est au théâtre.

LE MARQUIS.

Encore un mois, et l’on en parlera dans toute l’Italie, n’en doutez pas. C’est un talent vrai, une destinée sûre

LE MAESTRO.

C’est mon avis. Sans être de la première beauté, elle est agréable.

LE MARQUIS.

Elle m’a paru belle à ravir : je ne peux pourtant pas dire que j’aie vu ses traits. J’étais placé loin et je n’avais pas de lorgnette. Je m’étais caché seul dans une petite loge pour n’avoir à causer avec personne et pour savourer votre musique en avare. Et puis, que vous dirai-je ? je n’étais pas pressé de voir de près l’ange d’harmonie qui chantait pour mon âme. Je ne regardais pas la Corsari. Je voulais l’aimer d’un amour immatériel…

LE MAESTRO.

Allons, c’est bien vous ! Et sa sœur, l’avez-vous remarquée ?

LE MARQUIS, avec insouciance.

Non ; a-t-elle une sœur ?

LE MAESTRO.

Celle qui chantait le second rôle ?

LE MARQUIS, cherchant à se souvenir.

Ah ! oui ; une belle voix.

LE MAESTRO.

Et une jolie personne !

LE MARQUIS.

Je n’y ai pas fait attention. Elle n’a ni âme ni talent ! mais pardonnez ma franchise. Elle est peut-être aussi votre élève ?

LE MAESTRO.

Oh ! celle-là n’a eu qu’un maître, la paresse… Mais, en fait de paresse… conçoit-on celle de mes vieilles dames ? Elles ne nous savent pas ici. Je vais les chercher.

LE MARQUIS.

Vous me quittez ? Si quelqu’un vient ici en votre absence, quelle figure absurde vais-je faire, moi qui ne sais pas où je suis ?

LE MAESTRO.

Allons ! il faut bien que je vous le dise ; il est temps. Vous êtes chez la Corsari.

LE MARQUIS, avec élan.

En vérité ? Oh ! merci, merci, mon ami !

LE MAESTRO.

Oh ! oh ! c’est donc une passion ? Si vite que ça ?

LE MARQUIS, souriant.

Qui sait ? J’ai le cœur libre, et l’on dit que le sien est encore tout entier à la Muse !

LE MAESTRO.

C’est vrai ! on lui rend justice ; son cœur est libre et pur !

LE MARQUIS.

Merci ! merci encore pour ce que vous me dites là.

LE MAESTRO.

Doucement, doucement, Paolino !… Vous êtes un homme de premier mouvement… un homme d’honneur, je le sais… Mais ici… Écoutez… Je veux… je dois vous dire tout. Après cela, je serai tranquille. Sachez donc que toute atteinte portée au repos, au bonheur, à la considération de la Corsari serait un attentat contre moi-même.

LE MARQUIS.

Parlez, ami, j’écoute.

LE MAESTRO.

Vous avez vu dans votre enfance, à Venise, la pauvre Éléna Corsari, une actrice de quelque mérite, une femme dont le cœur valait mieux que la tête, et dont j’ai toujours été l’ami sincère, bien qu’elle se soit vite lassée de partager ma mauvaise fortune. Elle est morte, il y a dix ans, ne laissant rien au monde… que trois filles… dont une, celle qui vous a charmé…

LE MARQUIS.

Oh ! mon ami, je comprends qu’elle ait le feu sacré, celle-là.

LE MAESTRO.

Elles étaient dans la misère, et j’avais alors à peine de quoi vivre. Mais comment pouvais-je séparer ce que Dieu avait uni par le sang ! Je me chargeai des trois orphelines. L’aînée, qui est une bonne âme, m’a aidé à élever les deux autres. Dieu merci ! nous voici tous à flot. Ces filles respectent le souvenir d’une tendre mère et ne doivent jamais rien savoir du secret que je vous confie.

LE MARQUIS.

Oh ! soyez sûr…

LE MAESTRO.

Oui, oui, mais ce n’est pas tout ! Un homme de votre rang peut être le frère et l’ami de la fille du maestro, mais rien de plus… (Ils se donnent la main.) Non, vous ne l’oublierez pas, vous !

Il sort ému par le fond.




Scène II


LE MARQUIS, seul.

Non, je ne l’oublierai pas, car c’est à mes yeux un titre de plus, un titre de noblesse ! Ah ! mon cher maître ! le meilleur ami de mon enfance, vous me croyez donc bien changé ! imbu des préjugés et des ambitions du monde… Eh bien, je me sens fier d’être encore, à vingt-cinq ans, le garçon naïf et droit que vous avez connu… De plus, je suis libre !… On vient… C’est elle ! Cette parure exquise… cette démarche aisée… Oui, oh ! je suis ému !




Scène III


LE MARQUIS, FLORA CORSARI, mise avec goût et recherche, et s’avançant avec assurance.


FLORA.

Mille pardons, monsieur le marquis ! le maestro nous avait bien parlé de vous, mais il ne vous attendait pas sitôt à Milan ; et nous n’espérions pas l’honneur de votre première visite.

LE MARQUIS.

Signora Corsari, je me sens si troublé en vous voyant, que je n’entends pas ce que vous me dites.

FLORA.

Vraiment ? Mais, si votre émotion allait me gagner, il nous serait difficile de causer ensemble.

LE MARQUIS.

Eh bien, ne causons pas ! Laissez-moi vous regarder. Je vous ai entendue hier ! Votre voix est là ! (Il met la main sur sa poitrine.) Mais je ne vous ai pas vue. Mon Dieu, vous n’aviez pas besoin d’être si belle !

FLORA, minaudant.

Vous êtes louangeur, monsieur le marquis…

LE MARQUIS.

Oh ! ne vous alarmez pas : ne prenez pas ma franchise pour de l’audace. Je passe dans le monde pour bizarre parce que je suis simple, et pour sauvage parce que je suis sincère. J’ai un culte pour le talent et pour la beauté : que pouvez-vous trouver là d’extraordinaire, et qu’y a-t-il de plus respectueux que l’admiration ? Tenez, signora, je fais plus que de vous admirer, je vous aime ! Oui, je vous aime comme on aime le beau et le vrai. Dites que vous acceptez un enthousiasme digne de vous par sa pureté, et laissez-moi toucher votre main en signe d’estime et de confiance.

FLORA.

Ma main ?… Mais je ne sais si je dois… (Elle donne sa main et dit à part.) Oh ! il est encore plus galant que le prince !

LE MARQUIS, lui donnant la main.

Oui, vous devez croire en moi, en moi qui n’ai vécu que par vous, hier, pendant trois heures. N’est-ce rien que de faire vivre l’âme et la pensée, et ne vous dois-je pas pour cela une reconnaissance ardente ?…




Scène IV


LE MARQUIS, FLORA, NINA.


NINA ; elle est mise en bourgeoise sans prétentions, et a de la rondeur dans les manières.

Bonjour, monsieur le marquis. Ma sœur Camille était retenue par le maestro, elle vous prie de l’excuser, mais elle va venir vous saluer. (À Flora.) Tiens ! tu es là ? Comme tu t’es faite belle, ce matin !

FLORA, avec humeur.

Mais pas plus qu’à l’ordinaire, je crois ! (Bas, au marquis.) C’est notre sœur aînée, une bonne fille, très-bourgeoise et assez ennuyeuse. Vous plaît-il de faire un tour sur la terrasse avec moi, en attendant mon autre sœur ?

LE MARQUIS.

Que m’importent vos sœurs, pourvu que je sois près de vous ? Ah ! c’est vous seule…

FLORA.

Vrai ? Donnez-moi donc le bras !

LE MARQUIS.

Je n’osais pas vous l’offrir.

Ils sortent par le jardin.




Scène V


NINA, seule.
Elle a été chercher son ouvrage sur un meuble, au fond, pendant l’aparté de Flora et du marquis. Elle les regarde sortir avec étonnement.

Tiens ! comme elle vous l’emmène ! Est-ce qu’elle s’est mis en tête de l’accaparer ? Est-elle drôle ! Prend-elle des airs dégagés, à présent !




Scène IV


NINA, LE MAESTRO, CAMILLE.
Camille est mise avec une simplicité extrême.
LE MAESTRO.

Eh bien, où est-il donc passé, mon marquis ?

NINA.

Ah ! ma foi, Flora l’a déjà déniché. Voyez ! elle l’emmène au jardin !

CAMILLE.

Eh bien, qu’est-ce que ça fait, chère sœur ? Le marquis est un homme de bonne compagnie, et, puisque le maître nous dit que nous pouvons agir avec lui comme avec un ami…

LE MAESTRO, prenant le bras de Camille. Oui, oui ! Allons les rejoindre.
NINA, travaillant toujours.

Pourvu que ça ne la mette pas de mauvaise humeur pour toute la journée !

LE MAESTRO, s’arrêtant.

Pourquoi donc ça ?

NINA.

Parce que votre marquis lui en conte déjà. Il lui parlait avec feu quand je suis entrée ; il lui baisait la main, et, crac ! elle a tourné les talons, comme elle fait toujours, quand on dérange ses coquetteries !

LE MAESTRO.

Ah çà ! elle est donc toujours d’une coquetterie effrénée, la petite sœur ? (À Camille.) Tu me disais que ça se corrigeait ! son fiasco sur la scène aurait dû pourtant lui prouver que la beauté sans le talent…

NINA.

Bah ! elle dit que le talent sans la beauté est moins encore.

LE MAESTRO, piqué, se retournant vers Camille.

Prétend-elle que sa sœur soit laide ?

NINA.

Elle prétend être plus belle et se dédommager dans le monde des succès que Camille lui enlève au théâtre.

LE MAESTRO.

Dans quel monde ? Se croit-elle une grande dame, par hasard ?

NINA.

Les grands seigneurs lui font croire qu’elle est quelque chose !

LE MAESTRO.

Qui ça ?

NINA.

Tous ceux qui viennent flâner dans les coulisses.

LE MAESTRO.

Dites-moi, avez vous remarqué que le prince Valdimonté s’occupât d’elle ?

NINA.

Oh ! celui-là ne lui dit rien de trop.

LE MAESTRO.

Faites-y attention, à ce fameux ami de l’art, qui n’entend rien à la musique ! à ce protecteur désintéressé des cantatrices, dont l’unique passion est de compromettre celles qui sont encore pures, et dont tout le système consiste à ne leur inspirer aucune méfiance ! Si Flora l’écoutait…

NINA.

Elle n’écoute personne, mais elle se vante de charmer tout le monde !

LE MAESTRO.

Eh bien, moi, je finirai par lui dire, à cette péronnelle…

CAMILLE.

Ah ! mon ami, n’est-ce pas son droit de se consoler un peu, par ses charmes, des froideurs du public pour son talent ?

LE MAESTRO.

Son talent ! comme si elle en avait !

CAMILLE.

Raison de plus pour ne pas lui reprocher les innocentes compensations de la coquetterie.

LE MAESTRO.

Tiens, Camille, tu la gâtes, que c’est ridicule !

NINA.

Oh ! oui, par exemple !

CAMILLE.

Parle donc, toi, gâteuse d’enfants, qui nous as élevées toutes deux, avec quelle douceur, quelle tendresse, quelle patience !

NINA, pleurant.

Toi… tu m’en as récompensée !… Mais elle ! elle me fera mourir de colère et de chagrin !

LE MAESTRO.

Allons, allons, la sœur aînée ! ne vous montez pas la tête ; elle se corrigera… nous la corrigerons, que diable ! Il ne faut pas pleurer comme ça à tout propos ! Ça peut faire du mal à Camille, vos petites querelles d’intérieur. Songez qu’elle chante pour le public, à présent, et qu’il ne faut pas qu’une cantatrice ait des émotions en dehors du théâtre.

NINA, essuyant ses yeux.

C’est vrai… Mais si vous saviez de quoi Flora nous menace !

LE MAESTRO.

Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ? Me cache-t-on quelque chose ici ? Je veux tout savoir, moi !

NINA.

Non, rien, des enfantillages ! Elle ne pense pas à ce qu’elle dit !

LE MAESTRO.

Si fait ! Il y a quelque chose… que tu me diras, toi… Mais, pour le moment… (se retournant vers Camille), allons donc rejoindre mon marquis. Il parait nous avoir oubliés.

CAMILLE.

Rien ne presse, maître.

LE MAESTRO.

Pourquoi donc ? Je suis pressé, moi, de te présenter un de mes meilleurs amis, un homme dont je fais le plus grand cas, et dont je t’ai souvent parlé.

CAMILLE.

Eh ! mon Dieu, est-il convenable que je montre plus d’impatience qu’il n’en fait voir lui-même ?…

Nina a fait des signes au maestro pour l’engager à persister dans son intention d’aller au jardin. Camille s’interrompt en voyant ses signes.
LE MAESTRO.

Allons, allons, je comprends que la Florino commence à trop prendre sa volée !

CAMILLE.

Eh ! non, maître, c’est une enfant !

LE MAESTRO.

Tu la vois à travers toi-même… Et moi, je me méfie de sa légèreté… Je n’entends pas qu’elle s’émancipe comme ça ! Ça n’est pas à cause d’elle, je m’en moque.

CAMILLE.

Oh ! mon ami.

LE MAESTRO, fâché.

Oui, je m’en moque ! Mais c’est à cause de toi. Je ne veux pas que Camille ait une sœur qui se conduise mal sous ses yeux… ça retomberait sur toi… et sur Nina. N’est-ce pas, Nina ? Allons, parle ; qu’est-ce qu’il y a de nouveau ?

CAMILLE, qui a passé près de Nina.

Non, non, pas encore. Tu sais comme il la gronde quelquefois…

NINA, au maestro.

Un autre jour ! Ce n’est peut-être pas ce que je m’imaginais.

LE MAESTRO.

Allez toutes les trois au diable ! Ah ! les femmes ! J’aimerais autant me faire un archet d’une toile d’araignée que de compter sur un brin de franchise ou de raison de leur part !

CAMILLE, triste et tendre.

Allons, voilà que vous vous fâchez contre moi, à présent !

LE MAESTRO.

Et toi, voilà que tu as les yeux pleins de larmes ! C’est ça, pleure, je te le conseille ! Serre-toi le gosier, éraille-toi la voix !… S’il n’y a pas de quoi se damner !…




Scène VII


Les Mêmes, FLORA, LE MARQUIS.


LE MAESTRO.

Allons donc, marquis, que devenez-vous ?

LE MARQUIS.

Mais rien… (à part), pas même amoureux. (Il salue Camille.) Signora…

LE MAESTRO, bas, au marquis.

Ne lui dites-vous rien ?

LE MARQUIS.

Ah ! c’est l’autre ?… Je ne sais que lui dire… (Haut.) Signora, j’ai eu le plaisir de vous entendre hier… vous avez votre part… vous contribuez certainement au grand succès du chef-d’œuvre…

LE MAESTRO, à part.

Que diable lui chante-t-il là ?

CAMILLE, avec sincérité.

Épargnez-moi les compliments d’usage, monsieur le marquis. Quand on parle de l’œuvre du maître, les artistes ne comptent guère et rougissent presque d’être cités après lui.

LE MARQUIS.

Vous êtes extrêmement modeste, signera. C’est une rare qualité… (à part.) que n’a pas sa sœur ! (Au maestro, montrant Camille.) Eh bien, sa figure et sa voix sont très-sympathiques. Elle a l’air d’une bonne fille.

LE MAESTRO, à part.

Une bonne fille ! une bonne fille ! Ah çà ! mais…

CAMILLE.

Vous allez nous faire le plaisir de prendre le chocolat avec nous, n’est-ce pas, monsieur le marquis ?

NINA.

Ah ! oui, par exemple ! C’est moi qui le fais, et le maestro peut vous en donner des nouvelles. Je vais le servir.

Elle sort.
FLORA.

Apportez-le ici ; la salle à manger est si petite et si laide !…

LE MAESTRO, pendant que Nina sort et que Flora s’étend nonchalamment sur la causeuse.

Bah ! qu’est-ce que ça fait au marquis, que la salle à manger ne soit pas belle ? Il sait bien que vous ne gagnez pas encore trente mille francs par saison !

FLORA, au marquis, qui parait rêveur.

Est-ce que vous êtes triste, marquis ?

LE MARQUIS, se réveillant.

Triste, moi ? pourquoi donc ?

Il s’approche d’elle.
FLORA.

Alors, vous êtes gai. Tant mieux, car je ne puis souffrir la réflexion et la mélancolie. Je voudrais voir tout en rose, vivre de rêves et d’illusions…

LE MARQUIS.

Moi aussi. Malheureusement, toutes choses ne s’arrangent pas au gré de notre fantaisie, et l’esprit le plus riant voit ses illusions lui échapper…

FLORA, baissant la voix. Le maestro, qui l’observe, va doucement se placer derrière la causeuse pour écouter. Pendant ce temps, Camille essuie les tasses avec soin et prépare la table.

On dirait que c’est à cause de moi que cette idée vous vient ! Tenez, vous êtes soucieux, convenez-en. Est-ce que j’ai dit quelque chose, dans le jardin, qui vous ait attristé ?

LE MARQUIS.

Oui, plusieurs choses qui m’ont étonné, au point que…

LE MAESTRO.

Elle a dû dire mille sottises !

FLORA.

Ah ! vous nous écoutiez ?

LE MAESTRO.

Eh bien, pourquoi pas ? avez-vous des secrets à lui confier ?

LE MARQUIS, étonné.

Oh ! non, certes ! La signora prétendait qu’elle n’aimait pas énormément la musique et voulait me faire dire que je n’y tenais pas non plus. Qu’elle me pardonne ma franchise, mais j’ai cru voir là une affectation…

LE MAESTRO.

Ma foi, non ! Elle vous a dit ce qu’elle pense. Elle n’aime que le caquetage et les chiffons.

LE MARQUIS, stupéfait.

Ah ! vraiment, est-ce possible ?

Flora s’évente avec dédain.
LE MAESTRO, apercevant Camille qui met le couvert.

Eh bien, qu’est-ce que tu fais donc là, toi ?

CAMILLE.

Je suis sûre que vous avez faim, et je me dépêche…


LE MAESTRO, lui ôtant la serviette des mains.

Tu sais que je ne veux plus que tu t’occupes du ménage. C’était bon avant le succès, tout ça ! On pouvait douter de l’avenir, et se tenir prête à rentrer modestement dans la médiocrité. Mais, à présent, ces soins-là ne te conviennent plus. Est-ce que tu en as le temps ? est-ce que ces mains-là sont faites pour essuyer la vaisselle ?

CAMILLE, baissant la voix. Le marquis commence à l’observer attentivement et à l’écouter.

Oh ! cher maître, voulez-vous donc que Nina ait toute la peine ? C’est un plaisir pour moi de l’aider !

LE MAESTRO, haut.

Que Nina se repose si bon lui semble. N’avez-vous pas des domestiques ? Je vous en ai choisi deux très-bons. Où sont-ils ? Est-ce que tu les as gâtés, comme tu gâtes tout ce qui t’approche ? (Allant au fond.) Beppo, où êtes-vous donc ? Beppo !

CAMILLE.

Il est sorti.

LE MAESTRO.

Pourquoi à l’heure du déjeuner ?

FLORA, d’un ton d’autorité.

C’est moi qui l’ai envoyé à la ville.

LE MAESTRO.

Vous avez eu tort ! Pourquoi l’avez-vous envoyé à la ville ?

FLORA.

J’avais besoin d’un diadème.

LE MAESTRO.

Pour quoi faire un diadème ? pour éblouir les oiseaux de votre jardin ?

FLORA, avec humeur.

Eh ! non, pour mon rôle.

LE MAESTRO.

Quel rôle ? est-ce que vous allez faire la prima donna, ce soir ?

CAMILLE.

Elle a la fantaisie d’un bandeau de perles. Qu’est-ce que ça vous fait, maître ?

LE MAESTRO.

Moi, je n’entends pas ça. Une confidente porte de simples bandelettes de laine. Elle n’aura, mordieu ! pas de perles.

FLORA, en colère.

Quelle tyrannie ! c’est pour m’humilier, pour me rabaisser toujours.

LE MAESTRO.

Oh ! fâchez-vous et frappez du pied ! vous n’aurez pas de diadème, car cela ne vous fera pas mieux chanter, et, si vous n’êtes pas contente, je vous retire le rôle.

FLORA.

Ah ! si vous croyez que j’y tiens, par exemple !…

CAMILLE, la caressant.

Flora ! chère petite, je t’en supplie !

Flora est sur la causeuse, où elle suffoque de dépit. Camille la console et l’embrasse. Le maestro, irrité, a envie de casser une chaise et reprend sa lecture.
LE MARQUIS, à part, sur le devant de la scène, observant les deux sœurs.

Cette petite robe grise, cette figure douce, cette humble, cette modeste créature… c’est la vraie Corsari, la grande artiste, la Cendrillon de génie !… mon rêve, mon idéal !… Et je m’étais trompé ! Oh ! que je suis heureux !




Scène VIII


Les Mêmes, NINA, qui apporte une grande chocolatière. Le marquis court au-devant d’elle, la débarrasse et verse le chocolat dans les tasses.
NINA.

Mais, monsieur le marquis…

LE MARQUIS, faisant, dans son empressement, quelques gaucheries.

Laissez-moi faire, signora. J’ai la passion de ces détails du ménage.

LE MAESTRO.

Allons, bon ! voilà le marquis faisant le service de la table, à présent ! Où donc est Marotte ? a-t-elle été chercher un manteau de brocart pour cette princesse ?

CAMILLE.

Mon cher maître, de grâce, vous la rendez malade, cette pauvre enfant !… et cela me fait mal aussi, à moi !

LE MAESTRO, avec un mélange de colère et de bonté.

Il ne manquait plus que ça ! Allons, allons, Florine ! enfant gâté ! démon !… petite !… à table ! Voulez-vous faire une scène devant un étranger ?

FLORA.

C’est vous qui…

CAMILLE, bas.

Tais-toi donc ! tu auras ton bandeau, je m’en charge !

LE MAESTRO, voyant le marquis qui apporte le guéridon.

Mais où diable est donc Marotte ? Nina, l’avez-vous renvoyée ? C’est de l’avarice que de vous obstiner à cette vie bourgeoise !

NINA.

Ah ! ne me grondez pas ; ce n’est pas ma faute. Elle est partie ! (Bas.) Flora la faisait damner ; mais ne dites rien. Voyez, Camille pleure à la dérobée !

CAMILLE.

Allons, déjeunons, maître ; voilà votre chaise, votre tasse.

LE MAESTRO, regardant la tasse.

Non ! elle a été remplacée.

FLORA.

C’est moi qui l’ai cassée hier, dans un moment d’impatience ; voulez-vous me battre pour une tasse ?

LE MAESTRO, à part.

Ah ! que ça me ferait de bien !

LE MARQUIS, à Flora, en lui offrant une tasse.

Aurai-je l’honneur… ?

Le maestro s’impatiente.
FLORA, repoussant la tasse.

Je n’ai pas faim.

CAMILLE.

Je t’en prie, ma chérie, mange un peu ! essaye, l’appétit te viendra.

Le maestro hausse les épaules en voyant bouder Flora.
LE MARQUIS, à Flora, insistant pour lui offrir sa tasse.

Signora…

Flora refuse.
LE MAESTRO, NINA, CAMILLE.

Ah !…

LE MARQUIS, à Nina, se hâtant de changer la conversation.

Vous aimez la campagne, signora ?

NINA.

Oui, puisque Camille l’aime.

LE MARQUIS.

