L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Première partie/Chapitre XXV

Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 1p. 325-344).


CHAPITRE XXV.

Qui traite des choses étranges qui arrivèrent, dans la Sierra-Moréna, au vaillant chevalier de la Manche, et de la pénitence qu’il fit à l’imitation du Beau-Ténébreux.



Don Quichotte, ayant fait ses adieux au chevrier, remonta sur Rossinante, et donna ordre à Sancho de le suivre ; lequel obéit, mais de mauvaise grâce, forcé qu’il était d’aller à pied. Ils pénétraient peu à peu dans le plus âpre de la montagne, et Sancho mourait d’envie de deviser, tout en marchant, avec son maître ; mais il aurait voulu que celui-ci engageât la conversation, pour ne pas contrevenir aux ordres qu’il en avait reçus. À la fin, ne pouvant supporter un aussi long silence, il lui dit : « Seigneur Don Quichotte, que votre grâce veuille bien me donner sa bénédiction et mon congé ; je veux m’en aller d’ici, et retourner à ma maison pour y retrouver ma femme et mes enfants, avec lesquels je pourrai du moins parler et converser tout à mon aise ; car enfin, prétendre que j’aille avec votre grâce à travers ces solitudes, de jour et de nuit, sans que je puisse lui parler quand l’envie m’en prend, c’est m’enterrer tout vif. Encore, si le sort voulait que les animaux parlassent, comme au temps d’Isope, le mal ne serait pas si grand, car je causerais avec mon âne[1], ou la première bête venue, de tout ce qui me passerait par l’esprit, et je prendrais ainsi mon mal en patience. Mais c’est une rude chose, et qu’on ne peut bonnement supporter, que de s’en aller cherchant des aventures toute sa vie, sans trouver autre chose que des coups de poing, des coups de pied, des coups de pierres et des sauts de couverture ; et avec tout cela, il faut se coudre la bouche, sans oser lâcher ce qu’on a sur le cœur, comme si l’on était muet. — Je t’entends, Sancho, répondit Don Quichotte : tu meurs d’envie que je lève l’interdit que j’ai jeté sur ta langue. Eh bien ! tiens-le pour levé, et dis tout ce que tu voudras, mais à condition que cette suspension de l’interdit ne durera pas au delà du temps que nous passerons dans ces montagnes. — Soit, dit Sancho ; pourvu que je parle maintenant, Dieu sait ce qui viendra plus tard. Et, pour commencer à jouir de ce sauf-conduit, je vous demanderai à quel propos votre grâce s’avisait de prendre le parti de cette reine Marcassine, ou comme elle s’appelle ? Et que diable vous importait que cet Élie l’abbé fût ou non son bon ami ? Je crois que si vous aviez laissé passer ce point, dont vous n’étiez pas juge, le fou aurait passé plus avant dans son histoire, et nous aurions évité, vous le caillou dans l’estomac, moi plus de dix soufflets sur la face, et autant de coups de pied sur le ventre. — Par ma foi, Sancho, répondit Don Quichotte, si tu savais aussi bien que je le sais quelle noble et respectable dame fut cette reine Madasime, je sais que tu dirais que ma patience a été grande de ne pas briser la bouche d’où étaient sortis de tels blasphèmes ; et c’est un grand blasphème de dire ou de penser qu’une reine vive en concubinage avec un chirurgien. La vérité de l’histoire est que ce maître Élisabad dont le fou a parlé était un homme très-prudent et de bons conseils, et qu’il servit autant de gouverneur que de médecin à la reine ; mais s’imaginer qu’elle était sa bonne amie, c’est une insolence digne du plus sévère châtiment. Et d’ailleurs, pour que tu conviennes que Cardénio ne savait ce qu’il disait, tu dois observer que, lorsqu’il parlait ainsi, il était déjà retombé dans ses accès. — C’est justement ce que je dis, reprit Sancho, et qu’il ne fallait faire aucun cas des paroles d’un fou ; car enfin, si votre bonne étoile ne vous eût secouru, et si le caillou, au lieu de s’acheminer à l’estomac, eût pris la route de la tête, nous serions frais maintenant pour avoir voulu défendre cette belle dame que Dieu a mise en pourriture. — Eh bien ! Sancho, répliqua Don Quichotte, mets-toi dans la tête que sa folie même ne pouvait absoudre Cardénio. Contre les sages et contre les fous, tout chevalier errant est obligé de prendre parti pour l’honneur des femmes, quelles qu’elles puissent être ; à plus forte raison des princesses de haut étage, comme le fut la reine Madasime, à laquelle je porte une affection toute particulière pour ses rares qualités ; car, outre qu’elle était prodigieusement belle, elle se montra prudente, patiente et courageuse dans les nombreux malheurs qui l’accablèrent. C’est alors que les conseils et la société de maître Élisabad lui furent d’un grand secours pour l’aider à supporter ses peines avec prudence et fermeté. De là le vulgaire ignorant et malintentionné prit occasion de dire et de croire qu’elle était sa maîtresse. Mais ils en ont menti, dis-je encore, et ils en auront encore menti deux cents autres fois, tous ceux qui oseront dire ou penser telle chose. — Je ne le dis ni ne le pense, moi, répondit Sancho ; et que ceux qui mordent à ce conte le mangent avec leur pain. S’ils ont ou non couché ensemble, c’est à Dieu qu’ils en auront rendu compte. Moi, je viens de nos vignes, je ne sais rien de rien, et je n’aime pas m’enquérir de la vie d’autrui ; et celui qui