La Prise du capitaine Carfour, un des insignes et signalés voleurs qui soient en France


La prise du capitaine Carfour, un des insignes et signalé voleur qui soit en France, arresté prisonnier ès environs de Fontaine-Bleau, avec un abregé de sa vie, et quelques tours qu’il a faict ès environs et dedans la ville de Paris.

1622



La prise du capitaine Carfour1, un des insignes et signalé voleur qui soit en France, arresté prisonnier ès environs de Fontaine-Bleau, avec un abregé de sa vie, et quelques tours qu’il a faict ès environs et dedans la ville de Paris.
Paris, Jean Martin, 1622.
In-8.

Le desespoir nous fait souvent embrasser des actions que nous mespriserions si la fortune respondoit à nos desirs ; l’homme qui de soy a le courage haut, voyant qu’il ne peut effectuer ce que ses pretentions luy promettent, se porte souventefois à des entreprises que d’autre part il rejetteroit pour pernicieuses s’il n’estoit aveuglé de ses propres passions, qui luy servent de conduitte en ce qu’il entreprend, et bouchent ses sens en toutes les considerations qui le peuvent destourner de tels actes.

Carfour, soldat de fortune2, et d’un grand courage s’il l’eut bien appliqué, se peut dire le vray portrait et le prototipe de Guilleri, qui fut pris du règne du feu roy, car il ne lui cède ny en grandeur de courage ny en subtilité d’inventions, comme on peut voir par les stratagèmes et industries qu’il a exercé ès environs de Paris ; de sorte que, si Guilleri a esté tenu pour un des signalez voleurs de son temps, Carrefour se peut dire à juste titre avoir été le premier qui ait imité ses actions et suivy sa piste.

Les archers des prevots des mareschaux3 ont couru la campagne diverses fois pour le rencontrer, car depuis cinq ou six ans il a fait des vols et extorsions estranges. Mais comme il ne tient pas une même route, et qu’il est tantôt d’un costé, tantôt de l’autre, ils ne l’ont peu jamais attraper, outre qu’il est tousjours en action, et comme il se faict suivre ordinairement d’une cinquantaine de desesperez comme luy ; aussi a-t-il divers espions et correspondance, pour estre adverty de tout ce qui se faict en divers endroicts du royaume. C’est la raison pour laquelle jusques icy il s’est tousjours tenu si bien sur ses gardes.

Il y a quelques mois que les archers des mareschaux, courant la campagne, le rencontrèrent à sept ou huict lieuës de Paris, deguisé en habit d’hermiste4. Ils luy demandèrent s’il n’avoit point ouy parler de Carrefour. Il leur respondit que tous les jours il estoit traversé de ses courses, et qu’à peine pouvoit-il avoir un morceau de pain dans son hermittage, et que le dict Carrefour lui ravissoit tout ce qu’il avoit ; que c’estoit un coup du ciel de prendre le dict voleur, et que pour son regard il y contribueroit ce qu’il pourroit. Sur ce il leur promet de les mener au lieu où il avoit coustume de venir assez souvent, qui estoit au milieu du dict bois. Ils le suivirent ; mais à peine furent entrez demi-lieue qu’il se void enclos de cinquante ou soixante voleurs de sa suite, de façon qu’il fallut reculer au plus viste.

Au pais Vexin, il a faict divers vols de marchands et executé plusieurs rapts et injures sur le peuple. Il ne s’arrestoit jamais en un lieu ; on la recogneu desguisé assez souvent dans Paris, qui s’enquestoit si on ne parloit pas de luy. Au reste, il estoit tousjours bien monté et en bon ordre. Il alla il y a quelque temps chez une damoyselle Des Champs, à qui il demanda librement une certaine somme d’argent, que la necessité l’avoit reduict à ce poinct, et qu’au reste il ne se montreroit ingrat en son endroit. La damoyselle, qui au plus n’avoit pour lors que trois ou quatre serviteurs, se trouva bien estonnée, et luy respondit que pour de l’argent, elle ne l’en pouvoit pas accommoder, mais que luy plaisoit de disner chez elle, elle luy en donneroit très volontiers, comme de faict il y disna et s’en alla5. Je raconterois icy divers autres actes qu’il a faict aux environs de Paris, mais je reserve tout pour histoire de sa vie à part. Je viens maintenant à sa prise, et de la façon qu’il a été mené prisonnier.

Enfin, quand la mesure est pleine et que Dieu nous a attendu longtemps pour nous remettre en notre debvoir, sa justice est contraincte d’executer ce que sa misericorde ne pouvoit faire auparavant ; il y avoit trop longtemps que Carrefour bravoit le ciel et la terre, l’heure estoit venue où il devoit payer le tribut et rendre raison à la justice divine.

Le dit Carrefour, comme j’ay dit du commencement, n’ayant aucun lieu asseuré, ains voltigeant tousjours qui cà qui là, comme il estoit dernièrement ès environs de la forest de Fontaine-Bleau, il luy prit envie, en passant, de se rafraichir en une hostelrie fort peu eloignée de la dicte forest, où il vint seul (car il avoit laissé ses compagnons dans le bois). Comme il disnoit, il arriva un gentilhomme de chez le roy, qui revenoit de l’armée avec son homme de chambre et un laquais, qui demanda à se rafraichir. On le met en la mesme chambre que Carrefour. Comme ils estoient tous deux à table, Carrefour va demander audit gentil-homme qui il étoit et d’où il venoit ; l’autre lui respondit simplement qu’il estoit serviteur du roy et qu’il venoit de Beziers, où Sa Majesté estoit, et même il lui raconta tout plain de particuliarités de ce qui se passoit au camp. Cecy fait, le gentilhomme luy demanda reciproquement à qui il estoit et quel exercice il faisoit en ces cartiers. Carfour luy respondil d’un visage effronté que pour son regard il estoit à soy-même, et qu’il ne recoignoissoit autre superieur que soy-même. Le gentilhomme repartit incontinent : « N’êtes- vous pas serviteur du roy ? — Je ne reconnois, dit Carfour, autre maitre que moy-même. » Sur ceste reponse se forma une querelle entre eux ; de sorte qu’ils en vindrent aux mains. L’hoste, qui entendit le bruit, accourut, comme aussi firent les hommes du gentil-homme, qui saisirent Carfour au collet.

