L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche/Deuxième partie/Chapitre LXXI

Traduction par Louis Viardot.
J.-J. Dubochet (tome 2p. 721-728).


CHAPITRE LXXI.

De ce qui arriva à Don Quichotte et à son écuyer Sancho, retournant à leur village.



Le vaincu et vagabond Don Quichotte s’en allait tout pensif d’une part, et tout joyeux de l’autre. Ce qui causait sa tristesse, c’était sa défaite ; ce qui causait sa joie, c’était la considération de la vertu merveilleuse que possédait Sancho, telle qu’il l’avait montrée par la résurrection d’Altisidore. Cependant il avait bien scrupule à se persuader que l’amoureuse demoiselle fût morte tout de bon. Quant à Sancho, il marchait sans la moindre gaieté, et ce qui l’attristait, c’était de voir qu’Altisidore n’avait pas rempli sa promesse de lui donner la demi-douzaine de chemises. Pensant et repensant à cela, il dit à son maître : « En vérité, seigneur, il faut que je sois le plus malheureux médecin qu’on puisse rencontrer dans le monde ; car il y en a qui, après avoir tué le malade qu’ils soignent, veulent encore être payés de leur peine, laquelle n’est autre que de signer une ordonnance de quelque médecine, qu’ils ne font pas même, mais bien l’apothicaire, et tant pis pour les pauvres dupes ; tandis que moi, à qui la santé des autres coûte des pincenettes, des croquignoles, des coups d’épingle et des coups de fouet, on ne me donne pas une obole. Eh bien ! je jure Dieu que si l’on amène en mes mains un autre malade, il faudra me les graisser avant que je le guérisse ; car enfin, de ce qu’il chante l’abbé s’alimente, et je ne puis croire que le Ciel m’ait donné la vertu que je possède pour que je la communique aux autres sans en tirer patte ou aile. — Tu as raison, ami Sancho, répondit Don Quichotte, et c’est très-mal fait à Altisidore de ne t’avoir pas donné les chemises annoncées. Bien que ta vertu te soit gratis data, car elle ne t’a coûté aucune étude, cependant endurer le martyre sur ta personne, c’est pis qu’étudier. Quant à moi, je puis dire que si tu voulais une paie pour les coups de fouet du désenchantement de Dulcinée, je te la donnerais aussi bonne que possible. Mais je ne sais trop si la guérison suivrait le salaire, et je ne voudrais pas empêcher par la récompense l’effet du remède. Après tout, il me semble qu’on ne risque rien de l’essayer. Vois, Sancho, ce que tu exiges, et fouette-toi bien vite ; puis tu te paieras comptant et de tes propres mains, puisque tu as de l’argent à moi. »

À cette proposition, Sancho ouvrit d’une aune les yeux et les oreilles, et consentit, dans le fond de son cœur, à se fouetter très-volontiers. « Allons, seigneur, dit-il à son maître, je veux bien me disposer à faire plaisir à votre grâce en ce qu’elle désire, puisque j’y trouve mon profit. C’est l’amour que je porte à mes enfants et à ma femme qui me fait paraître intéressé. Dites-moi maintenant ce que vous me donnerez pour chaque coup de fouet que je m’appliquerai sur les reins. — Si je devais te payer, ô Sancho, répondit Don Quichotte, suivant la grandeur et la qualité du mal auquel tu remédies, ni le trésor de Venise, ni les mines du Potosi ne suffiraient pour te payer convenablement. Mais prends mesure sur ce que tu portes dans ma bourse, et mets toi-même le prix à chaque coup de fouet. — Les coups de fouet, répondit Sancho, sont au nombre de trois mille trois cent et tant. Je m’en suis déjà donné jusqu’à cinq ; reste le surplus. Que ces cinq fassent les et tant, et comptons les trois mille trois cents tout ronds. À un cuartillo[1] la pièce, et je ne prendrai pas moins pour rien au monde, cela fait trois mille trois cents cuartillos, qui font, pour les trois mille, quinze cents demi-réaux, qui font sept cent cinquante réaux ; et, pour les trois cents, cent cinquante demi-réaux, qui font soixante-quinze réaux, lesquels, ajoutés aux sept cent cinquante, font en tout huit cent vingt-cinq réaux. Je défalquerai cette somme de celle que j’ai à votre grâce, et je rentrerai dans ma maison riche et content, quoique bien fouetté et bien sanglé, car on ne prend pas de truites…[2] ; et je ne dis rien de plus.