achète et ment, dans sa bourse le sent. D’ailleurs, nu je suis né, nu je me trouve ; je ne perds ni ne gagne. Mais, eussent-ils été bons amis, que n’importe à moi ? Bien des gens croient qu’il y a des quartiers de lard où il n’y a pas seulement de crochets pour les pendre. Mais qui peut mettre des portes aux champs ? n’a-t-on pas glosé de Dieu lui-même ? — Ah ! sainte Vierge ! s’écria Don Quichotte, combien de niaiseries enfiles-tu, Sancho, les unes au bout des autres ! Eh ! quel rapport y a-t-il entre l’objet qui nous occupe et les proverbes que tu fais ainsi défiler ? Par ta vie, Sancho, tais-toi une fois pour toutes, et ne t’occupe plus désormais que de talonner ton âne, sans te mêler de ce qui ne te regarde pas, et mets-toi bien dans la tête, avec l’aide de chacun de tes cinq sens, que tout ce que je fis, fais et ferai est d’accord avec la droite raison, et parfaitement conforme aux lois de la chevalerie, que je connais mieux que tous les chevaliers qui en ont fait profession dans le monde. — Mais, seigneur, répondit Sancho, est-ce une bonne règle de chevalerie que nous allions ainsi par ces montagnes comme des enfants perdus, sans chemin ni sentier, et cherchant un fou, auquel, dès que nous l’aurons trouvé, il pourrait bien prendre envie de finir ce qu’il a commencé, non de son histoire, mais de la tête de votre grâce et de mes côtes à moi, je veux dire d’achever de nous les rompre ? — Tais-toi, Sancho, je te le répète, reprit Don Quichotte ; car il faut que tu saches que ce qui m’amène dans ces lieux déserts, ce n’est pas seulement le désir de rencontrer le fou, mais bien aussi celui que j’ai d’y faire une prouesse capable d’éterniser mon nom et de répandre ma renommée sur toute la face de la terre, telle enfin qu’elle doit mettre le sceau à tous les mérites qui rendent parfait et fameux un chevalier errant. — Et cette prouesse est-elle bien périlleuse ? demanda Sancho. — Non, répondit le chevalier de la Triste-Figure, bien que le dé puisse tourner de manière que nous ayons, au lieu de chance, du guignon. Mais tout dépendra de ta diligence. — Comment de ma diligence ? s’écria Sancho. — Oui, reprit Don Quichotte ; car, si tu reviens vite d’où je vais t’envoyer, vite finira ma peine et vite commencera ma gloire. Mais, comme il n’est pas juste que je te tienne davantage en suspens, et dans l’attente du sujet de mes propos, je veux que tu saches, ô Sancho, que le fameux Amadis de Gaule fut un des plus parfaits chevaliers errants : que dis-je, un des plus parfaits ! le seul, l’unique, le premier, le seigneur de tous les chevaliers qui étaient au monde de son temps. J’en suis bien fâché pour Don Bélianis, et pour tous ceux qui disent qu’il l’égala en quelque chose, car ils se trompent, sur ma foi. Je dis, d’un autre côté, que, lorsqu’un peintre veut devenir célèbre dans son art, il essaie d’imiter les originaux des meilleurs peintres qu’il connaisse ; et la même règle doit courir pour tous les métiers, pour toutes les professions qui servent à la splendeur des républiques. C’est encore ce que doit faire, et ce que fait celui qui veut gagner une réputation de prudence et de patience ; il imite Ulysse dans la personne et les travaux duquel Homère nous a tracé un portrait vivant de l’homme prudent et ferme dans le malheur, de même que Virgile nous a montré, dans la personne d’Énée, la valeur d’un fils pieux et la sagacité d’un vaillant capitaine ; les peignant tous deux, non tels qu’ils furent, mais tels qu’ils devaient être, afin de laisser aux hommes à venir un modèle achevé de leurs vertus. De la même manière, Amadis fut le nord, l’étoile et le soleil des chevaliers vaillants et amoureux, et c’est lui que nous devons imiter, nous tous qui sommes engagés sous les bannières de l’amour et de la chevalerie. Cela donc étant ainsi, il me paraît, Sancho, que le chevalier errant qui l’imitera le mieux sera le plus près d’atteindre à la perfection de la chevalerie. Or, l’une des choses où ce chevalier fit le plus éclater sa prudence, sa valeur, sa fermeté, sa patience et son amour, ce fut quand il se retira, dédaigné par sa dame Oriane, pour faire pénitence sur la Roche-Pauvre, après avoir changé son nom en celui du Beau-Ténébreux, nom significatif, à coup sûr, et bien propre à la vie qu’il s’était volontairement imposée[2]. Ainsi, comme il m’est plus facile de l’imiter en cela qu’à pourfendre des géants, à décapiter des andriaques[3], à défaire des armées, à disperser des flottes, et à détruire des enchantements ; comme, d’ailleurs, ces lieux sauvages sont admirablement propres à de tels desseins, je n’ai pas envie de laisser passer sans la saisir l’occasion qui m’offre si commodément les mèches de ses cheveux. — En définitive, demanda Sancho, qu’est-ce que votre grâce prétend faire dans cet endroit si écarté ? — Ne t’ai-je pas dit, répondit Don Quichotte, que j’y veux imiter Amadis faisant le désespéré, l’insensé, le furieux, afin d’imiter en même temps le valeureux Don Roland, quand il trouva sur les arbres d’une fontaine les indices qu’Angélique la belle s’était avilie dans les bras de Médor, ce qui lui donna tant de chagrin qu’il en devint fou, et qu’il arracha des arbres, troubla l’eau des claires fontaines, tua des bergers, détruisit des