Oh ! alors, qui ne l’aimerait ! La signora Flora doit l’aimer aussi ?

FLORA.

Moi ? Je la déteste !

LE MARQUIS.

C’est étonnant. Peut-on vivre ailleurs qu’à la campagne ? (À Nina, lui montrant Camille.) Et les fleurs ?

NINA.

Les fleurs ? Elle en est folle.

LE MARQUIS.

J’en étais sûr.

FLORA, railleuse.

Et les petits oiseaux, les petits agneaux, tous les innocents animaux !

NINA.

Eh bien, oui !… elle gâte tout ça ! elle a les goûts d’un enfant !

LE MARQUIS.

Elle est un peu comme Dieu, qui aime et protège la faiblesse.

LE MAESTRO, étonné, regardant le marquis.

Ah çà ! pourquoi ne lui parlez-vous pas à elle-même ?

LE MARQUIS.

Mais c’est que je n’ose pas !

CAMILLE.

En vérité ? pourquoi donc, monsieur le marquis ?

LE MARQUIS.

Ah ! vous le demandez ?

LE MAESTRO.

Parlez-lui musique.

LE MARQUIS.

Non ; car, malgré moi, je lui parlerais d’elle-même, et je me suis promis de ne lui adresser aucune sorte d’éloge.

LE MAESTRO.

Vous me disiez pourtant…

LE MARQUIS.

Oh ! ne lui répétez rien de ce que j’ai pu dire hors de sa présence. Il y a au fond de l’humilité des grandes âmes une dose d’orgueil bien légitime. Elles sentent que, s’il est permis à tout le monde de les adorer, il n’est pas permis à tout le monde de le leur dire. Si j’étais vous, je lui dirais… Mais je ne suis que moi, et je ne lui dirai rien, dussé-je étouffer !

LE MAESTRO.

À la bonne heure ! (À part.) Je me disais aussi : « Qu’est-ce qu’il a donc ? »

FLORA, avec dépit.

Le marquis possède toutes les formules de la louange. J’espère, Camille, que tu es contente ?

CAMILLE.

Je suis reconnaissante de l’intention ; mais je n’accepte pas…

NINA.

Il faut accepter ce qui vient du cœur, va ! et l’on voit bien que, chez lui, c’est le cœur qui parle. Moi, je l’en remercie pour toi. Tiens…

Elle tend sa main au marquis, qui la lui baise. Flora éclate de rire. Nina a fait un exclamation d’étonnement.

LE MAESTRO.

Ah ! ah ! vous avez donc fini de pleurer ? À présent, de quoi riez-vous ?

FLORA.

De la figure de Nina quand on lui baise la main. Elle n’est pas habituée à ça.

LE MARQUIS.

C’est peut-être un peu familier de ma part. La signera Nina voudra bien pardonner à un moment d’effusion…

NINA.

Oh ! je vous pardonne bien, allez !

FLORA, qui rit toujours, au maestro.

Ah ! voyons, maestro, ne me faites pas ces yeux terribles ! j’ai comme ça des envies de rire, moi ; ça me vient sans motif, comme les effusions de M. le marquis.

LE MARQUIS.

Sans motif ?… dois-je dire le mien ?

LE MAESTRO.

Oui, dites-le, Paolino !

LE MARQUIS.

Je vois vite, comme je sens vite toutes les choses du cœur, et j’ai vu et senti tout de suite, dans les yeux et dans l’accent de la signera Nina, qu’elle aimait sa sœur Camille avec passion.

NINA.

Oh ! ça, c’est ce qui s’appelle avoir la vue bonne.

CAMILLE, prenant la main de Nina.

Et vous avez vu qu’elle m’aime ainsi parce qu’elle est un ange !

LE MARQUIS.

Ce qui le prouve bien, c’est qu’elle m’a compris, elle.

NINA, à Camille.

À cause de ce qu’il pense de moi, tu devrais bien aussi lui tendre la main.

LE MAESTRO.

Oui, et c’est par là que vous eussiez dû commencer ; car il est mon enfant, lui aussi !

CAMILLE, tendant la main au marquis.

Je le sais.

LE MARQUIS ne lui baise pas la main, mais la garde dans les siennes avec émotion.

Je suis bien heureux ! merci ! le plus beau moment de ma vie est celui où vous m’acceptez pour votre serviteur.

LE MAESTRO.

Dites son frère.

LE MARQUIS.

Non, son esclave !

FLORA, se levant de table avec colère.

De mieux en mieux ! le marquis a une puissance d’expansion vraiment remarquable. Est-ce qu’il est toujours comme ça ? C’est bon à savoir. C’est très-amusant !

LE MARQUIS, se levant et s’approchant de Flora.

Pourquoi donc, signora ? parce que je me suis exprimé devant vous en admirateur de la beauté ?

FLORA, à demi-voix.

Ne trouver que cela à louer dans une femme équivaut parfois à une injure.

LE MARQUIS, haut.

Ai-je dit cela, mon Dieu ? n’ai-je pas admiré aussi l’étendue de votre voix ?

CAMILLE, avec empressement.

N’est-ce pas, qu’elle a une voix magnifique ? Elle en a beaucoup plus que moi, cela est certain, et, quand elle voudra travailler un peu…

LE MARQUIS.

Ah ! il faudrait qu’elle eût l’amour de l’art, et elle s’en défend ! Mais il n’y a pas de crime à cela, on n’est pas forcé d’aimer la musique pour être une personne de mérite. Quand on a la bonté, le dévouement, la simplicité ! (À Flora.) Tenez, signora, si votre sœur n’avait pas son admirable talent, elle commanderait encore la tendresse et le respect par les qualités de son âme.

FLORA, bas, au marquis.

Vous les avez appréciées bien vite, ces qualités-là…

LE MARQUIS.

Comme j’ai apprécié les grâces de votre personne.

Pendant qu’ils causent ensemble, Nina et Camille rangent. Le maestro les aide en montrant de l’humeur chaque fois que Camille touche à quelque chose.

FLORA, au marquis.

Tenez, monsieur, convenez que vous m’avez prise tantôt pour Camille ?

LE MARQUIS.

Quelle plus humble flatterie eussé-je pu vous adresser si je l’avais fait exprès ?

FLORA, avec une rage concentrée.

Ah ! ceci est une insulte !

LE MARQUIS.

Dieu me préserve d’en avoir eu la pensée !




Scène IX


Les Mêmes, BEPPO, apportant un écrin.
LE MAESTRO.

Ah ! le voilà, ce fameux diadème.

CAMILLE, prenant l’écrin des mains du domestique.

Non, ne parlons plus de cela ; c’est quelque chose pour moi.

FLORA, inquiète.

Mais non !… c’est…

CAMILLE, lui remettant l’écrin à la dérobée.

Cache-le et ne dis rien. Je te réponds qu’il consentira à te le laisser porter ce soir. (Haut.) Allons-nous au jardin, maître ? Il fait si beau !

LE MAESTRO.

Oui, allons respirer dehors à pleins poumons, et plus de querelles, j’en ai assez !

NINA.

Oh ! moi, j’en ai la tête fendue !

Camille prend le bras de Nina, à laquelle le marquis s’empresse d’offrir le bras de l’autre côté. Le maestro sort le premier en donnant quelques ordres au domestique. Camille se retourne vers Flora avant de sortir.

CAMILLE.

Eh bien, viens-tu, chère enfant ?

FLORA.

Oui, oui, je vous suis.




Scène X


FLORA, seule, ouvrant l’écrin.

Il a dit qu’il m’écrirait par cette occasion… Oui… (Elle lit.) « D’abord, permettez-moi de changer quelque chose à votre commande, et de remplacer par de vraies perles… » (Elle regarde le bandeau.) Tiens, c’est vrai ; elles sont superbes ! Mais pourquoi me donne-t-il cela ? à quel propos un pareil présent ? Je n’en veux pas ! (Elle jette le bandeau sur le divan et continue la lettre.) « Si vous êtes décidée à suivre mon conseil, vous me le direz aujourd’hui. J’irai vous faire ma cour à la villetta. — Votre ami, le prince de ***. » Ici ? il compte venir ici aujourd’hui ? ciel ! tout serait perdu ! on m’accuserait… Il croit donc que je suis maîtresse de mes actions !… Oh ! si je l’étais !… je ne resterais pas une heure sous le coup de l’outrage que je subis…




Scène XI


FLORA, LE PRINCE ; il entre avec beaucoup d’aisance, comme chez lui.


LE PRINCE.

Ah ! vous venez seulement de recevoir ma lettre ? En ce cas, vous ne m’avez pas attendu longtemps.

FLORA.

Ah ! prince, vous me perdez en venant ainsi me surprendre.

LE PRINCE, avec le flegme d’un grand seigneur.

Tiens ! pourquoi donc ça ?

FLORA.

Mais vous ne savez donc pas dans quelle retraite nous vivons ici ?

LE PRINCE.

Si fait. Mais il n’y a pas de porte fermée pour le protecteur et l’ami des artistes.

FLORA.

Camille prétend n’avoir pas besoin d’autre protection que celle du maestro.

LE PRINCE.

Ah ! oui-da ! Elle se trompe bien ! Il est donc jaloux comme un tigre, le vieux maître ?

FLORA.

Oui, jaloux de notre réputation à l’excès. Comment avez-vous fait pour entrer ici sans le rencontrer ?

LE PRINCE, s’asseyant fort à l’aise.

Je n’ai rencontré personne. Un domestique m’a ouvert une porte de jardin. J’ai dit que je n’avais pas besoin d’être annoncé ; j’ai suivi une allée, j’ai trouvé une autre porte, et me voici : c’est pas plus malin que ça. Ah çà ! ma chère enfant (Il regarde sa montre), il faut que je sois à Gênes demain soir ; j’y reste douze heures et je repars pour Naples. Si vous voulez que je vous y conduise, prenez vos gants et votre chapeau.

FLORA.

Mon Dieu ! comme cela ? sans réflexion ? sans consulter mes sœurs ?

LE PRINCE.

Ça ne me regarde pas, et vos réflexions doivent être faites. Vous m’avez dit hier au soir au théâtre : « Je veux quitter Milan ! » Je vous ai dit. « Vous ferez bien. Le succès de votre sœur empêchera toujours le vôtre. C’était une bêtise de vous faire débuter avec elle. Je vous ai avertie, vous n’avez pas voulu me croire ; à présent, vous en mordez vos jolis doigts ! Vous m’avez demandé si je pourrais vous faire avoir un engagement à San-Carlo. Je vous ai dit qu’il y en avait un vacant et qu’on me le proposait pour une petite personne de ma connaissance, mais que j’étais libre d’en disposer à mon gré, et que je vous donnerais la préférence de bon cœur. Je vous répète ce matin qu’il n’y a pas à hésiter, vu que je pars pour Naples tout de suite, et que, si vous n’êtes présentée par moi, vous ne serez pas admise.

FLORA.

Vous partez tout de suite ?

LE PRINCE.

Mais oui, me voilà en route. J’ai laissé ma voiture à trente pas d’ici ; j’y ai même fait mettre à tout hasard quelques paquets pour vous. Je croyais que c’était une affaire arrangée… Voyons, est-il vrai, oui ou non, que vous soyez malheureuse dans votre famille ? Vous vous faites passer pour une victime ; je n’en sais rien, moi !

FLORA.

Oh ! je suis malheureuse, n’en doutez pas… Je meurs, j’étouffe ici !

LE PRINCE.

Non, vous éclatez.

FLORA.

Tout pour elle ! toujours elle ! Ce n’est pas seulement en public, c’est partout, c’est tout le monde !

LE PRINCE.

Dame ! vous êtes jolie ; elle en souffre peut-être…

FLORA.