— Ô Sancho béni ! ô aimable Sancho ! s’écria Don Quichotte, combien nous allons être obligés, Dulcinée et moi, à te servir tous les jours que le Ciel nous accordera de vie ! Si elle reprend son ancien être, et il est impossible qu’elle ne le reprenne pas, son malheur aura été bonheur, et ma défaite un heureux triomphe. Allons, Sancho, vois un peu quand tu veux commencer la discipline. Pour que tu l’abréges, j’ajoute encore cent réaux. — Quand ? répliqua Sancho ; cette nuit même. Tâchez que nous la passions en rase campagne, et à ciel ouvert ; alors je m’ouvrirai la peau. »

La nuit vint, cette nuit attendue par Don Quichotte avec la plus grande anxiété du monde ; car il lui semblait que les roues du char d’Apollon s’étaient brisées, et que le jour s’allongeait plus que de coutume, précisément comme il arrive aux amoureux, qui ne règlent jamais bien le compte de leurs désirs. Enfin, le chevalier et l’écuyer gagnèrent un bosquet d’arbres touffus, un peu à l’écart du chemin, et là, laissant vides la selle de Rossinante et le bât du grison, ils s’étendirent sur l’herbe verte, et soupèrent des provisions de Sancho. Celui-ci, ayant fait, avec le licou et la sangle de son âne, une puissante et flexible discipline, se retira à vingt pas environ de Don Quichotte, au milieu de quelques hêtres. En le voyant aller avec tant de courage et de résolution, son maître lui dit : « Prends garde, ami, de ne pas te mettre en pièces ; arrange-toi de façon qu’un coup attende l’autre, et ne te presse pas tellement d’arriver au bout de la carrière que l’haleine te manque au milieu ; je veux dire, ne te frappe pas si fort que la vie t’échappe avant d’atteindre le nombre voulu. Afin que tu ne perdes pas la partie pour un point de plus ou de moins, je me charge de compter d’ici, sur les grains de mon chapelet, les coups que tu te donneras ; et que le Ciel te favorise autant que le mérite ta bonne intention. — Le bon payeur n’est pas embarrassé de ses gages, répondit Sancho ; je pense m’étriller de façon que, sans me tuer, il m’en cuise. C’est en cela que doit consister l’essence de ce miracle. »

Aussitôt il se déshabilla de la ceinture au haut du corps ; puis, empoignant le cordeau, il commença à se fustiger, et Don Quichotte à compter les coups. Sancho s’en était à peine donné six ou huit, que la plaisanterie lui parut un peu lourde, et le prix un peu léger. Il s’arrêta, et dit à son maître qu’il appelait du marché pour cause de tromperie, parce que des coups de fouet de cette espèce méritaient d’être payés un demi-réal pièce, et non un cuartillo.