troupeaux, incendia des chaumières, renversa des maisons, traîna sa jument, et fit cent mille autres extravagances dignes d’éternelle renommée[4]. Il est vrai que je ne pense pas imiter Roland, ou Orland, ou Rotoland (car il avait ces trois noms à la fois), de point en point, dans toutes les folies qu’il fit, dit, ou pensa. Mais j’ébaucherai du moins de mon mieux celles qui me sembleront les plus essentielles. Peut-être même viendrai-je à me contenter tout simplement de l’imitation d’Amadis, qui, sans faire de folies d’éclat et de mal, mais seulement de pleurs et de désespoir, obtint autant de gloire que personne. — Quant à moi, dit Sancho, il me semble que les chevaliers qui en agirent de la sorte y furent provoqués, et qu’ils avaient des raisons pour faire ces sottises et ces pénitences. Mais vous, mon seigneur, quelle raison avez-vous de devenir fou ? quelle dame vous a rebuté ? ou quels indices avez-vous trouvés qui vous fissent entendre que madame Dulcinée du Toboso ait fait quelque enfantillage avec More ou chrétien ? — Eh ! par Dieu, voilà le point, répondit Don Quichotte ; et c’est là justement qu’est le fin de mon affaire. Qu’un chevalier errant devienne fou quand il en a le motif, il n’y a là ni gré ni grâce ; le mérite est de perdre le jugement sans sujet, et de faire dire à ma dame : « S’il fait de telles choses à froid, que ferait-il donc à chaud ! » D’ailleurs, n’ai-je pas un motif bien suffisant dans la longue absence qui me sépare de ma dame et toujours maîtresse Dulcinée du Toboso ? car, ainsi que tu l’as entendu dire à ce berger de l’autre jour, Ambrosio : Qui est absent, tous les maux craint ou ressent. Ainsi donc, ami Sancho, ne perds pas en vain le temps à me conseiller que j’abandonne une imitation si rare, si heureuse, si inouïe. Fou je suis, et fou je dois être jusqu’à ce que tu reviennes avec la réponse d’une lettre que je pense te faire porter à ma dame Dulcinée. Si cette réponse est telle que la mérite ma foi, aussitôt cesseront ma folie et ma pénitence ; si le contraire arrive, alors je deviendrai fou tout de bon, et n’aurai plus nul sentiment. Ainsi, de quelque manière qu’elle réponde, je sortirai de la confusion et du tourment où tu m’auras laissé, jouissant du bien que tu m’apporteras, à la faveur de ma raison, ou ne sentant point le mal, à la faveur de ma folie. Mais, dis-moi, Sancho, as-tu bien précieusement gardé l’armet de Mambrin ? J’ai vu que tu l’as relevé de terre, quand cet ingrat voulut le mettre en pièces, et ne put en venir à bout ; ce qui démontre bien clairement toute la finesse de sa trempe. » À cela Sancho répondit : « Vive Dieu ! seigneur chevalier de la Triste-Figure, je ne puis souffrir ni porter en patience certaines choses que dit votre grâce. Elles me font imaginer à la fin que tout ce que vous me dites d’aventures de chevalerie, de gagner des royaumes et des empires, de donner des îles et de faire d’autres faveurs et générosités à la mode des chevaliers errants ; que tout cela, dis-je, n’est que vent et mensonge, et autant de contes à dormir debout. Car enfin, quiconque entendrait dire à votre grâce qu’un plat à barbe de barbier est l’armet de Mambrin, et ne vous verrait pas sortir de cette erreur en plus de quatre jours, qu’est-ce qu’il devrait penser, sinon que celui qui dit et affirme une telle chose doit avoir le cerveau timbré ? Le plat à barbe, je l’ai dans mon bissac, tout aplati et tout bossué, et je l’emporte pour le redresser à la maison, et m’y faire la barbe, si Dieu me fait assez de grâce pour que je me retrouve un jour avec ma femme et mes enfants. — Vois-tu bien, Sancho, reprit Don Quichotte, par le même Dieu au nom duquel tu viens de jurer, je te jure que tu as le plus étroit entendement qu’écuyer eut jamais au monde. Est-il possible que, depuis le temps que tu marches à ma suite, tu ne te sois pas encore aperçu que toutes les choses des chevaliers errants semblent autant de chimères, de billevesées et d’extravagances, et qu’elles vont sans cesse au rebours des autres ? Ce n’est point parce qu’il en est ainsi, mais parce qu’au milieu de nous s’agite incessamment une tourbe d’enchanteurs qui changent nos affaires, les troquent, les dénaturent et les bouleversent à leur gré, selon qu’ils ont envie de nous nuire ou de nous prêter faveur. Voilà pourquoi cet objet, qui te paraît à toi un plat à barbe de barbier, me paraît à moi l’armet de Mambrin, et à un autre paraîtra toute autre chose. Et ce fut vraiment une rare précaution du sage qui est de mon parti de faire que tout le monde prît pour un plat à barbe ce qui est bien réellement l’armet de Mambrin, car cet objet étant de si grande valeur, tout le monde me poursuivrait pour me l’enlever. Mais, comme on voit que ce n’est rien autre chose qu’un bassin de barbier, personne ne s’en met en souci. C’est ce qu’a bien prouvé celui qui voulait le rompre, et qui l’a laissé par terre sans l’emporter ; car, ma foi, s’il eût connu ce que c’était, il ne serait pas parti les mains vides. Garde-le, ami ; à présent je n’en ai nul besoin, car je dois au contraire me dépouiller de toutes ces armes, et rester nu comme lorsque je sortis du ventre de ma mère, s’il me prend fantaisie d’imiter dans ma pénitence plutôt Roland qu’Amadis. »