En mesme temps, comme ils se debattoient par ensemble, arrivast un honneste homme à cheval, qui, estant entré dans l’hostellerie, commença à s’ecrier que c’estoit Carfour, le capitaine des larrons, et qu’il l’avoit autrefois vollé. Sur cette asseurance on le prend et le meine on à Fontaine-Bleau, où il a esté quelques jours. Depuis on tient qu’il a esté ramené à Melun, où nous verrons en bref ce qui en sera arrivé. Ses camarades ont esté bien estonnez de cette prise. Plusieurs, en ayant eu les nouvelles, prirent la fuitte et se sauvèrent. Je vous ai voulu faire esçavoir cecy, en attendant son execution6, et un sommaire que je dresserai de sa vie tragique et estrange, comme en ayant de beaux memoires et histoires particulières.



1. Carfour, sur lequel nous avons déjà publié une pièce, t. VI, p. 321–328, est l’un des plus fameux chefs de bande qu’il y eût en ce temps où les voleurs étoient si nombreux dans les villes aussi bien que dans les campagnes. Par plus d’un point il ressembloit à Guilleri, mais il étoit moins gentilhomme, moins capitaine. C’étoit le tire-laine véritable, cherchant plutôt les expédients et les ruses que les coups d’audace : « Ses compagnons, est-il dit dans un passage déjà cité de l’Inventaire général de l’histoire des larrons (liv. II, ch. 7), ne l’appeloient que le Boémien, car il savoit toutes les règles du Picaro, et il n’y avoit jour où il n’inventât de nouvelles souplesses pour les attraper. » Une de ses ruses, racontée dans ce même Inventaire général, a été reprise par Gouriet dans ses Personnages célèbres des rues de Paris, t. II, p. 43.

2. Il avoit fait comme tant d’autres ; de soudart il étoit devenu voleur de grand chemin. La Fontaine, qui connoissoit ces fléaux de la paix, lui préféroit presque la guerre : « Si elle produit des voleurs, écrivoit-il à sa femme, elle les occupe, ce qui est un grand bien pour tout le monde, et particulièrement pour moi, qui crains naturellement de les rencontrer. » (Œuvres complètes, 1836, in-8, p. 609.)

3. Dans une pièce du t. I, p. 206, il est parlé de ces prévôts des maréchaux et de leur lieutenant.

4. C’étoit un déguisement que les voleurs des bois prenoient alors volontiers. Il est parlé, dans l’Histoire du diocèse de Paris, de l’abbé Lebeuf, t. XI, p. 20, de deux gardes-chasses de Mme de Bassompierre, qui, ainsi couverts soit d’une robe d’ermite, soit d’une livrée de grande maison, savoient attirer dans leurs embuscades les gens qui leur sembloient devoir être une riche proie. Ils infestoient surtout la grand’route d’Orléans, aux environs d’Arpajon, à l’endroit ou le voisinage de la vallée Torfou ou de Trefou la rendoit alors si dangereuse. Il a déjà été question de cette forêt dans notre t. I, p. 206, et nous avons donné en note une mauvaise explication de son nom. Il est probable que Carrefour, qui ravageoit de préférence les environs de Paris, avoit devancé dans ce célèbre coupe-gorge les deux bandits dont nous venons de parler. Il y auroit au reste été précédé lui-même par le capitaine Mirloret, dont, suivant l’Estoille, la rencontre y étoit si dangereuse un peu avant 1610. (Édit. du Panth. litér., t. II, p. 647.) La Fontaine, allant en Limousin, ne manqua pas de maudire en passant ce lieu funeste. Ce qu’il en écrit à sa femme (1re lettre) prouve qu’il avoit raison de maudire et de trembler :

——--C’est un passage dangereux,
Un lieu pour les voleurs d’embuche et de retraite.
—-À gauche un bois, une montagne à draite,
——--——--Entre les deux
——--——--Un chemin creux.

5. En 1605, les Barbets avoient aussi infesté en plein jour les maisons de Paris en se servant de divers déguisements : « Trouvant moyen, dit l’Estoille (t. II, p. 390), d’entrer aux maisons sous couleur d’affaire qu’ils disoient avoir aux maîtres d’icelles ; après les avoir accostés sous prétexte de leur parler, demandoient de l’argent avec le poignard sous la gorge. Entre ceux qui furent volés, on compte le président Ripault, le trésorier de M. de Mayenne, nommé Ribaud, lequel ils contraignirent de leur donner deux cents écus en or ; et un avocat nommé Dehors, auquel, après l’avoir lié, ils volèrent la valeur de deux mille écus, ainsi qu’on disoit. Chose estrange de dire que dans une ville de Paris se commettent avec impunité des voleries et brigandages, ainsi que dans une pleine foret. »

6. Elle eut lieu à Dijon quelque temps après, ainsi que l’apprend la pièce publiée dans notre t. VI : Recit veritable de l’execution faite du capitaine Carrefour, general des voleurs de France, rompu vif, à Dijon, le 12 decembre 1622.