— Continue, ami Sancho, répondit Don Quichotte, et ne perds pas courage ; je double le montant du prix. — De cette façon, reprit Sancho, à la grâce de Dieu, et pleuvent les coups de fouet. » Mais le sournois cessa bien vite de se les donner sur les épaules. Il frappait sur les arbres, en poussant de temps en temps des soupirs tels qu’on aurait dit qu’à chacun d’eux il s’arrachait l’âme. Don Quichotte, attendri, craignant d’ailleurs qu’il n’y laissât la vie, et que l’imprudence de Sancho ne vînt à tout perdre, lui dit alors : « Au nom du ciel, ami, laisse-s-en là cette affaire ; le remède me semble bien âpre, et il sera bon de donner du temps au temps. On n’a pas pris Zamora[3] en une heure. Tu t’es appliqué déjà, si je n’ai pas mal compté, plus de mille coups de fouet ; c’est assez pour à présent, car l’âne, en parlant à la grosse manière, souffre la charge, mais non la surcharge. — Non, non, seigneur, répondit Sancho ; on ne dira pas de moi : Gages payés, bras cassés. Que votre grâce s’éloigne encore un peu, et me laisse m’appliquer mille autres coups seulement. Avec deux assauts comme celui-là, l’affaire sera faite, et il nous restera des morceaux de la pièce. — Puisque tu te trouves en si bonne disposition, reprit Don Quichotte, que le Ciel te bénisse ; donne-t’en à ton aise, je m’éloigne d’ici. »

Sancho reprit sa tâche avec tant d’énergie qu’il eut bientôt enlevé l’écorce à plusieurs arbres : telle était la rigueur qu’il mettait à se flageller. Enfin, jetant un grand cri, et donnant un effroyable coup sur un hêtre : « Ici, dit-il, mourra Samson, et avec lui tous autant qu’ils sont. » Don Quichotte accourut bien vite au bruit de ce coup terrible et de cet accent lamentable ; et, saisissant le licou tressé qui servait de nerf de bœuf à Sancho, il lui dit : « À Dieu ne plaise, ami Sancho, que, pour mon plaisir, tu perdes la vie, qui doit servir au soutien de ta femme et de tes enfants. Que Dulcinée attende une meilleure conjoncture ; moi, je me tiendrai dans les limites d’une espérance prochaine, et j’attendrai que tu aies repris de nouvelles forces pour que cette affaire se termine au gré de tous. — Puisque votre grâce, mon seigneur, le veut ainsi, répondit Sancho, à la bonne heure, j’y consens ; mais jetez-moi votre manteau sur les épaules, car je sue à grosses gouttes, et je ne voudrais pas m’enrhumer comme il arrive aux pénitents qui font pour la première fois usage de la discipline. » Don Quichotte s’empressa de se dépouiller, et, demeurant en justaucorps, il couvrit bien Sancho, qui dormit jusqu’à ce que le soleil l’éveillât. Ils continuèrent ensuite leur chemin, et firent halte ce jour-là dans un village à trois lieues de distance.