Ils arrivèrent, tout en causant ainsi, au pied d’une haute montagne qui s’élevait seule, comme une roche taillée à pic, au milieu de plusieurs autres dont elle était entourée. Sur son flanc courait un ruisseau limpide, et tout à l’entour s’étendait une prairie si verte et si molle qu’elle faisait plaisir aux yeux qui la regardaient. Beaucoup d’arbres dispersés çà et là et quelques fleurs des champs embellissaient encore cette douce retraite. Ce fut le lieu que choisit le chevalier de la Triste-Figure pour faire sa pénitence. Dès qu’il l’eut aperçu, il se mit à s’écrier à haute voix, comme s’il eût déjà perdu la raison : « Voici l’endroit, ô ciel ! que j’adopte et choisis pour pleurer l’infortune où vous-même m’avez fait descendre ; voici l’endroit où les pleurs de mes yeux augmenteront les eaux de ce petit ruisselet, où mes profonds et continuels soupirs agiteront incessamment les feuilles de ces arbres sauvages, en signe et en témoignage de l’affliction qui déchire mon cœur outragé. Ô vous, qui que vous soyez, dieux rustiques, qui faites votre séjour dans ces lieux inhabités, écoutez les plaintes de ce misérable amant qu’une longue absence et d’imaginaires motifs de jalousie ont réduit à venir se lamenter dans ces déserts, et à se plaindre des rigueurs de cette belle ingrate, modèle et dernier terme de l’humaine beauté. Ô vous, Napées et Dryades, qui habitez d’ordinaire dans les profondeurs des montagnes, puissent les légers et lascifs Satyres dont vous êtes vainement adorées ne troubler jamais votre doux repos, pourvu que vous m’aidiez à déplorer mes infortunes, ou du moins que vous ne vous lassiez pas d’entendre mes plaintes ! Ô Dulcinée du Toboso, jour de mes nuits, gloire de mes peines, nord de mes voyages, étoile de ma bonne fortune, puisse le ciel te la donner toujours heureuse en tout ce qu’il te plaira de lui demander, si tu daignes considérer en quels lieux et en quel état m’a conduit ton absence, et répondre par un heureux dénoûment à la constance de ma foi ! Ô vous, arbres solitaires, qui allez désormais tenir compagnie à ma solitude, faites connaître par le doux bruissement de votre feuillage que ma présence ne vous déplaît pas[5]. Et toi, mon écuyer, agréable et fidèle compagnon de ma bonne et mauvaise fortune, retiens bien dans ta mémoire ce qu’ici tu me verras faire, pour que tu le transmettes et le racontes à celle qui en est l’unique cause. » En disant ces derniers mots, il mit pied à terre, se hâta d’ôter le mors et la selle à Rossinante, et le frappant doucement sur la croupe avec la paume de la main : « Reçois la liberté, lui dit-il, de celui qui l’a perdue, ô coursier aussi excellent par tes œuvres que malheureux par ton sort ; va-t’en, prends le chemin que tu voudras, car tu portes écrit sur le front que nul ne t’a égalé en légèreté et en vigueur, ni l’hippogriphe d’Astolphe, ni le renommé Frontin, qui coûta si cher à Bradamante[6]. » Sancho, voyant cela : « Pardieu ! s’écria-t-il, bien en a pris vraiment à celui qui nous a ôté la peine de débâter le grison ; on ne manquerait, par ma foi, ni de caresses à lui faire, ni de belles choses à dire à sa louange. Mais s’il était ici, je ne permettrais point que personne le débâtât, car, à quoi bon ? Il n’avait que voir aux noms d’amoureux et de désespéré, puisque son maître n’était ni l’un ni l’autre, lequel maître était moi, quand il plaisait à Dieu. En vérité, seigneur chevalier de la Triste-Figure, si mon départ et votre folie ne sont pas pour rire, mais tout de bon, il sera fort à propos de reseller Rossinante pour qu’il supplée au défaut du grison ; ce sera gagner du temps sur l’allée et le retour, car si je fais à pied le chemin, je ne sais ni quand j’arriverai, ni quand je reviendrai, tant je suis pauvre marcheur. — Je dis, Sancho, répondit Don Quichotte, que tu fasses comme tu voudras, et que ton idée ne me semble pas mauvaise. Et j’ajoute que tu partiras dans trois jours, afin que tu voies d’ici là tout ce que je fais et dis pour elle, et que tu puisses le lui répéter. — Et qu’est-ce que j’ai à voir, reprit Sancho, de plus que je n’ai vu ? — Tu n’es pas au bout du compte, répondit Don Quichotte. À présent ne faut-il pas que je déchire mes vêtements, que je disperse les pièces de mon armure, et que je fasse des culbutes la tête en bas sur ces rochers, ainsi que d’autres choses de même espèce qui vont exciter ton admiration ? — Pour l’amour de Dieu, reprit Sancho, que votre grâce prenne bien garde à la manière de faire ces culbutes ; vous pourriez tomber sur une telle roche et en telle posture, qu’au premier saut se terminerait toute la machine de cette pénitence. Moi, je suis d’avis que, puisque votre grâce trouve ces culbutes tout-à-fait nécessaires, et que l’œuvre ne peut s’en passer, vous vous contentiez, tout cela n’étant qu’une chose feinte et pour rire, vous vous contentiez, dis-je, de les faire dans l’eau, ou sur quelque chose de doux, comme du coton ; et laissez-moi me charger du reste : je saurai bien dire à madame Dulcinée que votre grâce faisait ses culbutes sur une pointe de rocher plus dure que celle d’un diamant. — Je suis reconnaissant de ta bonne intention, ami Sancho, répondit Don Quichotte ; mais je veux te faire savoir que toutes ces choses que je fais ici, loin d’être pour rire, sont très-réelles et très-sérieuses ; car, d’une autre manière, ce serait contrevenir aux règlements