Ah ! que n’ai-je le droit de haïr Camille !… Mais elle affecte avec moi une douceur… des airs de supériorité, de faiblesse maternelle… Et, si j’en rougis, si j’en suis humiliée, on me fait passer pour un monstre d’ingratitude. Et le maestro ! je le hais, lui ! Je hais les stupides remontrances de la Nina. Je hais Milan, ce public impitoyable qui me lorgne et ne m’écoute pas ! Je hais cette maison où l’on me renferme… par jalousie, peut-être. Non, je ne peux pas vivre ainsi, moi, c’est impossible ! Il me faut la liberté, il me faut un autre air que celui que je respire, un autre monde, un autre ciel. Tenez, emmenez-moi si c’est possible, ne me laissez pas réfléchir… Je suis perdue, mon Dieu ! Mais on l’a voulu : on m’a humiliée ! emmenez-moi.

Elle va, accablée, s’asseoir sur le divan.
LE PRINCE, en fumant.

Vous croyez que vous serez perdue ? Ah çà ! qu’est-ce que c’est donc que ces idées-là ? Est-ce que je vous fais des conditions, moi ? Me prenez-vous pour un gazetier ou un directeur de spectacle ? Je suis l’ami des artistes, et assez bien pourvu de tout ce qui fait la vie agréable pour être un ami désintéressé. Est-ce que j’ai cherché à vous séduire ? Je ne me suis pas aperçu de ça… Voyons, il faut vous décider, pourtant.

FLORA.

Mais comment partir ? On va m’en empêcher.

LE PRINCE.

Ah ! si vous demandez la permission, c’est bien certain ; mais si vous ne la demandez pas… Allons, faites comme la Fausta, comme la Molini, comme la petite Sartori, que j’ai soustraites aux tyrannies de l’amour ou de la famille, et qui m’ont dû leur avenir. Les amis sont bons à quelque chose, que diable ! mais il faut les aider par un peu de courage et de résolution. Est-ce qu’il n’est pas dans la destinée des artistes de brûler une bonne fois leurs vaisseaux ? Eh bien, voulez-vous me donner le bras ?

FLORA.

Mais si nous rencontrons quelqu’un ?

LE PRINCE.

Nous ne rencontrerons peut-être personne. Est-ce que cette forteresse redoutable n’a pas une poterne, une porte de dégagement ?

FLORA.

Oui… attendez !… Il faut que j’écrive à ma sœur.

Elle va au fond écrire.
LE PRINCE.

Dites que vous partez volontairement, mais ne dites pas où vous allez, c’est inutile…

FLORA.

Ne craignez rien. (Elle ferme la lettre, met l’adresse et cachette la lettre.) Allons !

LE PRINCE.

Et votre mantelet ?

FLORA, agitée.

Oui, oui, par ici !

LE PRINCE, tranquillement, lui montrant son cigare.

Vous permettez ?

FLORA.

Venez !…

Ils sortent.




Scène XII


LE MAESTRO, entrant le premier ; CAMILLE, NINA, LE MARQUIS.


CAMILLE, entrant du fond.

Eh bien, où est-elle donc ? Elle ne veut donc pas se promener avec nous ?

Elle va ouvrir la porte de droite.
LE MAESTRO.

Pouah ! Qu’est-ce qui a fumé ici ? Est-ce que c’est la Flora qui se donne de ces genres-là ?

CAMILLE, appelant.

Flora ! Flora !

NINA.

Ah dame ! elle boude, c’est une fois de plus !

LE MAESTRO.

Laissez-la faire, ça se passera plus vite.

CAMILLE, ouvrant l’autre porte de côté.

Mais si elle était malade…

LE MAESTRO, la retenant.

Elle n’est jamais malade ! Ah çà ! vas-tu encore lui demander pardon des chagrins qu’elle te cause ? C’est trop fort, je te le défends.

CAMILLE.

Ô maître ! vous êtes aussi trop sévère pour elle.

LE MAESTRO.

Je ne le suis pas assez !

NINA, trouvant la lettre laissée sur la table.

Tiens, Camille ! une lettre pour toi… Eh bien, on dirait son écriture !

CAMILLE.

Dieu ! elle m’écrit ! qu’est-ce que cela veut dire ?

LE MAESTRO, prenant la lettre.

Quelque folie ou quelque malice ! Donnez-moi ça.

Il ouvre la lettre. Camille est pâle et tremblante et s’appuie, sans en avoir conscience, sur le bras du marquis, qui s’est élancé vers elle avec intérêt.

NINA, lisant à côté du maestro.

« Adieu, mes sœurs, oubliez-moi. Je pars sans vous maudire, je vais chercher la liberté. »

CAMILLE. Elle se laisse presque tomber dans les bras du marquis.

Elle s’est tuée !

LE MAESTRO.

Eh ! non, elle s’est fait enlever.

CAMILLE, avec douleur.

Oh ! mon Dieu !

NINA.

Il faut empêcher cela. Beppo ! Beppo !

Elle va au fond, elle revient et sonne avec une clochette qui est sur la table.
CAMILLE.

Que faire ? Où la retrouver ?

LE MAESTRO, allant à la porte de droite.

Bah ! c’est une menace. Je parie qu’elle est dans sa chambre.




Scène XIII


Les Mêmes, BEPPO.


BEPPO, ahuri.

Vous cherchez la signora ? Elle est partie !

CAMILLE.

Par où ? comment ?

BEPPO.

Je viens de la voir monter dans un beau carrosse de poste, six chevaux, deux postillons ventre à terre.

LE MARQUIS.

Par quelle route ?

BEPPO.

La route du Midi.

NINA.

Avec qui ?

BEPPO.

Un cavalier bien mis, qui est venu tout à l’heure comme pour rendre visite, et qui m’a envoyé chercher sa voiture arrêtée à l’entrée du village.

LE MAESTRO.

Il n’a pas dit son nom ?

BEPPO.

Il a dit : « Ce n’est pas la peine. » J’ai cru qu’il était de la maison, moi ; je suis tout nouveau ici.

LE MAESTRO.

C’est bon ! va t’en !

Beppo sort, le marquis le suit, lui parle et rentre.




Scène XIV


LE MARQUIS, LE MAESTRO, NINA, CAMILLE.


CAMILLE, au maestro.

Mon ami, il n’y a pas un instant à perdre. Il faut courir après elle !

LE MAESTRO.

Qui, moi ? que je coure avec mes jambes après une voiture à six chevaux ?

NINA.

Nous irons tous !

LE MAESTRO.

Ça ne nous fera pas aller plus vite. Nous sommes venus à pied, le marquis et moi. Le remise qui vient tous les jours vous prendre pour aller au théâtre ne sera ici que dans deux heures…

NINA.

Mais, dans le village, on peut louer… Allons-y nous-mêmes !

LE MAESTRO.

Doucement, pas de bruit, pas d’esclandre ! nous ne rattraperons pas la poste avec une carriole de louage. Nina, où peut vouloir aller votre sœur ? Qu’est-ce que vous aviez ce matin sur le bout de la langue ?

NINA.

Elle nous menaçait depuis quelques jours d’accepter un engagement qu’on lui proposait à Naples.

LE MAESTRO.

Par quel intermédiaire ?

NINA.

Elle ne voulait pas le dire.

LE MAESTRO.

Alors, c’est lui.

CAMILLE.

Qui donc ?

LE MAESTRO.

Le prince ! Mes enfants, prenez-en votre parti, votre sœur est perdue !

CAMILLE.

Non !… il est temps de la sauver !

LE MAESTRO, l’arrêtant.

Vous ne la sauverez pas. Elle courra plus vite que vous, ou refusera net de vous suivre. Ne faut-il pas que sa destinée s’accomplisse ?

NINA.

Quelle destinée, donc ?

LE MAESTRO.

Celle que cherchent fatalement les êtres qui haïssent le travail : le désordre !

CAMILLE.

La honte ?… Non ! il n’en sera point ainsi ! je la persuaderai, je la ramènerai.

NINA.

Oui, oui, Tu as raison. Viens !

LE MAESTRO, retenant Camille avec autorité.

Non ! lu n’iras pas. Vous êtes folles ! tu ne l’exposeras pas aux quolibets, aux impertinences d’un homme qui ne respecte aucune femme ! J’irais plutôt moi-même… et j’irais…

CAMILLE.

Hélas ! elle vous résistera. Vous ne saurez pas…

LE MAESTRO.

Eh bien, qu’elle aille à tous les diables et qu’elle se perde si bon lui semble ! Qu’est-ce que ça me fait, à moi ? Huit jours plus tôt, huit jours plus tard, elle vous échappera, puisqu’elle s’est mis en tête de se passer de nous. C’est un tyran, un fléau que cette fille. Oublions-la, mordieu !

CAMILLE, à Nina, avec énergie.

Oublier notre sœur ! nous ? l’enfant que notre pauvre mère nous a confiée à son lit de mort, et dont nous répondons devant Dieu ? Partons, Nina ! nous irons à pied, nous irons n’importe comment. Nous irions au bout du monde s’il le fallait ! et Flora nous marchera sur le corps plutôt que d’entrer dans le chemin de l’infamie. Viens, viens ! (Elle s’attache à Nina.) Non, maître, non ! je vous résisterai pour la première fois de ma vie ! Vous abandonnez, vous condamnez… moi, j’aime et j’absous… J’irai ! Partons !

Elle tombe suffoquée de sanglots dans les bras de Nina.



Scène XV


Les Mêmes, BEPPO.


BEPPO, au marquis, bas.

Monsieur le marquis, le cheval que vous avez demandé est là, et il est bon.

Le marquis lui fait signe, Beppo s’éloigne.
CAMILLE, comme effrayée, au marquis.

Ah ! vous nous quittez ?

LE MARQUIS.

Camille, écoutez-moi ; je suis votre ami, votre esclave, je vous l’ai dit. Vous voulez que votre sœur revienne, elle reviendra ! Fallût-il la ramener de force, fallût-il… je jure par ce qu’il y a pour moi de plus sacré au monde, je jure par vous, qu’avant trois jours vous reverrez Flora !

CAMILLE, avec effusion.

Oh ! soyez béni, vous !

Le marquis lui baise la main.



ACTE DEUXIÈME


À l’Albergo Reale, à Gênes (vieux palais). Un salon très-riche. Porte au fond ; portes latérales.



Scène PREMIÈRE


LE PRINCE entre par le fond, donnant le bras à FLORA. Ils sont précédés par le Maître d’hôtel, en habit noir, cravate blanche, gros favoris, l’air obséquieux. un Garçon de l’hôtel et deux Domestiques du prince suivent, portant des paquets.
LE PRINCE, à Flora.

Eh bien, chère belle, nous voici à Gênes.(Il regarde sa montre) En vingt-quatre heures, c’est un peu long. Ce maudit accident nous a retardés… Et vous vous êtes impatientée ! Ah ! vous n’êtes guère patiente, j’ai vu ça ! Vous êtes comme était la Bettina ! (Au maître d’hôtel) Qu’est-ce que c’est ? Ah ! oui, l’appartement. (À Flora.) Il est bien, n’est-ce pas ? (À demi-voix.) Pour une chambre d’auberge. (Haut.) Madame le prend.

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

C’est…

LE PRINCE.

C’est tout ce qui vous plaira, parbleu !

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Oh ! je sais que Son Excellence ne marchande pas ; mais c’est que l’appartement n’est libre que jusqu’à demain matin sept heures. Il est retenu par une famille anglaise. Mais, alors, il y en aura un autre tout aussi beau qui sera vacant.

LE PRINCE.

Demain matin, nous serons partis à cinq heures par le vapeur de Naples. Donc, madame reste ici.

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Si Son Altesse veut voir l’appartement qu’elle a demandé pour elle-même…

LE PRINCE, à ses laquais.

Allez voir ça. (Au maître d’hôtel.) Moi, je m’accommode de tout. (Un des laquais sort avec le garçon et la valise du prince. L’autre entre à gauche sur l’indication du maître d’hôtel avec les paquets de Flora.) C’est la chambre de la signora ? (À Flora.) Voyez d’abord si elle vous plaît !