Ils descendirent à une auberge, que Don Quichotte reconnut pour telle, et ne prit pas pour un château avec ses fossés, ses tours, ses herses et son pont-levis ; car, depuis qu’il avait été vaincu, il discourait sur toute chose avec un jugement plus sain, comme on le verra désormais. On le logea dans une salle basse, où pendaient à la fenêtre, en guise de rideaux, deux pièces de vieilles serges peintes, selon la mode des villages. Sur l’une était grossièrement retracé le rapt d’Hélène, quand l’hôte audacieux de Ménélas lui enleva son épouse. L’autre représentait l’histoire d’Énée et de Didon, celle-ci montée sur une haute tour, faisant, avec un drap de lit, des signes à l’amant fugitif qui se sauvait en pleine mer, sur une frégate ou un brigantin. Le chevalier, examinant les deux histoires, remarqua qu’Hélène ne s’en allait pas de trop mauvais gré, car elle riait sous cape et en sournoise. Pour la belle Didon, ses yeux versaient des larmes grosses comme des noix. Quand Don Quichotte les eut bien regardées : « Ces deux dames, dit-il, furent extrêmement malheureuses de n’être pas nées dans cet âge-ci, et moi, malheureux par-dessus tout de n’être pas né dans le leur ; car enfin, si j’avais rencontré ces beaux messieurs, Troie n’eût pas été brûlée, ni Carthage détruite ; il m’aurait suffi de tuer Pâris pour prévenir de si grandes calamités. — Moi, je parierais, dit Sancho, qu’avant peu de temps d’ici il n’y aura pas de cabaret, d’hôtellerie, d’auberge, de boutique de barbier, où l’on ne trouve en peinture l’histoire de nos prouesses. Mais je voudrais qu’elles fussent peintes par un peintre de meilleure main que celui qui a barbouillé ces dames. — Tu as raison, Sancho, reprit Don Quichotte ; car, en effet, celui-ci ressemble à Orbanéja, un peintre qui demeurait à Ubéda, lequel, quand on lui demandait ce qu’il peignait : « Ce qui viendra, » disait-il ; et si par hasard il peignait un coq, il écrivait au-dessous : « Ceci est un coq, » afin qu’on ne le prît pas pour un renard. C’est de cette façon-là, Sancho, si je ne me trompe, que doit être le peintre ou l’écrivain (c’est tout un) qui a publié l’histoire du nouveau Don Quichotte ; il a peint ou écrit à la bonne aventure. Celui-ci ressemble encore à un poëte appelé Mauléon, qui était venu se présenter, ces années passées, à la cour. Il répondait sur-le-champ à toutes les questions qui lui étaient faites, et quelqu’un lui demandant ce que voulait dire Deum de Deo, il répondit : « Donne d’en bas ou d’en haut[4]. » Mais laissons cela, et dis-moi, Sancho, dans le cas où tu voudrais te donner cette nuit une autre volée de coups de fouet, si tu veux que ce soit sous toiture de maison ou à la belle étoile. — Pardi, seigneur, repartit Sancho, pour les coups que je pense me donner, autant vaut être dans la maison que dans les champs. Mais pourtant, je voudrais que ce fût entre des arbres ; il me semble qu’ils me tiennent compagnie, et qu’ils m’aident merveilleusement à supporter ma pénitence. — Eh bien, ce ne sera ni l’un ni l’autre, ami Sancho, répondit Don Quichotte ; afin que tu reprennes des forces, nous garderons la fin de la besogne pour notre village, où nous arriverons au plus tard après-demain. — Faites comme il vous plaira, répliqua Sancho ; mais moi, je voudrais conclure cette affaire au plus tôt, quand le fer est chaud et la meule en train ; car dans le retard est souvent le péril ; faut prier Dieu et donner du maillet, et mieux vaut un tiens que deux tu l’auras, et mieux vaut le moineau dans la main que la grue qui vole au loin. — Assez, Sancho, s’écria Don Quichotte ; cesse tes proverbes, au nom d’un seul Dieu ; on dirait que tu reviens au sicut erat. Parle simplement, uniment, sans t’embrouiller et t’enchevêtrer, comme je te l’ai dit mainte et mainte fois. Tu verras que tu t’en trouveras bien. — Je ne sais quelle malédiction pèse sur moi, répondit Sancho ; je ne peux dire une raison sans un proverbe, ni un proverbe qui ne me semble une raison. Mais je me corrigerai si j’en puis venir à bout. » Et leur entretien finit là.


  1. Petite monnaie valant le quart d’un réal, un peu plus d’un sou.
  2. Le proverbe entier est : On ne prend pas de truites sans se mouiller les chausses. No se toman truchas à bragas enjutas.
  3. Ancienne ville du royaume de Léon, que se disputèrent longtemps les Arabes et les Chrétiens
  4. En espagnol : Dé donde diere. Cervantès, dans le Dialogue des chiens, cite le même mot du même Mauléon, qu’il appelle poëte sot, quoique académicien de l’académie des Imitateurs.

    Cette académie des Imitateurs ou Imitatoria (à l’imitation des académies italiennes) fut fondée à Madrid en 1586, dans la maison d’un grand seigneur, ami des lettres ; mais elle subsista fort peu de temps.