de la chevalerie, qui nous défendent de dire aucun mensonge, sous la peine des relaps ; et faire une chose pour une autre, c’est la même chose que mentir. Ainsi donc mes culbutes doivent être franches, sincères et véritables, sans mélange de sophisme ou de fantastique. Il sera même nécessaire que tu me laisses quelques brins de charpie pour me panser, puisque le sort a voulu que nous perdissions le baume. — Ç’a été bien pis de perdre l’âne, reprit Sancho, car avec lui s’en est allée la charpie et toute la boutique. Et je supplie votre grâce de ne plus se rappeler ce maudit breuvage ; il suffit que j’en entende le nom pour me mettre toute l’âme à l’envers, et l’estomac sens dessus dessous. Je vous supplie, en outre, de tenir pour passés les trois jours de délai que vous m’avez accordés afin de voir quelles folies vous faites ; je les donne pour dûment vues et pour passées en force de chose jugée. J’en dirai des merveilles à madame ; mais écrivez la lettre et dépêchez-moi vite, car j’ai la meilleure envie de revenir tirer votre grâce de ce purgatoire où je la laisse. — Purgatoire, dis-tu, Sancho ? reprit Don Quichotte. Tu ferais mieux de l’appeler enfer, et pire encore, s’il y a quelque chose de pire. — Qui est en enfer, répliqua Sancho, nulla est retentio[7], à ce que j’ai ouï dire. — Je n’entends pas ce que veut dire retentio, reprit Don Quichotte. — Retentio veut dire, repartit Sancho, que qui est en enfer n’en sort plus jamais, et n’en peut plus sortir ; ce qui sera tout au rebours pour votre grâce, ou, ma foi, je ne saurais plus jouer des talons, au cas que je porte des éperons pour éveiller Rossinante. Et plantez-moi une bonne fois pour toutes dans le Toboso, et en présence de madame Dulcinée ; je lui ferai un tel récit des bêtises et des folies (c’est tout un) que votre grâce a faites et qui lui restent encore à faire, que je finirai par la rendre plus souple qu’un gant, dussé-je la trouver plus dure qu’un tronc de liége. Avec cette réponse douce et mielleuse, je reviendrai à travers les airs, comme un sorcier, et je tirerai votre grâce de ce purgatoire, qui paraît un enfer, bien qu’il ne le soit pas, puisqu’il y a grande espérance d’en sortir, ce que n’ont pas, comme je l’ai dit, ceux qui sont en enfer ; et je ne crois pas que votre grâce dise autre chose. — Oui, c’est la vérité, répondit le chevalier de la Triste-Figure ; mais comment ferons-nous pour écrire la lettre ? — Et puis aussi la lettre de change des ânons, ajouta Sancho. — Tout y sera compris, répondit Don Quichotte. Et, puisque le papier manque, il serait bon que nous l’écrivissions, comme faisaient les anciens, sur des feuilles d’arbre, ou sur des tablettes de cire, quoiqu’à vrai dire il ne serait pas plus facile de trouver de la cire que du papier. Mais voilà qu’il me vient à l’esprit où il sera bien et plus que bien de l’écrire : c’est sur le livre de poche qu’a perdu Cardénio. Tu auras soin de la faire transcrire sur une feuille de papier, en bonne écriture, dans le premier village où tu trouveras un maître d’école, ou sinon, le premier sacristain venu te la transcrira ; mais ne t’avise pas de la faire transcrire par un notaire ; ces gens-là ont une écriture de chicane que Satan lui-même ne déchiffrerait pas. — Et que faut-il faire de la signature ? demanda Sancho. — Jamais Amadis n’a signé ses lettres, répondit Don Quichotte. — C’est très-bien, répliqua Sancho, mais la lettre de change doit être signée forcément. Si je la fais transcrire, on dira que la signature est fausse, et je resterai sans ânons. — La lettre de change, reprit Don Quichotte, sera faite et signée sur le livre de poche lui-même, et quand ma nièce la verra, elle ne fera nulle difficulté d’y faire honneur. Quant à la lettre d’amour, tu mettras pour signature : À vous jusqu’à la mort, le chevalier de la Triste-Figure. Il importera peu qu’elle soit écrite d’une main étrangère ; car, si je m’en souviens bien, Dulcinée ne sait ni lire ni écrire, et de toute sa vie n’a vu lettre de ma main. En effet, mes amours et les siens ont toujours été platoniques, sans s’étendre plus loin qu’à une honnête œillade, et encore tellement de loin en loin que j’oserais jurer d’une chose en toute sûreté de conscience : c’est que, depuis douze ans au moins que je l’aime plus que la prunelle de ces yeux que doivent manger un jour les vers de la terre, je ne l’ai pas vue quatre fois ; encore, sur ces quatre fois, n’y en a-t-il peut-être pas une où elle ait remarqué que je la regardais, tant sont grandes la réserve et la retraite où l’ont élevée son père Lorenzo Corchuelo et sa mère Aldonza Nogalès. — Comment, comment ! s’écria Sancho, c’est la fille de Lorenzo Corchuelo qui est à cette heure madame Dulcinée du Toboso, celle qu’on appelle, par autre nom, Aldonza Lorenzo ? — C’est elle-même, répondit Don Quichotte, celle qui mérite de régner sur tout l’univers. — Oh ! je la connais bien, reprit Sancho, et je puis dire qu’elle jette aussi bien la barre que le plus vigoureux garçon de tout le village. Tue dieu ! c’est une fille de tête, faite et parfaite, et de poil à l’estomac, propre à faire la barbe et le toupet à tout chevalier errant qui la prendra pour dame. Peste ! quelle voix elle a, et quel creux de poitrine ! Je puis dire qu’un jour elle monta au clocher du village pour appeler des valets de ferme qui travaillaient dans un champ de son père ; et