FLORA.

Oh ! je ne suis pas habituée à tant de luxe.

LE PRINCE.

À quelle heure voulez-vous dîner, chère ?

FLORA, préoccupée.

Je ne sais pas… Quand vous voudrez !

LE PRINCE.

Eh bien… dans deux heures, croyez-vous ? (Flora fait signe que oui, machinalement.) Faites-nous dîner dans deux heures.

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Où aurai-je l’honneur de faire servir Leurs Excellences ?

LE PRINCE, à Flora.

Dites, voulez-vous dîner chez moi, ou me permettez-vous de venir dîner ici ? (Flora paraît embarrassée.) Aimez-vous mieux dîner seule ? Faites comme vous voudrez, chère !…

FLORA.

Si vous le permettez, alors, je dînerai seule. Je me sens très-fatiguée.

LE PRINCE.

À votre aise.

FLORA.

Vous ne m’en voulez pas ?

LE PRINCE.

Moi ? Allons donc ! Pourquoi ça ? (Au maître d’hôtel.) Vous ferez servir la signera à cinq heures. Moi, je dînerai dehors. Le maître d’hôtel salue très-bas, et sort avec un laquais du prince.




Scène II


FLORA, LE PRINCE.


FLORA.

Prince, vous me comblez de soins et d’attentions !… Je ne voudrais pas être à charge…

LE PRINCE.

Ça veut dire qu’il faut que je m’en aille et que je ne revienne pas de la soirée ?

FLORA.

Vous avez des affaires ici, vous l’avez dit.

LE PRINCE.

Et vous, Flora, auriez-vous quelqu’un à voir.

FLORA, naïvement.

Moi ? Je ne connais personne à Gênes !

LE PRINCE.

Je le crois au ton dont vous le dites. Mais, une fois pour toutes, chère, je vous demande une chose, une seule : c’est d’avoir en moi la plus entière confiance ; si vous avez en tête quelque petit roman qui vous ait décidée à fuir en ma compagnie, contez-moi ça tout bonnement. Est-ce que vous me prenez pour un grondeur comme votre maestro ?

FLORA.

Je vous jure que je n’aime et ne veux aimer personne.

LE PRINCE.

Tiens ! vous êtes comme était la Félisina ! Mais vous ne tiendrez peut-être pas mieux parole qu’elle !…

FLORA.

Vous croyez qu’une femme ne peut pas vivre sans amour ?

LE PRINCE.

Si fait, quand elle est laide, il faut bien qu’elle s’y habitue : et, comme vous êtes fort jolie… Mais je ne vous fais pas de compliments, ce serait de mauvais goût. Vous avez le cœur libre, c’est une bonne situation pour entrer dans la carrière du théâtre. Un amant est toujours un maître ou un esclave, et l’un est aussi embarrassant que l’autre. Prenez donc ceci pour votre code particulier ; « Rester libre et n’avoir que des amis. »

FLORA, se levant.

Comme on vous calomniait à la maison ! Nina prétendait que vous me donneriez de mauvais conseils si je causais avec vous.

LE PRINCE.

Ah ! cette bonne Nina, elle croit encore aux roués de la Régence ! Elle les connaît… de réputation ! Elle les a vus au théâtre ou dans les romans. Un tas de chenapans qui font et disent les choses les plus bêtes !… C’étaient de grands sots, nos aimables aïeux, s’ils se conduisaient avec les femmes comme on les fait agir dans la littérature moderne ! Allons, chère, je vous laisse. Changez de toilette, ça vous reposera. Je vais en faire autant et reviendrai voir si vous n’avez pas d’ordres à me donner, et puis j’irai un peu dans le monde… ou au théâtre.

FLORA.

Ah ! vous irez au théâtre ? Est-ce qu’il y a des talents ici ?

LE PRINCE.

Il y a la Franceschi, que je suis en train d’engager pour Londres. C’est une belle méthode. Voulez-vous l’entendre ?

FLORA.

Oh ! je voudrais bien voir si elle a plus de succès que Camille !…

LE PRINCE.

Eh ben, je vas vous chercher une loge.

FLORA.

Attendez ! Non ! je ne dois pas me montrer.

LE PRINCE.

Qu’est-ce qui vous connaît, ici ?

FLORA.

Mais, vous, il n’y a pas une ville d’Italie où vous ne deviez être connu de tout le monde ? Cela attirerait tout de suite l’attention sur moi.

LE PRINCE.

Oh ! vous ne risquez pas d’être compromise avec moi, chère ! On sait que je ne suis pas galant, que j’aime les artistes pour l’art… Et, d’ailleurs, allez-vous donc vous soucier de tous les sots propos ? Au théâtre, voyez-vous, ce n’est pas comme dans la vie bourgeoise. Il n’y a pas de vertu qui serve, personne n’y croit. On passe pour aimable ou sotte, pour savoir se conduire avec esprit ou pour avoir une mauvaise tête ; mais on ne passe jamais pour invincible, le fût-on bien réellement.

FLORA.

Oh ! c’est effrayant, ce que vous dites là ! Le maestro assurait le contraire pourtant !

LE PRINCE.

Le maestro a ses raisons… vis-à-vis de Camille !…

FLORA.

Lesquelles donc ?

LE PRINCE.

Ça ne vous regarde pas. Allons, viendrez-vous au théâtre ? Quel mal y voyez-vous ?

FLORA.

Aucun, certainement ! mais je n’ose pas !… Je ne me suis jamais montrée en public sans mes sœurs.

LE PRINCE.

Alors, il fallait donc me dire de les enlever avec vous ; autrement, vous ne sortirez jamais de votre chambre !

FLORA.

Enlever ! Quel mot dites-vous là ? Est-ce qu’on pourrait croire que vous m’avez enlevée ?

LE PRINCE.

Ma chère enfant, les mots sont des mots. Dans ce monde, tout ça ne prouve pas grand’chose. À force de croire à tout sur le compte des femmes, on arrive à n’y plus croire à rien. Faites comme je vous dis, c’est-à-dire faites tout ce que vous voudrez. Soyez même vertueuse si c’est votre plaisir, mais ne vous laissez jamais enchaîner par personne, et, quand vous courrez ce danger-là, consultez-moi, appelez-moi à votre secours, vous verrez que je vous dirigerai bien. À tantôt, chère ! je reviendrai voir si vous voulez sortir ou rester.

Il conduit Flora par la porte de gauche et va pour sortir lui-même par celle du fond. Pendant qu’il s’arrête pour jeter un coup d’œil significatif vers la porte que Flora a refermée sur elle, le marquis entre par le fond. En se retournant, le prince se trouve face à face avec lui.




Scène III


LE PRINCE, LE MARQUIS.


LE PRINCE, très-tranquillement.

Tiens, c’est vous marquis ? par qué hasard ?

LE MARQUIS, de même.

Ce n’est point par hasard, prince ; je vous cherche.

LE PRINCE.

Tant mieux, vraiment ! Ah çà ! vous arrivez donc de Venise ?

LE MARQUIS.

J’arrive de Milan.

LE PRINCE.

Vous étiez à Milan ? Je n’en savais rien, moi qui en suis parti d’hier. Asseyez-vous donc !

LE MARQUIS.

Vous êtes ici… chez vous ?

LE PRINCE.

Naturellement… Voyons, à quoi puis-je vous être bon à Gênes ? Je n’y suis pas pour longtemps, je vous avertis ; je m’embarque pour Naples au point du jour.

LE MARQUIS, s’asseyant.

C’est plus de temps qu’il ne m’en faut pour m’acquitter de ma commission. Je viens chercher une jeune personne que vous emmenez.

LE PRINCE.

Ah bah ?

LE MARQUIS.

Vrai !

LE PRINCE.

Ah ! mon cher, que c’est de mauvais goût, ce que vous faites là !

LE MARQUIS.

Je le sais, c’est du plus mauvais goût, et je le fais.

LE PRINCE.

Vous tenez donc absolument à passer pour un original ?

LE MARQUIS.

Non, je n’y tiens pas absolument.

LE PRINCE.

Eh ben, alors, ne faites donc pas de pareilles folies !

LE MARQUIS.

Je ferai celle-là, si vous le permettez.

LE PRINCE.

Et… si je ne le permets pas ?

LE MARQUIS.

Vous êtes libre !

LE PRINCE.

C’est donc une querelle que vous me cherchez ? Quel drôle fie corps vous êtes !

LE MARQUIS, se levant.

Et si je vous trouvais plaisant de me le dire ?

LE PRINCE, se levant à son tour.

Oh ! ne nous fâchons pas, je vous en prie ! ce serait trop ridicule. (Il va s’assurer que la porte de Flora est fermée, et revient.) Voyons, à qui en avez-vous ? Je veux bien faire tout ce qu’il vous plaira, moi ; je ne suis pas méchant. J’ai donné trop de gages dans ma vie pour avoir besoin de faire la mauvaise tête, j’espère !

LE MARQUIS.

Je sais qu’à toutes les armes vous êtes le plus redoutable duelliste de l’Italie.

LE PRINCE.

Et vous ?

LE MARQUIS.

Moi, je ne me suis encore battu que deux fois, et deux fois j’ai été blessé.

LE PRINCE.

Alors… gare à la troisième ! Tenez, ça m’ennuierait beaucoup de me rencontrer avec un homme malheureux à ce jeu-là. Tout peut s’arranger si vous me parlez franchement.

LE MARQUIS.

Je le veux bien.

LE PRINCE.

Vous êtes donc l’amant de la petite Flora ?

LE MARQUIS.

Non.

LE PRINCE.

Mais vous voulez l’être ?

LE MARQUIS.

Dieu m’en garde !

LE PRINCE.

Eh bien, alors ?…

LE MARQUIS.

Je suis amoureux de sa sœur Camille, et j’ai donné ma parole d’honneur à Camille de lui ramener Flora.

LE PRINCE.

Ah ! vous êtes l’amant de la Corsari ? Eh ben, j’en suis bien aise pour vous, cher ! Vrai ! je vous en fais compliment, et même j’en suis fort jaloux. Comment diable avez-vous fait pour l’apprivoiser ?

LE MARQUIS.

Je ne suis pas son amant, je suis épris d’elle, et rien de plus.

LE PRINCE.

Alors, c’est une bêtise ! Le vieux maestro est son amant en titre.

LE MARQUIS, fort tranquillement.

Vous en avez menti, monsieur.

LE PRINCE.

Hein ?

LE MARQUIS.

J’ai eu l’honneur de vous dire : vous en avez menti.

LE PRINCE.

Fort bien ! Vous voulez absolument vous battre ? Quelle diable d’idée vous avez là ! Voyons, mon cher, vous êtes insupportable ! Ce que vous voulez n’a ni rime ni raison. Sommes-nous au temps des enlèvements de vive force ? Êtes-vous assez singulier pour vous imaginer que cette fille ne me suit pas de son plein gré ?

LE MARQUIS.

Je suis persuadé qu’elle vous suit de son plein gré.

LE PRINCE.

Eh bien, donc, me faites-vous un crime de lui avoir conseillé de quitter le théâtre de Milan pour celui de Naples ?

LE MARQUIS.

Je ne m’attribue pas le droit de juger votre conduite.

LE PRINCE.

Vous voyez donc bien que vous avez eu tort de me dire des impertinences ? Convenez que vous avez eu tort, et quittons-nous bons amis.

LE MARQUIS.

J’ai peut-être eu tort, mais il m’est impossible de vous quitter sans emmener mademoiselle Flora.

LE PRINCE.

Encore ! et comment diable vous y prendrez-vous, si elle refuse de vous suivre ?

LE MARQUIS.

Comme je suis très-certain qu’elle s’y refusera, je suis forcé de vous prier de l’abandonner.

LE PRINCE.

De mieux en mieux ! Diable d’homme !… vous m’amusez, parole d’honneur ! Et… qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?

LE MARQUIS.