quoiqu’il y eût de là plus d’une demi-lieue, ils l’entendirent aussi bien que s’ils eussent été au pied de la tour. Et ce qu’elle a de mieux, c’est qu’elle n’est pas du tout bégueule ; elle a beaucoup de bonnes façons ; elle badine avec tout le monde, elle rit et folâtre à tout propos. À présent, seigneur chevalier de la Triste-Figure, je dis que non-seulement votre grâce peut et doit faire des folies pour elle, mais que vous pouvez à juste titre vous désespérer et vous pendre, et que de ceux qui l’apprendront il n’y a personne qui ne dise que vous avez bien fait, dût le diable vous emporter. Oh ! je voudrais déjà me trouver en chemin, seulement pour le plaisir de la revoir, car il y a bien long-temps que je ne l’ai vue ; et vraiment elle doit être bien changée. Rien ne gâte plus vite le teint des femmes que d’être toujours à travers champs, à l’air et au soleil. Il faut pourtant que je confesse à votre grâce une vérité, seigneur Don Quichotte ; car jusqu’à présent j’étais resté dans une grande ignorance. Je pensais bien innocemment que madame Dulcinée devait être quelque princesse dont votre grâce s’était éprise, ou quelque personne de haut rang et telle qu’elle méritât les riches présents que vous lui avez envoyés, à savoir : celui du Biscayen vaincu, ou celui des galériens délivrés, et beaucoup d’autres encore, aussi nombreux que les victoires que doit avoir remportées votre grâce dans le temps que je n’étais pas encore son écuyer. Mais, tout bien considéré, que diable peut gagner madame Aldonza Lorenzo, je veux dire madame Dulcinée du Toboso, à voir venir s’agenouiller devant elle les vaincus que votre grâce lui envoie, ou lui doit envoyer ? Car il pourrait bien arriver qu’au moment où ils paraîtraient elle fût à peigner du chanvre ou à battre du blé dans la grange, et qu’en la voyant, ces gens-là se missent en colère, tandis qu’elle se moquerait et se fâcherait aussi du cadeau. — Je t’ai déjà dit bien des fois, Sancho, répondit Don Quichotte, que tu es un grand bavard, et qu’avec un esprit, lourd et obtus, tu te mêles souvent de badiner et de faire des pointes. Mais pour que tu reconnaisses combien tu es sot et combien je suis sage, je veux que tu écoutes une petite histoire. Apprends donc qu’une jeune veuve, belle, libre et riche, et surtout fort amie de la joie, s’amouracha d’un frère lai, gros garçon, frais, réjoui et de large encolure. Son aîné vint à le savoir, et dit un jour à la bonne veuve, en manière de semonce fraternelle : « Je suis étonné, madame, et non sans raison, qu’une femme aussi noble, aussi belle, aussi riche que votre grâce aille s’amouracher d’un homme d’aussi bas étage et d’aussi pauvre esprit qu’un tel, tandis qu’il y a dans la même maison tant de docteurs, de maîtres et de théologiens, parmi lesquels vous pourriez choisir comme au milieu d’un cent de poires, et dire : Celui-ci me convient, celui-là me déplaît. » Mais la dame lui répondit, avec beaucoup d’aisance et d’abandon : « Vous êtes bien dans l’erreur, mon très-cher seigneur et frère, et vous pensez à la vieille mode, si vous imaginez que j’ai fait un mauvais choix, en prenant un tel, quelque idiot qu’il vous paraisse ; car, pour ce que j’ai à faire de lui, il sait autant et plus de philosophie qu’Aristote. » De la même manière, Sancho, pour ce que j’ai à faire de Dulcinée, elle vaut autant que la plus haute princesse de la terre. Il ne faut pas croire que tous les poëtes qui chantent des dames sous des noms qu’ils leur donnent à leur fantaisie, les aient réellement pour maîtresses. Penses-tu que les Amarillis, les Philis, les Sylvies, les Dianes, les Galatées, les Alices et d’autres semblables, dont sont remplis les livres, les romances, les boutiques de barbiers et les théâtres de comédies, fussent de vraies créatures en chair et en os, et les dames de ceux qui les ont célébrées ? Non, vraiment ; la plupart des poëtes les imaginent pour donner un sujet à leurs vers, et pour qu’on les croie amoureux, ou du moins capables de l’être[8]. Ainsi donc, il me suffit de penser et de croire que la bonne Aldonza Lorenzo est belle et sage. Quant à la naissance, elle importe peu ; nous n’en sommes pas à faire une enquête pour lui conférer l’habit de chanoinesse, et je me persuade, moi, qu’elle est la plus haute princesse du monde. Car il faut que tu saches, Sancho, si tu ne le sais pas encore, que deux choses par-dessus toutes excitent à l’amour : ce sont la beauté et la bonne renommée. Or, ces deux choses se trouvent dans Dulcinée au degré le plus éminent ; car, en beauté, personne ne l’égale, et, en bonne renommée, bien peu lui sont comparables. Et pour tout dire en un mot, j’imagine qu’il en est ainsi, sans qu’il faille rien ôter ni rien ajouter, et je la peins dans mon imagination telle que je la désire, aussi bien pour la noblesse que pour les attraits ; à ce point que nulle femme n’approche d’elle, ni les Hélènes, ni les Lucrèces, ni toutes les héroïnes des siècles passés, grecques, romaines ou barbares. Que chacun en dise ce qu’il voudra ; si je suis blâmé par les ignorants, je ne serai pas du moins puni par les gens austères. — Et moi je dis, reprit Sancho, qu’en toute chose votre grâce a raison, et que je ne suis qu’un âne. Et je ne sais pourquoi ce nom me vient à la bouche, car il ne faut point parler de corde dans la maison du pendu. Mais donnez-moi la lettre, et que je déménage. »

Don Quichotte prit les tablettes de Cardénio, et, se mettant à l’écart, il commença d’un grand sang-froid à écrire la lettre. Quand il l’eut finie, il appela Sancho, et lui dit qu’il voulait la lui lire pour qu’il l’apprît par cœur dans le cas où elle se perdrait en route, car il fallait tout craindre de sa mauvaise étoile. « Votre grâce ferait mieux, répondit Sancho, de l’écrire deux ou trois fois, là, dans le livre, et de me le donner après ; je saurai bien le garder ; mais penser que j’apprenne la lettre par cœur, c’est une sottise. J’ai la mémoire si mauvaise que j’oublie souvent comment je m’appelle. Toutefois, lisez-la-moi, je serai bien aise de l’entendre, car elle doit être faite comme en lettres moulées. — Écoute donc, reprit Don Quichotte ; voici comment elle est conçue :


LETTRE DE DON QUICHOTTE À DULCINÉE DU TOBOSO.


Haute et souveraine dame,

Le piqué au vif des pointes de l’absence, le blessé dans l’intime région du cœur, dulcissime Dulcinée du Toboso, te souhaite la bonne santé dont il ne jouit plus. Si ta beauté me dédaigne, si tes mérites cessent d’être portés en ma faveur, et si tes rigueurs entretiennent mes angoisses, bien que je sois passablement rompu à la souffrance, mal pourrai-je me maintenir en une transe semblable, qui n’est pas seulement forte, mais durable à l’avenant. Mon bon écuyer Sancho te fera une relation complète, ô belle ingrate, ô ennemie adorée, de l’état où je me trouve en ton intention. S’il te plaît de me secourir, je suis à toi ; sinon, fais à ta fantaisie, car, en terminant mes jours, j’aurai satisfait à mon désir et à ta cruauté.

À toi jusqu’à la mort,
Le chevalier de la Triste-Figure.

« Par la vie de mon père ! s’écria Sancho, quand il eut entendu lire cette lettre, voilà bien la plus haute et la plus merveilleuse pièce que j’aie jamais entendue ! Peste ! comme votre grâce lui dit bien là tout ce qu’elle veut lui dire ! et comme vous avez joliment enchâssé dans le paraphe le chevalier de la Triste-Figure ! Je le dis en vérité, vous êtes le diable lui-même, et il n’y a rien que vous ne sachiez. — Tout est nécessaire, reprit Don Quichotte, pour la profession que j’exerce. — Or çà, reprit Sancho, mettez maintenant au revers de la page la cédule pour les trois ânons, et signez-la très-clairement, pour qu’en la voyant on reconnaisse votre écriture. — Volontiers, dit Don Quichotte. » Et l’ayant écrite, il lui en lut ensuite le contenu :

« Veuillez, madame ma nièce, payer sur cette première d’ânons[9], à Sancho Panza, mon écuyer, trois des cinq que j’ai laissés à la maison, et qui sont confiés aux soins de votre grâce ; lesquels trois ânons je lui fais payer et délivrer pour un égal nombre reçus ici comptant, et qui, sur cette lettre et sur sa quittance, seront dûment acquittés. Fait dans les entrailles de la Sierra-Moréna, le 27 août de la présente année. »