Écrivez-lui deux mots pour lui dire que son emploi à San-Carlo a été donné, qu’une affaire imprévue vous oblige à partir pour Venise ou pour Palerme, et que vous lui conseillez de retourner dans sa famille.

LE PRINCE.

Ah ! il faudra que j’aille à Palerme ou à Venise pour vous complaire ?

LE MARQUIS.

Non, il suffit que vous changiez d’hôtel ; ici, je me charge du reste.

LE PRINCE.

Vous êtes trop bon. Ah ! çà ! parlez-vous sérieusement ?

LE MARQUIS.

Très-sérieusement.

LE PRINCE, s’asseyant.

Convenez qu’il faut que je sois bien patient pour ne pas vous envoyer promener.

LE MARQUIS.

Refusez-vous ?

LE PRINCE.

Belle question !

LE MARQUIS.

Alors…

LE PRINCE, sans se lever.

Alors, quoi ?…

LE MARQUIS.

Alors, il faut que j’aie l’honneur de vous rappeler que je vous ai donné tout à l’heure un démenti des plus grossiers.

LE PRINCE.

C’est vrai, que vous avez été fort grossier. Trop pour que ce fût volontaire et naturel de la part d’un homme comme vous. C’est donc la Corsari qui vous a fait jurer de me chercher noise ? Quel chevalier vous faites !

LE MARQUIS.

La signora Corsari ne m’a rien demandé du tout. C’est moi qui lui ai juré de vous tuer si vous ne consentiez à lui rendre sa sœur.

LE PRINCE.

Fort bien ! mais si c’est moi qui vous tue ?

LE MARQUIS.

Ce ne sera pas ma faute.

LE PRINCE.

Vous voulez qu’elle vous pleure ; c’est très-beau ! Allons, je vous assure que, pour moi, ça m’est fort désagréable ! Avez-vous des témoins ?

LE MARQUIS.

Ils sont tout prêts.

LE PRINCE.

Vous me donnerez bien un quart d’heure pour trouver les miens ?

LE MARQUIS.

Un quart d’heure, pas davantage.

LE PRINCE.

Je vous trouve charmant. Non, d’honneur, c’est charmant ! Attendez ! je vas dire à la petite que je sors.

LE MARQUIS, se mettant devant la porte de Flora.

Pardon ! vous ne lui parlerez pas avant de sortir avec moi.

LE PRINCE.

Mais, mon cher, j’ai envie de nous traiter comme un fou que vous êtes, et de vous jeter par les fenêtres.

LE MARQUIS.

Ça, c’est plus difficile que de me tuer en duel. Je suis très-fort aux armes naturelles et je frappe connue un marteau de forge.

LE PRINCE.

Allons ! je n’entends rien, moi, au duel des crocheteurs ! Venez, puisqu’il n’y a pas moyen de se débarrasser de vous autrement ! Avez-vous des pistolets, au moins ?

LE MARQUIS.

Non ! mais vous devez avoir les vôtres.

LE PRINCE.

Je ne me bats pas avec. Je les connais trop… D’ailleurs, c’est trop sérieux avec moi… Je suis un peu moins fort à l’épée. Et vous ?

LE MARQUIS.

Moi, je n’ai rien à dire, je suis l’agresseur.

LE PRINCE.

À l’épée, donc ! Tenez, nous irons dans le jardin du comte Fortuni. J’y ai déjà eu une affaire, et il doit être chez lui à cette heure-ci. Dépêchons-nous, je veux mener au spectacle cette pauvre petite à qui vous prétendez ravir son protecteur. (Il va chercher son étui à cigares, en prend un ; le met dans sa bouche, en offre un au marquis, qui refuse poliment.) Voulez-vous ?… Sacrebleu ! que vous m’ennuyez avec votre fantaisie ! je ne voulais plus avoir de ces histoires-là…

LE MARQUIS.

J’en suis désolé, mais…

LE PRINCE.

Passez !

LE MARQUIS.

Après vous.

Ils sortent.




Scène IV


FLORA


Elle sort de sa chambre ; elle a une autre coiffure et un autre mantelet.

Cette voix !… ai-je rêvé ? c’était la sienne ! (Elle va à la porte et regarde.) Je ne vois pas sa figure… mais c’est lui, c’est le marquis. Est-ce possible ? Pourquoi viendrait-il ici ? Non, je suis folle ! il n’a ni l’envie ni le droit de courir après moi… Ce n’est pas moi qui lui plais ; il se garderait bien de quitter Camille, il l’aime ! Eh ! que m’importe ! le prince a raison, je ne dois aimer personne… Ce pauvre prince ! il est bon et loyal ; mais je ne sortirai pas avec lui… on croirait peut-être qu’il m’enlève en effet… et j’en rougirais ! Ah ! ce n’est pas pour lui que je me résignerais à être calomniée ! N’y pensons plus… Mais, si c’est là le commencement de ma liberté, je vais bien m’ennuyer, moi ! (Elle s’assied tristement.) Il faut donc toujours dépendre de quelqu’un, ne fût-ce que de soi-même ?… Ah ! Camille, tu ne t’ennuies jamais !… J’oublierai !… je serai belle, insouciante, gaie !… je n’entendrai plus applaudir et louer Camille !…

Elle se retourne et voit Camille derrière elle. Elle jette un cri et cache sa figure dans ses mains.



Scène V



CAMILLE, FLORA.


CAMILLE

Ma sœur ! ma Flora ! ma bien-aimée !… (Elle la couvre de baisers.) Embrasse-moi donc ! je suis si heureuse de te revoir !

FLORA.

Oui oui, bonjour. Camille. Pourquoi es-tu venue ici ? Qu’est-ce que tu me veux ?

CAMILLE.

Ce que je veux ? C’est toi que je veux sauver et ravoir ! je ne veux pas qu’on me vole ma sœur, moi !

FLORA.

Tu ne veux pas ?… Ainsi, tu as couru après moi ? est-ce que tu es seule ?

CAMILLE.

Non : Nina et le maestro sont venus.

FLORA.

Ah ! le maestro ? Le conciliateur est bien choisi !

CAMILLE.

Comment ! lui qui, au milieu du plus beau succès de sa vie, consent à me laisser partir, à m’accompagner à laisser doubler nos rôles… tout cela pour toi !…

FLORA.

Comme je ne compte pas l’en remercier, je désire ne pas le voir. Je suis ici chez moi.

CAMILLE.

Chez toi, pauvre enfant !…

FLORA.

Camille, si vous venez pour m’insulter par vos soupçons…

CAMILLE.

Des soupçons ? Non, je n’en ai pas, moi ! mais tu es aigrie, je m’en doutais bien ! aussi ai-je voulu te voir seule d’abord ! car tu n’as rien contre moi, et tu vas revenir tout de suite : dis, chère petite ! il le faut, vois-tu.

FLORA.

Et pourquoi ça ?

CAMILLE.

Tu le demandes ? Eh bien… pour moi d’abord ! pour que je ne meure pas de chagrin. Est-ce que tu ne m’aimes plus ? est-ce que tu n’aurais pas pitié de moi ?

FLORA.

Pitié de toi ! quelle ironie ! Ah ! qu’il y a de mépris dans ta douceur, ma pauvre Camille !

CAMILLE.

Du mépris ? est-ce à moi que tu dis cela ?

FLORA.

Eh bien, oui, c’est toi que je quitte, c’est toi que je fuis, c’est toi qui me tues !

CAMILLE.

C’est donc vrai ? ma sœur ! que tu me fais de mal ! Mon Dieu ! je croyais t’avoir si bien aimée ! Depuis le jour où notre mère nous laissa orphelines… j’avais douze ans… et j’avais déjà renoncé à vivre pour moi-même. Déjà je sentais que je me devais à toi tout entière ! Je comprenais bien que Nina, cet ange de dévouement et de courage, manquait parfois d’adresse pour te convaincre et te diriger. Je m’en attribuais davantage. Me suis-je donc trompée ? Où est le mot blessant, ou seulement froid, que je l’aie jamais dit ? Quel est celui de tes désirs, de tes caprices, que je n’aie pas contenté ? Flora ! voici la première fois que je remets sous tes yeux une vie de tendresse et d’abnégation que je t’ai consacrée… Ne prends pas cela pour un reproche ; c’est toi qui me forces à me justifier. Pardonne-le-moi ! Quand on supplie l’objet aimé, on ne veut pas être méconnu ; on a le droit de lui montrer qu’on le préfère à soi-même !

FLORA.

Eh bien, Camille, je veux le croire… Oui, tu m’aimes… oui, tu m’as toujours aimée. Mais tu n’as peut-être pas toujours fait ton possible pour ne pas m’écraser de ta supériorité. Il fallait attendre pour te produire au grand jour que j’eusse autant de talent que toi.

CAMILLE.

Elle me reproche cela aussi ! Elle ne se souvient plus de rien ! moi qui avais l’effroi et la haine du théâtre ! moi qui n’aimais que la retraite, la campagne, la vie intime ! Elle a déjà oublié que je n’ai consenti à débuter que pour lui procurer un peu de richesse et de luxe, à elle !

FLORA.

C’est vrai, Camille ! c’est moi qui t’ai tourmentée pour signer ton engagement ! J’étais folle… Comment as-tu pu m’écouter, toi qui étais si sage ? Eh bien, vois-tu, ce sont tes débuts, c’est ton succès, qui m’ont anéantie ! Camille ! tu n’as rien compris à la matinée d’hier ?

CAMILLE.

Hier ? Non ! que s’était-il donc passé ? Je ne m’en souviens plus, moi ! J’ai la tête brisée !

FLORA.

Hier… il est venu chez nous un jeune homme riche, beau, charmant ! l’air aisé d’un grand seigneur avec l’âme ardente d’un artiste… J’aurais pu l’aimer peut-être, cet homme-là… Il n’avait rien de ce qui me rend dédaigneuse pour les autres. Il arrive, il me prend pour toi : comment cela se fait-il ? je n’en sais rien… Peut-être parce que j’avais une belle robe et de l’assurance. Il me parla… avec quelle passion, quel enthousiasme et quel respect ! Ah ! Camille, tout ce qu’il t’a dit en me parlant a laissé là… une trace brûlante, un monde de délices, d’orgueil, de rage et de honte !… Et moi, je ne m’apercevais pas de sa méprise ! Je buvais le poison de ses louanges maudites !… Tu lui es apparue. Il s’est avisé de son erreur… et, dès ce moment, il a su trouver pour toi des louanges plus exquises des adorations plus humbles et plus tendres que toutes celles qu’il m’avait adressées. Tu es devenue son dieu, et, moi, je n’ai plus été pour lui que l’enfant gâté dont on raille les caprices et à qui on fait la leçon. Camille ! cet homme m’a perdue, car il a mis entre toi et moi un abîme de désespoir et de jalousie que rien ne pourra combler !

CAMILLE, troublée.

Dis-moi, Flora, ce jeune homme, l’as-lu vu depuis que tu es ici ?

FLORA.

Lui ? ici ? C’est donc lui ? J’en étais sûre ! Il est venu avec toi !

CAMILLE.

Il est parti seul, le premier, pour te suivre, pour te sauver.

FLORA.

Pour me sauver, lui ? Il m’aimerait donc ?

CAMILLE.

Qui sait ? Pourquoi non ? Ce que j’affirme, c’est qu’il a fait serment de te ramener, c’est qu’il te cherche.

FLORA.

Camille, tu me trompes : c’est toi qu’il aime ! Aie donc la franchise et le courage de me le dire !

CAMILLE.

Quel air de menace ! Est-il possible, ô mon Dieu ! que, pour un étranger, pour un inconnu, ma sœur me maudisse et m’abandonne !

FLORA.

Tu ne m’abandonnerais donc pas pour lui, toi ? Eh bien, écoute. Tu veux que je retourne avec toi ?

CAMILLE.

Si je le veux ! Ne le veux-tu donc pas aussi ?