« C’est très-bien, s’écria Sancho, votre grâce n’a plus qu’à signer. — Il n’est pas besoin de signature, répondit Don Quichotte ; je vais seulement mettre mon paraphe, ce qui vaudra tout autant que la signature, non pour trois ânes, mais pour trois cents. — Je me fie en votre grâce, reprit Sancho ; laissez-moi maintenant que j’aille seller Rossinante, et préparez-vous à me donner votre bénédiction, car je veux me mettre en route tout à l’heure, sans voir les extravagances que vous avez à faire, et je saurai bien dire que je vous en ai vu faire à bouche que veux-tu. — Pour le moins, je veux, Sancho, repartit Don Quichotte, et c’est tout à fait nécessaire, je veux, dis-je, que tu me voies tout nu, sans autre habit que la peau, faire une ou deux douzaines de folies. Ce sera fini en moins d’une demi-heure ; mais quand tu auras vu celles-là de tes propres yeux, tu pourras jurer en conscience pour toutes celles qu’il te plaira d’ajouter, et je t’assure bien que tu n’en diras pas autant que je pense en faire. — Par l’amour de Dieu, mon bon seigneur, s’écria Sancho, que je ne voie pas la peau de votre grâce ! j’en aurais trop de compassion, et ne pourrais m’empêcher de pleurer ; et pour avoir pleuré hier soir le pauvre grison, j’ai la tête si malade que je ne suis pas en état de me remettre à de nouveaux pleurs. Si votre grâce veut à toute force que je voie quelques-unes de ses folies, faites-les tout habillé, courtes et les premières venues. D’ailleurs, quant à moi, rien de cela n’est nécessaire, et, comme je vous l’ai dit, ce serait abréger le voyage et hâter mon retour, qui doit vous rapporter d’aussi bonnes nouvelles que votre grâce les désire et les mérite. Sinon, par ma foi, que ma dame Dulcinée se tienne bon ! Si elle ne répond pas comme la raison l’exige, je fais vœu solennel à qui m’entend de lui arracher la bonne réponse de l’estomac à coups de pied et à coups de poing. Car enfin, qui peut souffrir qu’un chevalier errant aussi fameux que votre grâce aille devenir fou sans rime ni raison pour une… Que la bonne dame ne me le fasse pas dire, car, au nom de Dieu, je lâche ma langue et lui crache son fait à la figure. Ah ! je suis bon, vraiment, pour ces gentillesses ! Elle ne me connaît guère, et si elle me connaissait, elle me jeûnerait comme la veille d’un saint[10]. — Par ma foi, Sancho, interrompit Don Quichotte, à ce qu’il paraît, tu n’es guère plus sage que moi. — Je ne suis pas si fou, reprit Sancho, mais je suis plus colère. Maintenant, laissant cela de côté, qu’est-ce que votre grâce va manger en attendant que je revienne ? Allez-vous, comme Cardénio, vous mettre en embuscade et prendre de force votre nourriture aux bergers ? — Que cela ne te donne pas de souci, répondit Don Quichotte ; quand même j’aurais des vivres en abondance, je ne mangerais pas autre chose que les herbes et les fruits que me fourniront cette prairie et ces arbres. Le fin de mon affaire est de ne pas manger du tout, et de souffrir bien d’autres austérités. — À propos, dit Sancho, savez-vous ce que je crains ? c’est de ne plus retrouver mon chemin pour revenir en cet endroit où je vous laisse, tant il est désert et caché. — Prends-en bien toutes les enseignes, répondit Don Quichotte ; je ferai en sorte de ne pas m’éloigner de ces alentours, et même j’aurai soin de monter sur les plus hautes de ces roches pour voir si je te découvre quand tu reviendras. Mais, au reste, dans la crainte que tu ne me manques et ne te perdes, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est que tu coupes des branches de ces genêts, dont nous sommes entourés, et que tu les déposes de distance en distance jusqu’à ce que tu arrives à la plaine. Ces branches te serviront d’indices et de guides pour que tu me retrouves à ton retour, à l’imitation du fil qu’employa Persée dans le labyrinthe[11]. — C’est ce que je vais faire, » répondit Sancho. Et dès qu’il eut coupé quelques broussailles, il vint demander à son seigneur sa bénédiction, et, non sans avoir beaucoup pleuré tous deux, il prit congé de lui. Après être monté sur Rossinante, que Don Quichotte lui recommanda tendrement, l’engageant d’en prendre soin comme de sa propre personne, Sancho se mit en route pour la plaine, semant de loin en loin des branches de genêt, comme son maître le lui avait conseillé, et bientôt il s’éloigna, au grand déplaisir de Don Quichotte, qui aurait voulu lui faire voir au moins une couple de folies.

Mais Sancho n’avait pas encore fait cent pas qu’il revint, et dit à son maître : « Je dis, seigneur, que votre grâce avait raison ; pour que je puisse jurer en repos de conscience que je lui ai vu faire des folies, il sera bon que j’en voie pour le moins une, bien que, Dieu merci, j’en aie vu une assez grosse dans votre envie de rester là. — Ne te l’avais-je pas dit ? s’écria Don Quichotte. Attends, Sancho ; en moins d’un credo, ce sera fait. » Aussitôt, tirant ses chausses en toute hâte, il resta nu en pan de chemise ; puis, sans autre façon, il se donna du talon dans le derrière, fit deux cabrioles en l’air et deux culbutes, la tête en bas et les pieds en haut, découvrant de telles choses que, pour ne les pas voir davantage, Sancho tourna bride, et se tint pour satisfait de pouvoir jurer que son maître demeurait fou. Maintenant nous le laisserons suivre son chemin jusqu’au retour, qui ne fut pas long.


  1. Voir la note 3 du chapitre XXIII.
  2. Amadis de Gaule, chap. 21, 40 et suiv.
  3. On peut voir, dans l’Amadis de Gaule (chap. 75) la description d’un Andriaque né des amours incestueux du géant Bandaguido et de sa fille.
  4. Orlando furioso, chants 23 et suiv.
  5. Imitation burlesque de l’invocation d’Albanio dans la seconde églogue de Garcilaso de la Vega.
  6. Orlando furioso, chant 4, etc.
  7. In inferno nulla est redemptio.
  8. Les poëtes, cependant, n’ont pas toujours célébré d’imaginaires beautés, et, sans recourir à la Béatrix du Dante ou à la Laure de Pétrarque, on peut citer, en Espagne, la Diane de Montemayor et la Galathée de Cervantès lui-même.
  9. Il est sans doute inutile de faire observer que, pour augmenter le burlesque de cette lettre de change, Don Quichotte y emploie la forme commerciale.
  10. Expression espagnole pour dire : Elle me porterait respect.
  11. C’est Thésée que voulait dire Don Quichotte.