FLORA.

À une condition : tu ne permettras pas à cet homme de t’aimer ; il ne te parlera plus, tu ne le reverras jamais.

CAMILLE.

Est-ce sérieux, ce que lu demandes là ? Quelle folie ! Tu crois donc… ?

FLORA.

Camille, tu hésites, tu l’aimes !

CAMILLE.

Comment pourrais-je déjà l’aimer ? Mais, si cela était, le sacrifice aurait quelque mérite, et je serais heureuse de le faire pour te sauver.

FLORA.

Avec ou sans mérite, fais-le donc, je l’exige.

CAMILLE.

Eh bien je le ferai.

FLORA.

Tu le jures ?

CAMILLE.

Je m’y engage. Tu vas revenir ?

FLORA.

Partons !

CAMILLE, l’embrassant.

Oh ! merci, merci, ma sœur !

Elle va au fond.
FLORA, à part.

Ah ! je serai vengée de lui !

CAMILLE, revenant.

Voilà Nina. Tu veux bien la revoir, à présent ? Elle va être si heureuse !

Elle va au-devant de Nina et du maestro, qui entrent par le fond.




Scène VI


Les Mêmes, NINA, LE MAESTRO.


NINA, courant à Flora.

Ah ! méchante, cruelle enfant ! vilaine folle ! nous as-tu fait du mal !

Elle l’embrasse en pleurant.
CAMILLE, à Nina.

Oh ! pas de reproches ! tu me l’as promis !

FLORA.

Laisse-la dire, si ça lui fait du bien. Et vous, signor maestro, vous ne me dites rien ? Voyons, les quolibets, les duretés d’habitude ! vous devez en avoir fait provision en voyage ?

LE MAESTRO, d’un ton rude qui dément ses intentions.

Flora, mon enfant, vous me voyez fort sérieux et fort triste. Tant mieux pour vous, si vous pouvez être en humeur de plaisanter : quant à moi, au lieu de faire provision d’ironie ou d’amertume contre vous, je me suis laissé gagner par la pitié, et c’est du fond de mon âme que je vous plains aujourd’hui !

FLORA.

Maître, cette pitié est fort charitable peut-être, mais je vous prie de me la garder pour le jour où je sentirai en avoir besoin.

NINA.

Allons, voilà que vous recommencez déjà à vous quereller ?

LE MAESTRO.

Non, ma bonne âme, sois tranquille. Je serai juste et paternel avec elle ; car j’ai l’ait bien des réflexions en venant ici. Je me suis surtout demandé si je n’étais pas coupable de sa faute.

FLORA, se radoucissant.

Vraiment, maître ? Si je vous disais qu’en effet…

LE MAESTRO.

Dites, dites-le, ma pauvre Flora, afin que cela ne m’arrive plus. Oh ! je sais bien que j’ai été trop doux, trop faible ! n’est-ce pas, c’est là mon tort ? c’est moi surtout qui vous ai gâtée ?

FLORA, riant avec dédain.

Vous ? Ah ! par exemple, voilà qui prouve comme on se connaît et comme on se juge soi-même. Vraiment ? vous vous repentez de votre indulgence envers moi ?

LE MAESTRO, naïvement.

Sans doute ! Alors, que me reprochez-vous donc ?

CAMILLE.

Rien ! elle vous aime, elle est bonne, elle est raisonnable. Elle revient avec nous. Prends ton mantelet, Flora, et allons nous-en bien vite.

NINA, voyant Flora prendre un mantelet élégant.

Pas celui-là. Il n’est pas à toi.

FLORA, jetant le mantelet avec répugnance, mais se défendant.

Si fait. Je l’ai acheté en voyage.

NINA, baissant la voix.

Avec quoi ? Tu avais oublié ta bourse.

CAMILLE.

Il n’est pas joli, j’aimais mieux le tien. (Elle lui met le mantelet qu’à la première scène Flora a laissé sur une chaise et l’embrasse.) Allons, sois gaie, sois aimable ! tu n’auras plus de chagrins avec nous, n’est-ce pas ? tu seras heureuse ?

FLORA, s’arrangeant pour partir.

Peut-on l’être quand on se sent haïe ?

NINA.

Eh bien, qui donc te hait, chez nous ?

FLORA, montrant le maestro.

Lui !

LE MAESTRO.

Moi ? est-ce que vous pensez ce que vous dites là. Flora ?

FLORA.

Vous ne dites pourtant pas le contraire ?

LE MAESTRO, lui prenant le bras.

Écoute, enfant, injuste cœur ! crois-tu donc que, si j’avais sur toi le droit qu’un père a sur sa fille, je ne t’étranglerais pas de mes propres mains, dans ce moment-ci ? ne vois-tu pas que, pour laisser tes sœurs reprendre avec elles une fille perdue, il faut que je sois stupide et débonnaire à l’excès ? Tu m’as souvent reproché ma partialité pour Camille ; c’est possible… une sympathie particulière, une préférence d’artiste… que sais-je ! eh bien, vois-tu, c’est à cause de cela que je te ménage, afin qu’on ne dise pas que je te sacrifie ; autre ment, je te renverrais sur l’heure avec tes pareilles, et je ne te retiendrais pas sur le penchant du vice.

FLORA, à Camille, exaspérée.

Voilà les douceurs et les ménagements que tu me promettais !

CAMILLE.

Ô maître ! vous manquez à vos serments !

LE MAESTRO.

Qu’ai-je donc dit de trop ? veut-elle que je rie de sa situation et que je l’encourage à y retomber ? ne sait-elle pas que trois tours de roue dans le carrosse qui l’a amenée ici devaient suffire à la perdre de réputation ?

FLORA.

Oh ! que dit-il ! l’homme cruel ! voyez comme il me hait ! comme il me tue ! (Elle se jette dans le sein de Camille.) C’est donc vrai, ce qu’il dit, que je suis déshonorée, moi ?

NINA, la caressant.

Non, non ! on ne le saura pas, nous le nierons mordicus, et, si le prince en parle, on dira qu’il en a menti !

FLORA.

On ne vous croira pas, et vous allez rougir de moi, vous autres !

CAMILLE, l’embrassant.

Non ! la terre entière t’accuserait, que je ne t’en aimerais que davantage. Oui, oui, serre-toi contre mon cœur, voilà ton refuge !

FLORA.

Camille !… tu es bonne !… mais lui (montrant le maestro), il est impitoyable !

LE MAESTRO.

Non, Flora, repentez-vous, et je ne vous parlerai jamais du passé. Mais il faut le réparer.

FLORA.

Que faut-il faire pour cela, selon vous ?

LE MAESTRO.

Une chose bien simple. (Lui montrant ses sœurs.) Il faut aimer qui vous aime.

FLORA.

Mes sœurs… oui ! elles m’aiment, je le sens ! mais vous… oh ! vous !…

LE MAESTRO.

Moi, je vous aime aussi, Flora, car je vous défendrai, et croyez bien que l’affection et la protection d’un honnête homme ne sont plus à dédaigner pour vous.

FLORA, à Camille.

Oh ! Dieu ! tu l’entends ! chaque mot qu’il me dit est un coup de poignard ! je n’ai plus droit à l’estime ! un honnête homme ne pourrait plus m’aimer que par pitié, et à cause de loi, peut-être ! (D’une voix étouffée en lui montrant le marquis qui entre par la porte du fond.) Tiens, tiens, regarde ! le voilà !




Scène VII


Les Mêmes, LE MARQUIS.


LE MAESTRO, courant à lui.

Ah ! enfin ! J’étais diablement inquiet de vous !

LE MARQUIS, un peu pâle et essoufflé, après avoir serré les mains du maestro.

Ah ! Camille ! maestro ! chère Nina ! (Regardant Flora.) La voilà ! vous êtes heureuses !

FLORA.

Allons, monsieur le marquis ! puisque vous prenez tant de part aux secrets de la famille, adressez-moi donc votre réprimande !

LE MARQUIS.

Non, signora, tel n’est pas mon rôle ; je m’étais chargé d’arriver à temps pour préserver votre réputation ; j’ai eu le bonheur d’y parvenir. La personne qui avait surpris votre confiance n’en abusera pas. Elle va partir.

LE MAESTRO.

Vous avez donc vu le prince ?

CAMILLE.

Mon Dieu ! ne vous êtes-vous point querellés ensemble ?

LE MARQUIS.

Soyez tranquille, nous sommes maintenant dans les meilleurs termes, et l’issue de notre explication est celle-ci : « Je n’ai rien à refuser à la divine Corsari, a-t-il dit ; j’eusse obéi à une lettre d’elle ; mais, puisqu’elle a jugé à propos d’employer un intermédiaire, je déclare devant témoins que je n’ai aucune prétention (avec intention), aucun droit contraire à sa volonté, et que je remettrai sa sœur entre ses propres mains. »

CAMILLE, au marquis.

Merci !

Elle lui tend la main.
LE MARQUIS.

C’est moi qui vous dis merci, Camille ! à vous qui m’avez permis de faire quelque chose pour vous !

FLORA.

M. le marquis craint qu’on ne lui attribue un peu d’intérêt pour moi-même dans tout ceci !

LE MARQUIS.

Oui, signora, je le craindrais, et, si vous connaissiez la méchanceté du monde, vous trouveriez bien naturelle la franchise avec laquelle j’ai dit agir. Écoutez, Camille ! (Au maestro et à Nina.) Vous aussi !… Je ne devais pas laisser prendre le change sur le motif qui me faisait provoquer une explication de la part du prince. Je n’ai donc pas hésité à lui dire mes vrais sentiments…

CAMILLE.

Pardon… je ne comprends pas.

LE MARQUIS.

Alors, permettez-moi de vous les dire à vous-même.

LE MAESTRO.

Vous êtes pâle, mon ami ; qu’avez-vous donc ?

LE MARQUIS.

Rien ! je me suis hâté, j’ai couru !… et puis une émotion profonde !…

LE MAESTRO.

Quoi donc ? Vous nous effrayez ! vous pâlissez davantage !

LE MARQUIS.

Oui, je veux parler… je sens que je le dois et que le temps presse. Je ne veux laisser croire à personne qu’en me déclarant tout haut le champion, le chevalier de Camille, je nourrissais des espérances indignes d’une femme comme elle. (Très ému.) Maître !… aidez-moi… protégez-moi, grand Dieu ! car ceci est le moment le plus solennel de ma vie !

LE MAESTRO.

Comme vous tremblez ! Paolino, vous souffrez ?

LE MARQUIS.

Oui ! et, si cette angoisse se prolonge, il me semble que je vais mourir. Camille !… (S’appuyant instinctivement sur le maestro et tremblant visiblement.) Laissez-moi vous vous dire devant lui… (il montre le maestro), devant elle (il montre la Nina), que je vous aime avec passion ! que, du moment où je vous ai entendue, j’ai senti que j’étais l’amant de votre génie ; que, du moment où je vous ai vue, j’ai senti que j’étais l’époux de votre âme. Ah ! béni soit ce jour où j’ai vu comme vous savez aimer ! Eh bien, c’est ainsi que j’aime, moi, Camille ! Je suis riche… oh ! peu vous importe, je le sais, mais je remercie ma position qui me fait indépendant ! je suis indépendant : je suis le dernier de ma famille, je ne me dois à personne qu’à Dieu et à vous. J’ai un nom sans tache, ma vie a toujours été pure : par là, du moins, je suis digne de vous, et, pour tout le reste, le cœur, le dévouement, l’adoration, suppléeront à ce qui me manque pour être votre égal. Camille, acceptez-moi pour votre appui, pour votre époux, et vous ferez de moi le plus reconnaissant, le plus fier des hommes !

Il s’est mis à genoux.
CAMILLE, éperdue, regardant Flora.

Ô mon Dieu !

LE MAESTRO, relevant le marquis, qui se soutient à peine.

Paolino ! mon enfant ! mon fils ! Oui, oui, il dit ce qu’il pense, Camille ! C’est un homme de cœur et de parole, lui ! Je le connais, je l’ai élevé ! Il n’a pas changé, il ne changera pas ! Réponds-lui, accepte ! mets ta main dans la sienne ; c’est moi qui suis sa caution !

NINA.

Oh ! il est sincère, je le vois bien ; parle-lui, Camille !

FLORA, hors d’elle-même.

Eh bien, oui, Camille, parle donc !

CAMILLE, avec effort.

Monsieur le marquis, je suis honorée… reconnaissante… mais… tenez ! c’est impossible !… Je ne suis plus libre de vous écouter. Le marquis se relève, met sa main sur sa poitrine et reste comme pétrifié, debout, le regard fixe.

LE MAESTRO.

Vous n’êtes plus libre, Camille ?

CAMILLE, avec effort.

Non, maître !… Partons, mes sœurs ; je ne puis rester ici plus longtemps.

LE MAESTRO.

Eh bien, oui, partez !… Partez tout de suite ! La voiture qui nous a amenés ici vous attend ! Moi, je reste pour consoler l’ami que vous me tuez !

NINA.

Mais c’est impossible… elle ne…

LE MAESTRO, avec force.

Emmenez-la, je le veux ! Ne voyez-vous pas comme il souffre ?

NINA, résistant à Camille, qui veut l’emmener.

Qu’est-ce qu’il a donc ? On dirait…

FLORA, à part.

Oh ! comme il l’aime !

LE MAESTRO, le secouant.

Ami, ami ! Paolino !… je suis là, moi… je ne te quitte pas… Est-ce que tu ne m’entends plus ?

LE MARQUIS.

Pardon, pardon, mon ami… Sortons ! je me sens bien mal.




Scène VIII


Les Mêmes, LE PRINCE, avec un Chirurgien qu’il fait passer le premier, et qui prend l’autre bras du marquis.


LE PRINCE.

Venez vite, docteur ! Il se trouve mal… J’en étais sûr !… Là !… cette chambre est libre ! (Il les conduit à la chambre de Flora. — Au marquis.) On vous l’avait bien dit, mon cher, qu’il vous fallait du repos !

Il l’emmène vers la chambre de gauche.
LE MAESTRO, le suivant.

Qu’a-t-il donc ?

LE PRINCE.

Pardieu ! il est blessé ?

LE MAESTRO.

Blessé ? Comme vous dites ça !

Il suit le marquis avec empressement et entre à gauche avec le docteur qui soutient le marquis.
LE PRINCE.

Eh bien, comment veut-il que je le dise ?




Scène IX


LE PRINCE, CAMILLE, FLORA, NINA.


FLORA, très-agitée.

Blessé, mon Dieu ! Avec qui donc s’est-il battu ?

NINA.

Tu le demandes !

FLORA, au prince.

Avec vous ?

CAMILLE, pâle et tremblante.

Et pour toi, malheureuse enfant !

FLORA.

Ah ! ciel !… Est-ce qu’il est en danger ?

LE PRINCE, allant vers la porte de gauche qui est restée entr’ouverte, et s’y arrêtant un instant.

Qui sait ? J’en serais désolé ; car, en fin de compte, s’il est un peu fou, c’est un très-galant homme !

NINA.

Oui ! c’est un fou, à vos yeux, celui qui défend l’honneur d’une pauvre famille !

CAMILLE, à demi-voix.

Ne parle pas à cet homme-là, ma sœur !

LE PRINCE, qui l’a entendue.

Ah ! voilà un cruel reproche, signora, et, de la part d’une de nos gloires, il m’est fort sensible. Allons, j’espère me faire pardonner un jour : en attendant, je peux bien vous jurer que je n’ai jamais eu le dessein…

CAMILLE.

Pardon, prince. Une pareille explication entre nous serait trop délicate ; épargnez-la-moi… Dans ce moment surtout !… (À Nina.) Ne peut-on savoir de ses nouvelles ?

LE PRINCE, toujours avec aisance.

Tout ce que je peux vous en dire, c’est que j’ai fait mon possible pour ménager votre chevalier, et que je n’ai jamais vu d’homme plus déterminé à donner sa vie pour une femme !

FLORA.

Ah ! vous l’avez tué, je parie !

LE PRINCE.

Et vous aussi, ingrate, des reproches ?

Il entre dans la chambre de gauche.



Scène X


CAMILLE, FLORA, NINA.


NINA, à Camille, qui est retombée sur sa chaise.

Camille, tu sembles malade aussi, toi ? Ah ! tout cela te fait du mal, pauvre bon cœur !… Comment donc ça se fait-il, que tu n’aies pu lui dire un mot de consolation en le quittant ?

CAMILLE, fondant en larmes.

Ah ! c’est moi qui le tue !

FLORA.

Tu l’aimais, Camille !… tu pleures !… tu l’aimes !…

CAMILLE.

Je n’en sais rien ! mais que t’importe, à présent qu’il va mourir ?

FLORA.

Mourir !… mais ce serait affreux !…




Scène XI


Les Mêmes, LE MAESTRO, sortant de la chambre où est le marquis.
FLORA, courant à lui.

Eh bien ?

LE MAESTRO.

Qui ? quoi ? Qu’est-ce que vous demandez ?

FLORA.

Comment va-t-il ?

LE MAESTRO.

Est-ce que ça vous regarde, vous ?

CAMILLE.

Est-ce une blessure grave ?

LE MAESTRO.

Est-ce que ça t’intéresse, toi ? Laissez-moi ! je ne connais plus aucune de vous !

NINA.

Eh bien, et moi ?

LE MAESTRO.

Ni vous non plus. Est-ce ainsi que vous avez surveillé vos sœurs ? Je me reposais sur vous aveuglément, sottement… En voici une qui se fait enlever !… l’autre…

FLORA.

Eh bien, l’autre ?… Que reprochez-vous à Camille ?

LE MAESTRO.

Je ne vous parle pas ! Je lui reproche d’avoir désolé ma vieillesse et flétri mon cœur par son manque de confiance en moi, par son manque de dignité envers elle-même peut-être !

CAMILLE.

Oh ! mon ami !…

LE MAESTRO.

Qu’est-ce que c’est donc, mademoiselle, qu’un engagement si secret, qu’un ami comme moi doive l’ignorer ? Celui que vous avez choisi ne peut être qu’indigne de vous, puisque vous me l’avez caché si bien !… Nommez-le donc, voyons ! je vous en défie !… (Camille garde le silence.) Vous voyez bien ! vous vous taisez ! c’est bien ! Moi, je vous abandonne… Je devrais vous maudire !

CAMILLE.

Ah ! tuez-moi tout de suite, si vous ne m’aimez plus !

LE MAESTRO, ému.

T’aimer… (En colère.) Non, je ne veux plus t’aimer ! Pourquoi aimer des enfants ingrats ? Est-ce que tu m’aimes, toi qui as disposé de ton avenir sans mon aveu ?

CAMILLE, à sa sœur.

Oh ! Flora ! tu n’avais pas prévu que j’aurais tout cela à souffrir !

NINA, au maestro, d’un ton de reproche.

Ah ! tenez ! vous avez des moments, vous, où, si l’on ne vous aimait pas, on vous détesterait ! Voyez donc le chagrin que vous lui faites !…

LE MAESTRO.

Eh bien, qu’elle se confesse, qu’elle se repente, et, si elle a pris quelque parti absurde, qu’elle y renonce !

NINA.

Voyons, au fait, dis-nous la vérité.

CAMILLE.

Ah ! ne m’interrogez pas. Consolez-moi, soutenez-moi. J’en ai plus besoin que vous ne pensez, car je souffre plus que vous-mêmes, et c’est peut-être plus que je n’en peux supporter.

Elle tombe étouffée de larmes sur une chaise. Le maestro, ému, fait un pas vers elle. Flora le retient et plie les genoux devant lui.
LE MAESTRO.

Eh bien, qu’est-ce que vous voulez, vous ?

FLORA, à genoux.

Maître, bénissez Camille et maudissez-moi, c’est moi qui suis coupable.

LE MAESTRO.

Eh ! nous le savons ! il ne s’agit plus de ça !

FLORA.

Non, vous ne le savez pas ! J’ai été pis que folle, j’ai été mauvaise, envieuse !… c’est moi qui lui ai dicté un refus… un mensonge !

LE MAESTRO.

Toi ?… Ah çà ! c’est donc un démon que cette fille-là !

CAMILLE.

Non, maître, la pauvre Flora aime votre ami, et moi… qui ne l’aimais pas…

FLORA.

Tu mens ! et, quant à moi, tu te trompes. Je ne l’aime pas, je n’aime personne… que toi… et Nina, et vous, maître, si vous voulez me pardonner. C’était de l’orgueil, du dépit, rien de plus, je le jure ; reprends ton serment, ma sœur, je l’exige, sois heureuse !

CAMILLE, l’embrassant.

Merci, Flora ! mais c’est impossible. Pour me rétracter après ce que j’ai dit, il faudrait expliquer ce qui s’est passé entre nous. T’humilier devant le marquis ?… (Elle relève sa sœur.) Te faire une situation inacceptable auprès de nous ?… Jamais ! et, d’ailleurs, à quoi bon tout cela ? ne sens-tu pas, au silence du maître, que celui qui est là… va mourir ?

Au moment où elle désigne la chambre de gauche, le marquis en sort.




Scène XII


Les Mêmes, LE MARQUIS, LE PRINCE.


Camille n’ose quitter sa place. Le marquis, moins faible, mais toujours très-pâle, se dégage doucement des mains du prince qui le soutenait et fait un pas vers Camille.
LE MARQUIS.

Signora, je regrette vivement qu’on vous ait causé un moment de trouble et de retard pour cette blessure qui est sans gravité. J’en emporte une plus profonde et plus douloureuse. Vous êtes trop grande et trop bonne pour ne pas me plaindre ; mais ne vous faites aucun reproche. En vous quittant pour jamais, j’ai besoin de vous dire que mon amour-propre n’est point ici en jeu, et que je pars pénétré d’estime et de respect pour votre loyauté.

Il salue et se dirige vers la porte avec le maestro.
FLORA.

Non, monsieur !… Restez, vous dis-je !

CAMILLE.

Flora, que vas-tu faire ! Non…

LE MARQUIS, à Flora, qui veut l’attirer vers Camille.

Ah ! signora, c’en est assez.

LE MAESTRO, à Flora, qui hésite.

Allons, Flora, du courage ! un bon mouvement !

FLORA.

Oh ! quelle honte ! j’étouffe !… Je ne peux pas… Eh bien, maître, parlez, faites ma confession !

LE MAESTRO.

Oui, je m’en charge !

CAMILLE.

Et moi, je m’y oppose !

LE MAESTRO, bas, à Camille.

Sois tranquille. (Haut, au marquis.) Ami, ne nous quittez plus. Camille accepte vos offres ! c’est cette enfant… (Flora se jette dans les bras du maestro en cachant sa figure), cette pauvre enfant !… qui avait exigé d’elle qu’elle ne se marierait pas ! Que voulez-vous ! c’est notre enfant gâté ! Elle était jalouse !…

LE PRINCE, qui s’est assis tranquillement au premier plan avec son lorgnon dans l’œil.

Ah ! vraiment ?

LE MAESTRO, élevant la voix avec intention, tenant toujours Flora dans ses bras.

Oui, jalouse de la tendresse de sa sœur, au point de vouloir l’accaparer. Ne s’imaginait-elle pas que Camille la négligerait en aimant son mari ? Mais elle a compris qu’elle se trompait, et que désormais chacun de nous l’aimera davantage (il l’embrasse au front), si c’est possible !

CAMILLE, baisant la main du maestro.

Oh ! merci !

FLORA.

Vous êtes le meilleur des hommes !

LE MARQUIS.

Et moi le plus heureux !



FIN DU DÉMON DU FOYER.